Parages 09 : numéro spécial Claudine Galea

Parages 09 : numéro spécial Claudine Galea

La revue du Théâtre National de Strasbourg a consacré un numéro à cette écrivaine, doublement présente dans l’actualité: Je reviens de loin a inspiré Serre-moi fort, un film de Mathieu Amalric en ce moment à l’affiche et sa pièce Un Sentiment de vie vient d’être créée au Théâtre de la Bastille, mise en scène par Jean-Michel Rabeux (voir Le Théâtre du Blog).

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

A la Une de la revue, une très belle photo d’elle par Jean-Louis Fernandez (on en retrouvera un portefolio en pages intérieures). Plus précisément, une photo de son regard, très clair, qui nous invite à le suivre hors champ, côté cour . Sa main gauche appuie une écharpe de laine sur sa bouche comme pour la protéger du froid, ou se faire taire. Trop à dire ou difficulté à dire ? Mais c’est vraiment son regard qui conduit à tourner les pages et nous conduit à la seule question qui vaille : qu’est-ce qu’écrire ? Qu’est-ce qu’un texte, sinon celui, né à tout prix, qui se tisse entre l’écrivain et le lecteur ? Qui n’est pas «ciblé»: la littérature jeunesse vaut comme littérature. Faire théâtre de tout : où le corps et la voix vont-ils se nicher quand les mots sont écrits ?

On peut lire ce numéro en continu ou article par article, l’oublier, y revenir. Mais on ne peut qu’en saisir des éclats, la force de tel ou tel article qui vous touche particulièrement. Cette nécessité d’y mettre du sien mais aussi un appétit de «prendre» sont intéressants. À lire Claudine Galea, à écouter ses pièces, on se dit qu’elle-même ne fait que ça : y mettre du sien. On laissera au journaliste, la quête de l’objectivité et l’écrivain -pas écrivaine : «Je me suis tout de suite sentie, dit-elle, dans une égalité fondamentale, antérieure à la masculinisation. » Elle cherche dans son travail : la vérité, «l’exactitude».

Pour ce numéro spécial de Parages, vingt-quatre auteurs et autrices, amis, comédiennes, journalistes, se sont lancés dans les questions de l’écriture et les multiples réponses sont forcément partielles. Parmi les plus fortes, celle de Claudine Galea elle-même, avec un poème: Nul soleil autre que le tien, d’après Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë et avec des échanges avec Frédéric Vossier, responsable de la revue Parages , Philippe Minyana avec qui elle a entretenu par mails, un beau dialogue serein et sérieux, à l’été 2020. D’auteur à auteur et autrice : le mot est quand même attesté depuis le début du XVII ème siècle !, elle a travaillé avec Philippe Dorin, Sylvain Levey et Nathalie Papin sur ce que la «littérature jeunesse» apporte à l’écriture : entre autres, le puissance empruntée aux enfants de laisser les mots glisser de l’un à l’autre, ou d’ouvrir tout un domaine imaginaire, à inviter et inventer.

Philippe Malone, écrivain et photographe, a préféré ici ne pas remettre une couche d’écriture. Il a choisi la photo, avec des images insolites, voilées, mêlées de reflets et de végétation, à fleur de peau de la femme.  Une façon de dire : on ne vous la révèlera pas, à vous de la chercher dans ses textes. Plusieurs contributeurs parlent de sa « langue». Autrefois, on disait : style. Le terme ayant été galvaudé, promené partout, a été écarté au profit du mot: langue dont l’existence suppose un certain nombre de locuteurs communiquant entre eux, éventuellement sur un ou plusieurs territoires. Et dans ce numéro de la revue, on observe le mouvement, la naissance de la langue française mais chargée, sinon de mots nouveaux, en tout cas de mots réveillés, réactivés et finalement contagieux. L’un des paradoxes de l’écrivain: n’être lui-même que traversé, imbibé par ses lectures et son  compagnonnage avec d‘autres écrivains, dans toutes les langues. Pour Claudine Galea : Ingeborg Bachman, Robert Musil, Rainer-Maria Rilke, Paul Celan, Marina Tsvetaïeva, Virginia Woolf…

Entre l’écrit qui fixe la parole, et le théâtre qui la rend à la voix et au corps, Au Bord cristallise ce numéro, Mais  est-ce une pièce? Né de la fascination de l’autrice pour une photo devenue icône: celle d’une petite soldate américaine tenant en laisse un prisonnier irakien, ce texte fait éclater la politique et creuse dans la chair même du désir, du trouble. L’image de cette jeune femme avec la laisse, fait ressurgir une mère-ogre, une amante en rupture…

Au bord ne peut se résumer, c’est le noyau d’un vortex. Jean-Michel Rabeux qui en a été saisi et l’a mis en scène, parle ici de cette expérience. Claude Degliame et Cécile Brune mises en scène par Stanislas Nordey, (voir Le Théâtre du blog) l’ont joué et disent comme elles ont été travaillées par ce texte. Jean-Luc Nancy, peu avant sa mort, a donné à Parages ses Notes pour imaginer une mise en scène d’Au Bord. Il avait touché au théâtre avec Michel Deutsch et Philippe Lacoue-Labarthe pour Les Phéniciennes d’Euripide. Un retour et un adieu à la tragédie…

Parages n’omet jamais de parler des conditions d’existence de l’écriture dramatique et du théâtre. Ici, Chantal Boiron, rédactrice en chef de la revue Ubu, demande à Sabine Chevallier, éditrice de la plupart des  pièces de Claudine Galéa aux Editions Espaces 34, Les Matelles à Montpellier ,quel a été son compagnonnage durable avec elle. Un Sentiment de vie ouvre une nouvelle collection : Hors cadre. Est-ce du théâtre ? Oui, si on fait théâtre, de ce texte. Seule importe l’écriture et qu’elle soit entendue : Marguerite Gateau, réalisatrice à Radio-France rend compte «d’une expérience littéraire ».

Pour Claudine Galea, ce n’est pas «l’écriture ou la vie», c’est l’écriture-vie : «Il se trouve que pour moi, il manque quelque chose à la vie, lorsque je n’écris pas. Ou, pour le dire autrement, la vie me manque lorsque je n’écris pas’ dit-elle dans un entretien avec Frédéric Vossier. On laissera à Stanislas Nordey le dernier mot, avec un conseil de lecture: «Ne pas picorer mais s’installer durablement dans son œuvre. Il me semble. Tout acheter, disposer autour de soi les morceaux du puzzle et les laisser s’assembler eux-mêmes. Reconstituer.»

Christine Friedel

Le n° 10 de Parages comprend un focus sur Elfriede Jelinek et sur les Editions théâtrales. À suivre…

 

 

 

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