Ces Filles-là d’Evan Placey, traduction d’Adelaïde Pralon, mise en scène d’Anne Courel

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© Guillaume Ducreux_

Ces Filles-là d’Evan Placey, traduction d’Adelaïde Pralon, mise en scène d’Anne Courel

 Créé en 2017, le spectacle, après cent-vingt représentations, a connu un coup d’arrêt l’an dernier, alors qu’il était programmé dans cette même salle: les douze comédiennes se retrouvent donc ici, accompagnées de huit amatrices. «Dans chaque lieu où nous jouons, dit Anne Courel, un nouveau groupe de jeunes filles rejoint l’aventure sur le plateau au milieu des artistes».  «Parce qu’elles sont expertes en silence, ce silence rend le harcèlement possible. » Car le sujet épineux de Ces Filles là est le harcèlement … L’auteur, qu’Anne Courel a rencontré quand elle a monté sa pièce précédente, Holloway Jones, a pris comme point de départ le suicide de la jeune Canadienne Amanda Todd, après la diffusion sur lnternet de sa photo où elle était seins nus. Avant son geste fatal, elle avait posté une vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux. Muette, elle racontait son drame avec des écriteaux.

Ici, Evan Placey aborde cette douloureuse question sous forme d’une écriture chorale : victime de harcèlement, Scarlett, est indissociable de son groupe de copines. L’auteur la place parmi «les filles de Sainte- Hélène» que nous retrouvons en cinq temps: de la maternelle à l’âge mûr… A l’école, à la piscine, dans une surprise-partie… Bien élevées, insouciantes, dans leur uniforme de collégiennes, elles jouent innocemment à s’épier entre elles, à faire des selfies et désignent Scarlett comme leur souffre-douleur. La grégarité du groupe garantit l’irresponsabilité de chacune, quand sera publiée la photo de Scarlett, nue, image qui deviendra virale sur les réseaux sociaux. Mais l’auteur nous offre une fin ouverte : Scarlett se rebelle, montrant la voie de la résistance et du féminisme… Un dénouement positif où elle reprend à son compte les luttes de ses ancêtres, des femmes libres qui apparaissant entre les scènes de groupe : une suffragette de 1928, une aviatrice pendant la dernière guerre, une jeune fille engagée dans la lutte contre le racisme dans les années soixante…

 La mise en scène est fondée sur une chorégraphie des corps qui se meuvent avec l’énergie de la jeunesse. On décèle à peine les amatrices des professionnelles, tant elles ont réussi à se fondre dans le groupe. D’une séquence dansée à l’autre, les filles papotent, se racontent leurs amours ou leurs complexes physiques mais l’écriture reste concise et efficace, sans démagogie. Aux réactions de la salle pleine de jeunes gens, on sent que les mots et les attitudes font mouche et, si certaines situations prêtent à sourire, d’autres engendrent un silence glacial.

Depuis la création du spectacle, plus de trois cents amatrices entre seize et vingt-cinq ans sont montées sur scène, dit la metteuse en scène. Une particularité de la compagnie Ariadne dont les spectacles parlent aux jeunes qui y participent activement. «Après l’expérience d’Au Pont de Pope Lick, (voir Le Théâtre du Blog), nous avons eu envie de travailler plus avant sur le dialogue possible avec les ados.» Anne Courel, qui dirige l’Espace 600- Scène conventionnée Art-Enfance-Jeunesse à Grenoble, collabore le plus souvent avec des auteurs contemporains: Eugène Durif, Carole Fréchette, Sylvain Levey, Karin Serres… Pour sa prochaine création : S’engager, elle a passé commande à Magali Mougel. Il s’agit d’enquêter auprès de jeunes gens qui ont intégré des écoles de la seconde chance confiées à l’armée, pour l’insertion dans l’emploi (E.P.I.D.E.): « Qu’est-ce qui pousse ces jeunes à opter pour cette orientation singulière? Sont-ils vraiment volontaires ? Paumés? Instrumentalisés? Soutenus ?» Réponse en janvier au Grand Angle à Voiron ( Isère) …

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 5 octobre à L’Azimut (ex-Théâtre Firmin Gémier-La Piscine, Anthony/Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Du 12 au 14 octobre, MC2 de Grenoble (Isère).

Le 25 novembre, salle Jean Favre, Langres (Haute-Marne).

