Hilda, de Marie NDiaye, mise en scène d’Élisabeth Chailloux

Hilda de Marie NDiaye, mise en scène d’Élisabeth Chailloux

 

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Nous ne verrons pas, cette servante, cette femme de service, de compagnie et qui fait tout ce que sa patronne exige. Hilda, immense et en même temps, réduite à un nom, est l’objet du caprice et de la convoitise de Madame Lemarchand -un nom propre (ô ironie!) d‘ une classe sociale qui établit son pouvoir sur l’argent. Et peu importe l’idéologie proclamée: «Je suis de gauche»? Nous oublions presque qu’Hilda est aussi, d’abord, la femme de Frank Meyer, un époux apparemment bienveillant et militant de la domination masculine: il ne faut quand même pas trop en demander…

On dit qu’Hilda est belle, travaille bien et ne dit mot : elle n’a pas en effet… son mot à dire. Au prix de sa propre vie, mari et enfants sacrifiés, elle devra combler toutes les frustrations de Madame qui la vampirise jusqu’à extinction.  Un film d’horreur, dit Élisabeth Chailloux. L’enquête de la sociologue Caroline Ibos* traite de cette nouvelle forme de servitude. «La patronne voudrait que ses enfants comptent plus que ma chair. Mais ça ment, c’est juste le travail.» (…) « Des femmes migrantes, originaires du monde pauvre, laissent leurs propres enfants au pays pour venir prendre soin de ceux de la bourgeoisie occidentale ». C’est donner l’échelle géopolitique de cette exploitation de femmes pauvres et compétentes, qu’il ne faut pas payer trop cher, puisqu’elles aiment ça: s’occuper des enfants des autres.

Ici, nous sommes au-delà de l’enquête. Marie NDiaye prend la question avec une sorte de fureur verbale. Le texte bouillonne, roule, martèle, écrase. Pas de nuances mais un échantillonnage d’excès éclairés plein feu. Cette Madame Lemarchand peut évoquer le ton des Bonnes de Jean Genet, dans une situation inversée et à d’autres moments, la plainte modulée d’une femme abandonnée, le sifflement vipérin du chantage, la brutalité du vainqueur… Aucune place pour le mystère : craquages de la tortionnaire puis revirements… Corrigeons : nous sommes presque tentés de croire, un instant, à ses larmes de crocodile. Elle cherche à s’emparer de Frank, le mari car il représente une partie de Hilda et, dans son caprice totalitaire, Madame veut TOUT.

Nathalie Dessay est l’interprète parfaite de celle qui se fabrique, faute de consistance, une série de postures : suppliante : « Donnez-moi Hilda, je ne peux vivre sans elle. » Dominatrice: «Camarade ». Tyran (le mot n’a pas de féminin). Perverse, manipulatrice, pauvre créature abandonnée: le mot qui touche sans doute au plus près la vérité de cette coquille vide. Dans ces variations empruntées aux personnages féminins des opéras qu’une bourgeoise se doit de fréquenter, Madame maudit comme la Reine de la Nuit, souffre comme Violetta, tue comme Médée… Victimes directes ou indirectes d’une nébuleuse de la tyrannie patriarcale. Nathalie Dessay brille ici de tous ses feux, apportant la rigueur et l’ampleur du chant lyrique à ce rôle. Palette de nuances au millimètre, énergie sans faille, souplesse et énergie d’un corps qui semble d’acier, avec toujours une étincelle d’humour : elle ne déjoue pas son personnage mais a le nécessaire pas de côté pour que cette Madame ne soit pas tout simplement insupportable.

Comment vivre à côté de ce torrent ? Gauthier Baillot, mari ferme mais perdant, renonce peu à peu. Même pas un adversaire : qui peut lutter contre le rouleau compresseur capitaliste? Peut-être une jeunesse insolente et anarchiste : à la fin de la pièce, le personnage joué par Lucile Jégou. On aurait pu imaginer la présence muette de cet homme contraint de «s’écraser“: cela lui aurait-il donné trop de forces ? La pièce serait-elle l’illustration d’une lutte des classes perdue d’avance pour «les plus modestes », entrés même un peu dans le jeu de la classe dominante ? Ce monstre ordinaire, gonflé par ses passions reste toujours désespérément vide.  La pièce de Marie NDiaye a quelque chose de parfois «trop», dans son caractère obsessionnel et répétitif mais est aussi une très fine comédie de l’effroi, quelque chose comme une parole de l’épouvantable…

Christine Friedel

Les Plateaux Sauvages, Paris (XX ème), jusqu’au 30 octobre. T. : 01 83 75 55 70.

Qui gardera nos enfants de Caroline Ibos est publié aux éditions Flammarion.

 

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