Un Sentiment de vie de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Un Sentiment de vie de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Une écriture, et plusieurs voix. Claudine Galea, convaincue, en fait, pour ainsi dire, la démonstration : écrire, c’est se laisser imprégner d’autres écritures, elles-mêmes «poreuses», transmissibles, perméables. Le titre même de son texte (le mot : pièce n’est pas le bon) lui a été donné par hasard, quand elle rencontra l’auteur allemand Falk Richter  qui lui raconte la vie des habitants d’un appartement-témoin qui sont là pour donner aux futurs acheteurs «un sentiment de vie».

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Ces mots répondent à ce que l’autrice cherchait. Comment parler de la tendresse qu’on a pour son père, des engueulades maison sur la politique «parce que les familles ne sont pas capables de parler d’amour» ? Comment parler De «la France de là-bas»: l’Algérie et de ce qu’une parole de Gaule a pourri, en même temps que la mâchoire du père ? Comment être exact ? On a toujours dit que la place du théâtre se trouve à la rencontre du politique et de l’intime. Nous y sommes en plein cœur, avec une nuance décisive : cette rencontre n’est pas un projet mais le noyau même de cette écriture qui se veut impure: constituée de fragments de mémoire d’écrivains qui s’imposent dans cette élaboration. En trois temps : un/my secret garden, deux/my way, trois/this is the end (not the end), qui ont pris leur temps, Claudine Galea cherche à entrer dans le corps de son père, comme elle était entrée dans un jean trop grand prêté par un homme aimé et qui s’y était sentie merveilleusement bien. Ce sentiment de vie marche par rares moments: ailleurs, c’est une inquiétude.

Dans sa démence et sa douleur, Jacob Lenz, auteur, entre autres, du Précepteur et des Soldats) entre dans le texte, tel que Georg Büchner l’a fait renaître dans son récit, un demi-siècle après sa mort. Ni écrivain, ni personnage mais moteur de cette écriture, comme d’autres écrivains présents ou cachés ici, ceux qui ont vraiment tenté de donner «un putain de sentiment de vie qui donne de la force du courage et du désir», quitte à remplir leurs poches de pierres et à entrer dans la rivière  comme Virginia Woolf,  pour avoir perdu la fin de leur phrase… Le drame est là : écrire, écrire, écrire juste.

Comment monter un tel texte? Jean-Michel Rabeux affirme n’avoir eu aucune idée du « comment  » mais pense qu’ il était sûrement pour lui. Nous n’entrerons pas dans la cuisine de ce travail. Mais aborder la mise en scène et le jeu par essais et erreurs, tentatives, abandons et découvertes, est certainement prendre un chemin parallèle à celui de l’auteur. Comédiens et metteurs en scène, aux aguets de ce qui se passe, attrapent des moments justes et écoutent, observent ce qui en jaillit. Et, au bout, l’œuvre est là : « ça marche », comme disent les peintres.

Claude Degliame, vient s’asseoir dans un fauteuil, celui de la lectrice ou de l’auteur et commence à dire le texte. A côté d’elle, immobile, veille un mystérieux chasseur du XVIIIe ème siècle (Nicolas Martel), silhouette silencieuse de Lenz.  Et cela crée une attente. Au fond, sur un léger rideau de fils, sera projetée en noir et blanc, un film muet sur l’errance de Lenz, nu dans la neige. Puis l’humeur change : l’homme sera chargé parfois de la parole du père au quotidien. Et aussi, avec un beau talent musical, de son idole, Frank Sinatra et de ses chansons. Et même de la version Noël blanc de Tino Rossi, plus parodique. 

Il n’est pourtant pas chargé seul ni du masculin, ni de ce qu’il y a d’humour dans le texte… Claude Degliame, dans une sérénité grave, en porte une part savoureuse. En toute liberté, elle prend possession du plateau, ne s’interdit pas de lire le texte : une façon d’observer une continuité entre écriture, lecture et jeu.  Ce compte-rendu pourrait faire croire qu’il s’agit de quelque chose de très abstrait. Non, le texte ne l’est pas. Tissé de sensations, souvenirs et sauts dans le temps il fourmille avec la brutalité de l’enfance, de vie et de vies. Le metteur en scène a monté la pièce de façon plus posée et de plus en plus concrète vers l’injonction finale : écris, écris, écris, même si c’est un gouffre d’exigence qui pousse au suicide… La réussite : cet appel et cette exigence n’ont rien de sombre ou négatif. C’est la vie même, l’excès de vie. Le spectacle, apparemment énigmatique, ne promet rien et donne beaucoup, avec une belle et dense simplicité. Et il gagne le défi contenu dans le titre et nous offre un sentiment de vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème), jusqu’au 15 octobre. T. : 01 43 57 42 14.

Le texte est publié aux éditions Espaces 34, dans la collection Hors cadre.

 

 

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