 

 


Archive pour octobre, 2021

Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Les Putains meurtrières d’après Roberto Bolaño, mise en scène de Julie Recoing

Une adaptation à la scène d’une nouvelle tirée d’un recueil éponyme du poète et romancier chilien (1953-2003) connu en France pour ses romans Les Détectives sauvages et surtout 2666, la metteuse en scène précise qu’il ne s’agit pas de vengeance mais plutôt de sacrifice. Une jeune femme repère un homme à la télévision alors qu’il se trouve dans un stade pour un match de foot. Fascinée par lui, alors qu’elle ne l’a jamais vu auparavant, elle va aller le chercher en moto, réussira à le trouver, le ramènera chez elle toujours sur sa moto… Il s’appelle Max mais ici cette femme n’a pas de nom. Comme le dit Julie Recoing, « C’est à peu près tout ce que l’on saura de lui. » Arrivés chez elle, ils feront l’amour mais ensuite elle le tuera, comme dans un fait divers.  » Elle est La Femme, au nom de toutes les femmes. On retrouve ici l’ancien mythe du bouc émissaire. Cette bête innocente choisie au hasard pour endosser la faute, la culpabilité du monde… Donc ici plus près d’une sorte de rite sacrificiel, que de vengeance dont le théâtre a souvent été friand et cela ne date pas d’hier : l’Electre de Sophocle fera tuer Egisthe pour se venger de so père mais aussi parce qu’elle est seule: sans mari et sans enfants et sans la présence de son frère Oreste: ce qu’elle elle dit plusieurs fois.

Des Putains meurtrières est donc sorte de monologue-poème sur une mise à mort de l’homme-oppresseur du genre humain et si nous avons bien compris, plus spécialement des femmes… La fin du texte nous a semblé moins lisible, du moins sur le plateau et Julie Recoing aurait pu nous épargner ces inutiles fumigènes qui semblent revenir une fois de plus à la mode…. Cette Femme serait La Grande Libératrice «qui opprime les peuples depuis la nuit des temps, celui qui soumet l’Autre. La femme endosse le crime pour libérer les humain·e·s. » Sur le plateau noir de cette petite salle, il y a, côté cour, une sorte de console-autel avec un miroir rectangulaire orné, une bassine et de petites bougies dans des verres de couleur. Et coté jardin, un écran de télévision où est retransmis un match de foot que commentent des journalistes sportifs, lequel écran s’éteindra ensuite pendant le récit de la Femme et ne se rallumera que pour montrer une image blanche, une peu floue de ce Max assis, le dos nu, que Julie Recoing a filmé en train de mourir… Et il y a aussi, sur un grand écran, des projections d’une dizaine de beaux portraits de rois ou reines catholiques auxquels Roberto Bolaño fait allusion. Peints entre autres par Sofonisba Anguissola, une remarquable peintre du XVI ème siècle que Julie Recoing a découverte comme Lavinia Fontana. On voit l’image d’une de ses œuvres représentant Judith tenant de sa main gauche, la tête coupée d’Holopherne. Une allusion évidente au sacrifice-exécution de ce Max. C’est un beau tableau, même s’il n’a pas la puissance de celui du Caravage qui, lui, avait représenté le meurtre d’Holopherne, en train d’être perpétré… Mais c’est une belle idée de mise en scène que cet énigmatique défilé de reines et rois…

 

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Cette Femme est seule et le revendique quatre fois en quelques lignes: «Tu me demandes si je suis seule et et tu t’étonnes que je rie. (…)Tu crois que si si je n’avais pas été seule, je t’aurais invité à venir ? (…) Tu crois que si je n’avais pas été seule, j’aurais parcouru la ville d’un bout à l’autre sur ma moto. ( …) Tu crois que j’aurais amené un casque de réserve, un casque qui cache ton visage aux regards indiscrets, si mon intention n’avait pas été de t’amener ici, dans ma solitude la plus pure.»

Seule aussi, Julie Recoing, en jeans et chemisier noir, est debout devant un micro. Impressionnante de vérité, avec une gestuelle et une diction parfaite. Elle avait joué dans Tableau d’une exécution d’Howard Barker -qui traitait d’un thème proche- et où Galactia, une peintre du XVI ème siècle aussi, s’oppose aux hommes, au pouvoir, à ceux qui veulent glorifier la guerre. Galacita, elle, veut la peindre et inventer un nouveau rouge pour peindre le sang : « un rouge qui pue ». Bref, elle se bat aussi contre l’art officiel et celui des mâles dans ce texte où l’on sent parfois l’influence de Georges Bataille.

