La Première fois, texte et mise en scène d’Hervé de Lafond et Jacques Livchine

 

 La Première fois, texte et mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine

Scènes-Vosges a pour mission le développement du spectacle en Lorraine Sud. Née de la volonté de regrouper au sein d’une même ensemble le petit théâtre municipal et l’auditorium de la Louvière à Epinal et le Théâtre de la Rotonde à Thaon-les Vosges. Avec une trentaine de spectacles par saison dont certains créés par des artistes associés des coproductions en théâtre, danse, cirque, chanson française et spectacle jeune public. Scènes Vosges dirigée par Jacky Castang a été labellisée Scène Conventionnée pour le théâtre et la voix il y a onze ans.

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Début 1900, un groupe d’industriels alsaciens avait décidé de transférer à Thaon-les-Vosges une usine de blanchiment, teinturerie et impression. Armand Lederlin créa la première usine européenne de traitement des textiles, avec jusqu’à 4.000 employés… Et il demanda à l’architecte Desclères en 1913, puis après la guerre, à Hébrard dix ans plus tard, de construire pour son personnel un grand bâtiment susceptible de recevoir à la fois des activités sociales, sportives et culturelles dans de nombreuses salles de réception, restaurants, salles de sport et balnéothérapie. La salle ronde de réception est couverte par une coupole à dix-sept mètres de hauteur qui accueillait aussi des matchs de basket et de catch. Cette Maison de la Culture avant la lettre -Athénée de son nom d’origine- avait été conçue en forme de croix de Lorraine par ses concepteurs alsaciens pour prouver leur attachement à la France. Inscrit en totalité à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1986, le bâtiment comprenait, aussi et surtout, une belle salle de 1.200 places avec une scène aux dimensions proches de celles du Châtelet ou de Chaillot à Paris. Soit 12 m de profondeur et 17, d’ouverture!  Après sa rénovation il y a onze ans, cette belle salle compte actuellement 854 places.

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Le Théâtre de l’Unité avait proposé il y a deux ans aux institutions de prséneter tout son répertoire. « J’avais parié, dit Jacques Livchine, que, sur soixante-dix lettres envoyées, il  n’y aurait aucune réponse… Mais il y en a eu quatre: négatives et une positive, celle d’Epinal. Je leur disais avec l’Unité: vous avez une saison complète: 2500 à l’heure, Macbeth, Oncle Vania, Le Parlement de rue, La Fête d’ouverture,  Chambres d’amour. Jacky Castang qui connaissait déjà notre travail, nous a proposé d’être artistes associés et nous avons donc pu jouer à Epinal : 2500 à l’heure, Les Chambres d’amour, Le Transsibérien et une performance pour faire connaissance avec l’Unité avec films débats, musique, etc. »

 

Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont pu recruter une vingtaine de candidats à cette expérience hors-normes et le travail sur cette Première fois a pu commencer mais là-dessus comme ailleurs, le covid est arrivé et  tout s’est arrêté. Mais les deux complices, ne doutant de rien, ont reconstitué avec une belle énergie, une nouvelle équipe de dix-huit personnes, de soixante-douze à seize ans. Tous comédiens amateurs, enfin pas tout à fait, même si ce n’est pas leur métier- puisque plusieurs d’entre eux ont participé à des stages de théâtre à la Rotonde et/ou ont joué avec des pros au Théâtre du Peuple l’été au festival de Bussang (Vosges). Des « actifs » et des « retraités » -un ancien employé à l’E.D. F. , une prof de lettres classiques, trois lycéens, etc. Il faut tous les citer: Gérard Albouze, Jeanne Baron, Virginie Bazar, Nicole Bernier, Anne Boye, Christiane Collino, Gérard Cuny, Kévin Degaffet, Nathalie Diné, Monique Ferry, Nadine Guichard, Sabrina Jacquot, Medhy  Kettab, Caroline Michel-Leroy, Marie Montemont, Vincenzo Palmas, Christine Papelier, Christine Pauly, Nadine Petitjean. Bref, un quartier de la société dans l’Est de la France en 2021.

© Jacques Livchine

© J.Livchine

Cette joyeuse petite bande, comme dirait le grand Will, a vite vite compris que travailler avec deux bourreaux de travail, demandait ténacité et générosité. Discipline de fer acceptée et répétitions intenses sur deux week-ends seulement! Pour le jeu individuel et collectif comme pour la chorégraphie sous la houlette d’Hervée de Lafond qui ne mâche pas ses mots et sait comment faire fonctionner un groupe à la baguette mais toujours avec une grande générosité. Elle et Jacques Livchine ne sont pas arrivés les mains vides mais avec une riche culture théâtrale, une formidable expérience des plateaux quels qu’ils soient et une parfaite maîtrise du travail d’improvisation. Avec l’aide très efficace de l’équipe technique de la Rotonde pour les régies son: Chloé Costet-Poirot,  et lumière : François Schneider et coordination : Quentin Bonnell.

Viennent des confidences soutenues par des musiques de films : «Je m’appelle Salvatore, je m’appelle Nadine, etc. Dans la pénombre- discrétion oblige- un homme déjà âgé raconte cette «première fois» avec une jeune personne qu’il trouve séduisante sur les boulevards à Paris mais qui lui indiquera son tarif et qui l’initiera à l’amour. Et il y a aussi des moments d’intimité dits par deux jeunes filles et un jeune garçon du même âge: tous très justes -et impeccables du côté diction et gestualité- dont on voit filmés les visages en gros plan…  Ces quatorze femmes et ces quatre hommes disent tous leurs premières fois: règles, soutien-gorge, vacances en stop, être traité de « rital, » et tout ce qui concerne, comme on dit, le « faire l’amour »: orgasmes, rencontre avec une pute, amour avec une vieille de dix-sept ans ! (sic), choix de le faire avec un type qui ne me plaisait pas ; je me suis levée, j’avais du sang;  première fois, deuxième fois, troisième fois, alors là ! Mon homme est très bien sur le sexe, malheureusement, ce n’est pas le mien, etc. Et aussi ces remarquables souvenirs d’enfance comme les beignets de sa grand-mère somptueusement évoqués par une jeune femme. Ou cet humble et poignant récit de la lente dégénérescence neuronale d’une vieille mère. Mention spéciale à Nadine Guichard et au très jeune Medhy  Kettab.

