Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Une adaptation à la scène d’une nouvelle tirée d’un recueil éponyme du poète et romancier chilien (1953-2003) connu en France pour ses romans Les Détectives sauvages et surtout 2666, la metteuse en scène précise qu’il ne s’agit pas de vengeance mais plutôt de sacrifice. Une jeune femme repère un homme à la télévision alors qu’il se trouve dans un stade pour un match de foot. Fascinée par lui, alors qu’elle ne l’a jamais vu auparavant, elle va aller le chercher en moto, réussira à le trouver, le ramènera chez elle toujours sur sa moto… Il s’appelle Max mais ici cette femme n’a pas de nom. Comme le dit Julie Recoing, « C’est à peu près tout ce que l’on saura de lui. » Arrivés chez elle, ils feront l’amour mais ensuite elle le tuera, comme dans un fait divers.  » Elle est La Femme, au nom de toutes les femmes. On retrouve ici l’ancien mythe du bouc émissaire. Cette bête innocente choisie au hasard pour endosser la faute, la culpabilité du monde… Donc ici plus près d’une sorte de rite sacrificiel, que de vengeance dont le théâtre a souvent été friand et cela ne date pas d’hier : l’Electre de Sophocle fera tuer Egisthe pour se venger de so père mais aussi parce qu’elle est seule: sans mari et sans enfants et sans la présence de son frère Oreste: ce qu’elle elle dit plusieurs fois.

Des Putains meurtrières est donc sorte de monologue-poème sur une mise à mort de l’homme-oppresseur du genre humain et si nous avons bien compris, plus spécialement des femmes… La fin du texte nous a semblé moins lisible, du moins sur le plateau et Julie Recoing aurait pu nous épargner ces inutiles fumigènes qui semblent revenir une fois de plus à la mode…. Cette Femme serait La Grande Libératrice «qui opprime les peuples depuis la nuit des temps, celui qui soumet l’Autre. La femme endosse le crime pour libérer les humain·e·s. » Sur le plateau noir de cette petite salle, il y a, côté cour, une sorte de console-autel avec un miroir rectangulaire orné, une bassine et de petites bougies dans des verres de couleur. Et coté jardin, un écran de télévision où est retransmis un match de foot que commentent des journalistes sportifs, lequel écran s’éteindra ensuite pendant le récit de la Femme et ne se rallumera que pour montrer une image blanche, une peu floue de ce Max assis, le dos nu, que Julie Recoing a filmé en train de mourir… Et il y a aussi, sur un grand écran, des projections d’une dizaine de beaux portraits de rois ou reines catholiques auxquels Roberto Bolaño fait allusion. Peints entre autres par Sofonisba Anguissola, une remarquable peintre du XVI ème siècle que Julie Recoing a découverte comme Lavinia Fontana. On voit l’image d’une de ses œuvres représentant Judith tenant de sa main gauche, la tête coupée d’Holopherne. Une allusion évidente au sacrifice-exécution de ce Max. C’est un beau tableau, même s’il n’a pas la puissance de celui du Caravage qui, lui, avait représenté le meurtre d’Holopherne, en train d’être perpétré… Mais c’st une belle idée de mise en scène que cet énigmatique défilé de reines et rois…

 

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Cette Femme est seule et le revendique quatre fois en quelques lignes: «Tu me demandes si je suis seule et et tu t’étonnes que je rie. (…)Tu crois que si si je n’avais pas été seule , je t’aurais invité à venir ? (…) Tu crois que si je n’avais pas été seule, j’aurais parcouru la ville d’un bout à l’autre sur ma moto. ( …) Tu crois que j’aurais amené un casque de réserve, un casque qui cache ton visage aux regards indiscrets, si mon intention n’avait pas été de t’amener ici, dans ma solitude la plus pure.»

Seule aussi, Julie Recoing, en jeans et chemisier noir, est debout devant un micro. Impressionnante de vérité, avec une gestuelle et une diction parfaite. Elle avait joué dans Tableau d’une exécution d’Howard Barker -qui traitait d’un thème proche- et où Galactia, une peintre du XVI ème siècle aussi, s’oppose aux hommes, au pouvoir, à ceux qui veulent glorifier la guerre. Galacita, elle, veut la peindre et inventer un nouveau rouge pour peindre le sang : « un rouge qui pue ». Bref, elle se bat aussi contre l’art officiel et celui des mâles dans ce texte où l’on sent parfois l’influence de Georges Bataille.

Julie Recoing dit les mots parfois crus de Roberto Bolaño avec précision et distance à la fois : un intelligent et beau travail d’actrice qui a bien su se mettre elle-même en scène. « Nous boirons de nouveau des bières, nous nous déshabillerons de nouveau, je sentirai de nouveau tes mains qui parcourent maladroitement mon dos, mon cul, mon entrejambe, cherchant peut-être mon clitoris, mais sans savoir où exactement il se trouve, je te déshabillerai de nouveau, je prendrai de nouveau ta queue avec mes deux mains et je te dirai de nouveau que tu en as une très grande, alors qu’en réalité tu ne l’as pas très grande, Max, et ça, tu aurais dû le savoir, et je me la remettrai dans la bouche et je te la sucerai de nouveau comme probablement personne ne te l’a sucée, puis je te déshabillerai de nouveau et je te laisserai me déshabiller, une de tes mains occupée à me déboutonner, l’autre tenant un verre de whisky, et je te regarderai dans les yeux, ces yeux que j’ai vus à la télé (et dont je rêverai de nouveau) et qui ont fait que c’est toi que j’ai choisi. »

Un solo, donc une petite forme d’une heure, mais très ciselée. Allez voir Julie Recoing sur cette scène toute noire : elle sait  impeccablement traduire la folie, la solitude, la haine et en même temps la fascination pour une relation sexuelle avec un homme, la pulsion de mort, la mélancolie de cette «putain meurtrière » comme à un moment, elle se définit comme telle… et qui renvoient aux obsessions de Roberto Bolaño. Mais dommage, il y a deux tiers de femmes et à peine, un tiers d’hommes dans le public: cherchez l’erreur…

Philippe du Vignal

Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70.

 

 

 

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