Julie Recoing dit les mots parfois crus de Roberto Bolaño avec précision et distance à la fois : un intelligent et beau travail d’actrice qui a bien su se mettre elle-même en scène. «Nous boirons de nouveau des bières, nous nous déshabillerons de nouveau, je sentirai de nouveau tes mains qui parcourent maladroitement mon dos, mon cul, mon entrejambe, cherchant peut-être mon clitoris, mais sans savoir où exactement il se trouve, je te déshabillerai de nouveau, je prendrai de nouveau ta queue avec mes deux mains et je te dirai de nouveau que tu en as une très grande, alors qu’en réalité tu ne l’as pas très grande, Max, et ça, tu aurais dû le savoir, et je me la remettrai dans la bouche et je te la sucerai de nouveau comme probablement personne ne te l’a sucée, puis je te déshabillerai de nouveau et je te laisserai me déshabiller, une de tes mains occupée à me déboutonner, l’autre tenant un verre de whisky, et je te regarderai dans les yeux, ces yeux que j’ai vus à la télé (et dont je rêverai de nouveau) et qui ont fait que c’est toi que j’ai choisi. »

Un solo, donc une petite forme d’une heure, mais très ciselée. Allez voir Julie Recoing sur cette scène toute noire : elle sait  impeccablement traduire la folie, la solitude, la haine et en même temps la fascination pour une relation sexuelle avec un homme, la pulsion de mort, la mélancolie de cette «putain meurtrière » comme à un moment, elle se définit comme telle… et qui renvoient aux obsessions de Roberto Bolaño. Mais dommage, il y a deux tiers de femmes et à peine, un tiers d’hommes dans le public: cherchez l’erreur…

Philippe du Vignal

Les Plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. : 01 83 75 55 70.

 

 

Un Sentiment de vie de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Un Sentiment de vie de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Une écriture, et plusieurs voix. Claudine Galea, convaincue, en fait, pour ainsi dire, la démonstration : écrire, c’est se laisser imprégner d’autres écritures, elles-mêmes «poreuses», transmissibles, perméables. Le titre même de son texte (le mot : pièce n’est pas le bon) lui a été donné par hasard, quand elle rencontra l’auteur allemand Falk Richter  qui lui raconte la vie des habitants d’un appartement-témoin qui sont là pour donner aux futurs acheteurs «un sentiment de vie».

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Ces mots répondent à ce que l’autrice cherchait. Comment parler de la tendresse qu’on a pour son père, des engueulades maison sur la politique «parce que les familles ne sont pas capables de parler d’amour» ? Comment parler De «la France de là-bas»: l’Algérie et de ce qu’une parole de Gaule a pourri, en même temps que la mâchoire du père ? Comment être exact ? On a toujours dit que la place du théâtre se trouve à la rencontre du politique et de l’intime. Nous y sommes en plein cœur, avec une nuance décisive : cette rencontre n’est pas un projet mais le noyau même de cette écriture qui se veut impure: constituée de fragments de mémoire d’écrivains qui s’imposent dans cette élaboration. En trois temps : un/my secret garden, deux/my way, trois/this is the end (not the end), qui ont pris leur temps, Claudine Galea cherche à entrer dans le corps de son père, comme elle était entrée dans un jean trop grand prêté par un homme aimé et qui s’y était sentie merveilleusement bien. Ce sentiment de vie marche par rares moments: ailleurs, c’est une inquiétude.

Dans sa démence et sa douleur, Jacob Lenz, auteur, entre autres, du Précepteur et des Soldats) entre dans le texte, tel que Georg Büchner l’a fait renaître dans son récit, un demi-siècle après sa mort. Ni écrivain, ni personnage mais moteur de cette écriture, comme d’autres écrivains présents ou cachés ici, ceux qui ont vraiment tenté de donner «un putain de sentiment de vie qui donne de la force du courage et du désir», quitte à remplir leurs poches de pierres et à entrer dans la rivière  comme Virginia Woolf,  pour avoir perdu la fin de leur phrase… Le drame est là : écrire, écrire, écrire juste.

Comment monter un tel texte? Jean-Michel Rabeux affirme n’avoir eu aucune idée du « comment  » mais pense qu’ il était sûrement pour lui. Nous n’entrerons pas dans la cuisine de ce travail. Mais aborder la mise en scène et le jeu par essais et erreurs, tentatives, abandons et découvertes, est certainement prendre un chemin parallèle à celui de l’auteur. Comédiens et metteurs en scène, aux aguets de ce qui se passe, attrapent des moments justes et écoutent, observent ce qui en jaillit. Et, au bout, l’œuvre est là : « ça marche », comme disent les peintres.