Il y a ici une solide motivation: travailler ensemble à un projet commun bien préparé et remarquablement réalisé par deux excellents professionnels. Un vrai spectacle- pas une sortie de stage ou d’atelier- joué une seule fois, généreux comme on en voit rarement et d’une rare qualité… ce qui n’est pas incompatible. Reproductible ? Oui, tout est prêt. Cela serait dommage que cette Première fois ne soit pas jouée ailleurs… Avis aux directeurs des lieux du coin ou d’ailleurs. Tiens, Stanislas Nordey, pourquoi n’invitez-vous pas ce spectacle au Théâtre National de Strasbourg? Hervée de Lafond et Jacques Livchine nous diront qu’il y a encore des choses à solidifier mais encore une fois, rares sont les spectacles aussi justes et aussi bien joués par des non-professionnels. Cela change de certains montés à Paris ou en proche banlieue, trop longs, prétentieux mais dotés de moyens importants et cela nous fait le plus grand bien. Bref, il semblerait aussi qu’il y ait un léger frémissement et que les frontières entre professionnels et amateurs soient en train de bouger…

 Philippe du Vignal

 Unique représentation vue le 13 octobre à la Rotonde, Thaon-les-Vosges (Vosges).

 

 

 

  

 

 

 

 



Archive pour 20 octobre, 2021

Danse «Delhi » pièce en sept pièces d’Ivan Viripaev, traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, création musicale de Viviane Hélary,mise en scène de de Gaëlle Hermant

 

 

Danse «Delhi » pièce en sept pièces d’Ivan Viripaev, traduction de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, création musicale de Viviane Hélary, mise en scène de de Gaëlle Hermant

© simon gosselin

© Simon Gosselin (Catherine et la vieille dame)

La pièce, qui avait été mise en scène par Galin Stoev au Théâtre de la Colline il y a dix ans, est toujours aussi forte. Cela se passe- (chapeau au passage à Margot Clavières, la scénographe) dans la sinistre petite salle d’attente d’un hôpital avec quelques sièges en série séparés d’un couloir par une cloison en plastique ondulé orange…  Que nous avons tous connu à un moment ou un autre de notre vie… Le minimum pour attendre, encore attendre et en général du pas gai du tout. Ici, vont se rencontrer une infirmière, Andreï, un homme encore jeune avec un peu de ventre, sa femme Olga, la belle et jeune Catherine, amoureuse folle de lui qui a de curieux rapports avec sa mère,  et une femme déjà âgée d’une rare élégance. Un microcosme où il n’y a qu’un seul homme… Et on devine aussi derrière une cloison une violoniste et musicienne qui reliera les sept moments-variations où ces personnages vont tour à tour se haïr mais aussi parfois se rejoindre, voire se rapprocher.


Ces variations sont comme autant de petites pièces juxtaposées où ils vont revivre une même histoire mais avec, à chaque fois, de nouveaux indices sur leur souffrance intérieure, leur sentiment d’être coupable ou leur cynisme, et l’angoisse de la mort d’un proche qui plane inexorablement. Et à chaque nouvel épisode,  le  décès, de l’un d’entre eux. La belle et jeune infirmière- -ordonnatrice de la Mort en blouse blanche immaculée-  apparait à chaque fois, pour consoler et surtout faire signer par un proche du défunt les indispensables papiers administratifs.

Il y a parfois des situations de boulevard mais l’auteur sait très bien imposer une distance et même parfois un certain humour. Très bien dirigés par Gaëlle Hermant, Christine Brücher, Jules Garreau, Marie Kauffmann, Kyra Krasniansky et Laurence Roy sont là, tous avec un jeu impeccable, bouleversants de vérité pour dire cette litanie de la mort imaginée avec élégance par Ivan Viripaev. Mention spéciale à Manon Clavel: comment résister à l’émotion quand elle incarne cette jeune Catherine, ancienne danseuse qui, raconte comment sur un marché en Inde, elle a découvert la misère. Et comment elle s’est brûlé la poitrine avec un morceau de fer chauffé pour être au plus près de ces gens. Comment elle a imaginé une chorégraphie, Danse Delhi admirée par tout le monde. A deux mètres de nous, elle est aussi là, à pleurer un amour qui, au début, n’est pas réciproque…

La pièce pourrait avoir quelque chose de répétitif mais non, le dramaturge russe a un incomparable savoir-faire pour entrelacer à chaque fois de nouveaux éléments dans un texte apparemment identique ou presque… Avec une écriture brillantissime. Et comme la mise en scène de Gaëlle Hermant est impeccable, malgré un contexte douloureux, le public ne s’y est pas trompé et a longuement applaudi. Si vous le pouvez, allez à Saint-Denis, vous ne le regretterez pas… C’est sans doute un des meilleurs spectacles d’une rentrée pas très enthousiasmante…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 22 octobre, Théâtre Gérard Philipe, boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le spectacle sera en tournée à partir de janvier, à Marseille, Plaisir et Saint-Quentin-en-Yvelines.

 Les textes d’Ivan Viripaev sont publiés aux Solitaires Intempestifs.

 

 

 

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