Claude Degliame, vient s’asseoir dans un fauteuil, celui de la lectrice ou de l’auteur et commence à dire le texte. A côté d’elle, immobile, veille un mystérieux chasseur du XVIIIe ème siècle (Nicolas Martel), silhouette silencieuse de Lenz.  Et cela crée une attente. Au fond, sur un léger rideau de fils, sera projetée en noir et blanc, un film muet sur l’errance de Lenz, nu dans la neige. Puis l’humeur change : l’homme sera chargé parfois de la parole du père au quotidien. Et aussi, avec un beau talent musical, de son idole, Frank Sinatra et de ses chansons. Et même de la version Noël blanc de Tino Rossi, plus parodique. 

Il n’est pourtant pas chargé seul ni du masculin, ni de ce qu’il y a d’humour dans le texte… Claude Degliame, dans une sérénité grave, en porte une part savoureuse. En toute liberté, elle prend possession du plateau, ne s’interdit pas de lire le texte : une façon d’observer une continuité entre écriture, lecture et jeu.  Ce compte-rendu pourrait faire croire qu’il s’agit de quelque chose de très abstrait. Non, le texte ne l’est pas. Tissé de sensations, souvenirs et sauts dans le temps il fourmille avec la brutalité de l’enfance, de vie et de vies. Le metteur en scène a monté la pièce de façon plus posée et de plus en plus concrète vers l’injonction finale : écris, écris, écris, même si c’est un gouffre d’exigence qui pousse au suicide… La réussite : cet appel et cette exigence n’ont rien de sombre ou négatif. C’est la vie même, l’excès de vie. Le spectacle, apparemment énigmatique, ne promet rien et donne beaucoup, avec une belle et dense simplicité. Et il gagne le défi contenu dans le titre et nous offre un sentiment de vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème), jusqu’au 15 octobre. T. : 01 43 57 42 14.

Le texte est publié aux éditions Espaces 34, dans la collection Hors cadre.

 

Festival Les Singuliers De la sexualité des orchidées de et par Sofia Teillet

 Festival Les Singuliers

De la sexualité des orchidées de et par Sofia Teillet

Le spectacle avait déjà été présenté au Cent Quatre en février dernier mais pour les professionnels. Le jeu de  ce spectacle-conférence débute avec le rose insolent de cette fleur qui représenta le luxe suprême, avant de devenir le tout venant des grandes surfaces et le cadeau obligatoire. Sur l’écran, elle étale une langue lascive:  sa piste d’atterrissage pour insectes fécondeurs.

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Sofia Teillet va disséquer son thème, étamine par étamine, paradoxe par paradoxe:  « Le style, c’est l’homme? Non, le style, c’est l’organe féminin de cette fleur hermaphrodite qui fait le maximum pour ne pas s’autoféconder et pour rencontrer «l’autre». » Imaginons l’embarras d’une plante qui a tout pour elle, sinon la mobilité… Les mots comptent et comment. Sofia Teillet parle sexualité, plutôt que fécondation, pour évoquer les ruses et exploits, autant dire l’érotisme de cette fleur pour arriver à son but:  la reproduction et donc la pérennité de son espèce… Nous apprenons qu’il existe ainsi existe 25.000 espèces d’orchidées, toutes championnes de l’adaptation et bien plus anciennes que les dinosaures…

À la manière d’un Frédéric Ferrer avec ses très sérieuses conférences sur le climat et avec un humour aussi irrésistible que lucide. Même si les enjeux ne sont pas les mêmes, Sofia Teillet ne nous laisse pas perdre une miette de ses étonnements et découvertes inlassables comme le big bang, le peu de poids de l’humanité face à l’univers et à notre modeste système solaire, ou encore cette poussière qu’est notre planète. Une conclusion (provisoire) et une conviction: il faudra essayer, non pas de la sauver (elle se débrouille très bien sans nous) mais notre pauvre petite espèce. Nous retrouvons donc joies, surprises mais aussi grand frisson de découvrir ce long flirt avec les infinis. Pas déçus et même reconnaissants d’avoir appris tant de choses et avec tant de plaisir…

Donc un théâtre minimal, limité à la forme ordinaire de la conférence avec projections d’images et tableau de papier qui peut jouer de sa précarité. Genre: «Je me suis trompée d’image » ou «Un truc me gêne dans ma chaussure». Pari gagné pour la comédienne et un très bon moment pour le spectateur. Un charme dont le parfum persiste quelque temps et puis s’en va.

Christine Friedel

Du 13 au 21 octobre, Le Cent Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème).

Buster, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer, texte de Stéphane Goudet

 Buster, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer, texte de Stéphane Goudet

Enfin, dans une rentrée assez grise, un bon spectacle! Et avec un public assez jeune -cela fait du bien- qui a longuement applaudi ce ciné-concert très maîtrisé, imaginé par Mathier Bauer qui est ici à la batterie avec deux autres musiciens : Syvian Cratigny et Lawrence Williams (aussi récitant ). Accompagnés par Arthur Sidoroff, circassien et Stéphane Goudet, conférencier. Les cinq complices réussissent à nous embarquer dans cette Croisière du Navigator, une aventure aussi folle qu’invraisemblable et d’une rare poésie… réalisée en 1924 par l’immense Buster Keaton et  Donald Crisp. Ce film muet, chef-d’œuvre absolu a comme unique -ou presque- lieu d’action, un bateau qu’il avait loué et qui avait servi cinq plus tôt pour expulser 250 résidents étrangers vers la Finlande, dans un accès anti-communiste des  Etats-Unis en en 1919…

 

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Début un peu lent mais magnifique d’absurdité : Rollo Treadway, un très riche jeune homme se fait emmener en voiture par son chauffeur… pour traverser la rue et offrir un bouquet à celle qui habite juste en face de chez lui. Il l’aime et voudrait épouser mais elle refuse net. Il s’en va alors mais très vite, elle regrette son refus. Puis, ils vont se retrouver tous les deux, absolument seuls sur un paquebot abandonné allant à la dérive. Ici, plus de domestiques ni de belle maison et ces riches jeunes gens n’ont pas le moindres sens pratique. Ils ne sont jamais entrés dans une cuisine et ne savent même pas préparer le repas le plus simple. Et Rollo/Buster a une façon bien à lui d’utiliser un outil pour un autre usage, en allant tout droit à la catastrophe quand, par exemple, il réussit, tant que bien que mal, à ouvrir une boîte de conserves.. Question absolue de survie : il leur faudra faire avec ce qu’il y a à bord, au prix de nombreux dérapages, source infinie de gags, tous sans exception remarquables. Un bateau les croisera mais comme, pour appeler au secours, ils ont hissé le mauvais drapeau, il continuera sa route !

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Leur paquebot à la dérive finit par arriver près d’une île où une foule d’indigènes en colère kidnappe la jeune femme. Rollo arrivera cependant à la récupérer après avoir enfilé avec difficulté un scaphandre et frisé la noyade- une séquence tout à fait étonnante- quand les indigènes arriveront à envahir par centaines le paquebot.. Mais tout finira bien grâce à un sous-marin qui les sauvera de ces méchants indigènes. La moindre séquence est réalisée avec une précision et un art du burlesque merveilleux fondé sur des situations invraisemblables Mais Buster Keaton arrive à les rendre crédibles et poétiques, voire émouvantes et teintées d’une certaine mélancolie. Rolllo Treadway a sans cesse des rapports difficiles avec les objets du quotidien, que ce soit dans la soute, dans sa cabine, sur le pont ou dans la cuisine. Ill apparait sans cesse comme un être démuni mais arrive quand même à toucher le cœur de sa Betsy ; magnifiquement interprétée par Kathryn Mc Guire.

« Je suis depuis toujours émerveillé par cette figure de l’homme que l’on a surnommé « l’homme qui ne rit jamais », dit Mathieu Bauer (…) Sous-tendant en permanence les rapports difficiles de l’homme face aux objets, face à l’espace et face à l’Autre, il décline et fait évoluer son personnage dans ce monde totalement parallèle qu’il invente face à l’adversité, et qui devient source d’une multitude de gags. (…)J’aimerais par ce ciné-concert singulier, à mi-chemin entre la performance, la conférence et le concert, rendre hommage à ce génie.

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Mission accomplie. Côté cour, une bouche d’aération d’un bateau. Arthur Sidoroff en sortira pour aller sa balader en funambule aguerri sur un câble tendu, sans doute un clin d’œil au Buster Keaton excellent acrobate, capable de réussir à marcher sur un pont couvert d’eau comme ici, ou de circuler sur un train en marche dans Le Mécano de la Générale. Sur le plateau, rien qu’un long et étroit praticable noir et un cadre tout aussi noir pour la projection du film. A cour, une tablette avec un bouquet de roses rouges pour un conférencier qui commentera quelques séquences du film. Dans la fosse d’orchestre, Mathieu Bauer aux percussions avec ses deux complices aux synthé, trompette, saxos.. dont l’un est aussi récitant et «acteur  » de certaines répliques de ce film muet, sous-titré en français.

Vraiment, de la belle ouvrage finement réalisée et sans aucun accroc. Côté bémols : la musique est parfois trop amplifiée et couvre la parole du conférencier mais ce spectacle, intelligent et fin, est un hommage à la fois filmique- mention spéciale au montage vidéo de Florent Fouquet- et théâtral, à ce créateur génial, maintenant unanimement reconnu dans le monde entier. A la fin de sa vie, collabora avec Samuel Beckett pour un court-métrage muet d’une vingtaine de minutes réalisé par Alan Schneider en 65. Mais il finit, rejeté par Hollywood,  assez oublié, dans l’alcool et la pauvreté…

Philippe du Vignal

Nouveau Théâtre de Montreuil-Centre Dramatique National, jusqu’au 9 octobre, 10 Place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 70 48 90. 

 

Dragons, chorégraphie, direction artistique, conception, costumes et scénographie d’ Eun-Me-Ahn

Dragons, chorégraphie et direction artistique d’Eun-Me-Ahn

© Sukmu Yun

© Sukmu Yun

Une rareté en ces temps difficiles que cette chorégraphie ludique… Nous avions déjà apprécié en 2014,  Dancing Grandmothers de cette artiste (voir Le Théâtre du Blog). Le récent confinement a été une astreinte pour beaucoup mais Eun-Me-Ahn, elle, s’y est adaptée. Les jeunes danseurs qu’elle avait sélectionnés pour cette création dans cinq pays d’Asie n’ont pu être présents à Séoul, aux côtés de ses interprètes. Après avoir répété en vidéo, ils dansent aujourd’hui avec sa compagnie mais… en projections holographiques…

Résultat étonnant: jusqu’au salut final, les images virtuelles s’intègrent parfaitement aux mouvements des interprètes en costumes aux couleurs vives et de style très différent : sobre longue robe noire rappelant celle de Martha Graham, tenues évoquant un carnaval brésilien… La danse, à la limite de l’acrobatie, comme les musiques entraînantes de Young-Gyu Jang renforcent une esthétique kitch de la fin du siècle dernier.  Il y a un beau moment de sincérité quand chaque interprète nous raconte sa motivation pour devenir danseur. Avec souvent,  une vocation très précoce. «Pour moi, être danseur n’est pas juste une profession, c’est une source de joie», dit l’un. Et pour un autre : «Danser, bouger librement mon corps, c’est comme si j’étais tombé amoureux de quelqu’un. »

A partir de danses traditionnelles d’Asie, Eun-Me-Ahn, qui a aussi imaginé les costumes et la scénographie, construit en une heure dix, une chorégraphie intemporelle pleine de joie, comme un feu d’artifice visuel. Elle dit de ses artistes : «Chacun a créé un geste et l’a transmis aux autres, ce qui a formé un langage universel, nourri par leurs cultures respectives.» Le public, heureux, a longuement salué Dragons...

Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 28 septembre au 2 octobre, aux Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris ( XVIII ème) T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

Zébrures d’automne 2021 à Limoges (suite)

Zébrures d’automne 2021 à Limoges (Suite)

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Une pierre de patience ©ChristophePean

Une Pierre de patience (A Journey towards a short story) adaptation du roman d’Atiq Rahimi, texte additionnel de Ximo Solano, mise en scène de Clara Bauer

Le titre dit bien la nature de cette pièce. Clara Bauer et Ximo Solano racontent le « voyage » qui les a amenés à adapter ce roman au théâtre et comment ils insèrent ici des passages du texte. Ils ont écrit des scènes à partir de leur propre expérience et de celle des interprètes, construisant une structure où s’enchâsse, par séquences, tel un diamant, Syngué sabour, Pierre de patience, porté avec un grand talent par Kalieaswari Srinivasan.
Cette actrice indienne incarne une femme qui, au chevet de son mari, agonisant après avoir reçu une balle dans la nuque, confie ses secrets les plus intimes au moribond. « Syngué sabour » est la pierre qui libère la parole et à qui la jeune épouse confesse qu’elle a trouvé la tendresse hors d’un mariage sans amour… Elle se délivre ainsi de sa culpabilité et du poids de la religion.
Pour ce roman écrit en français contrairement à ses œuvres précédentes, l’auteur afghan avait reçu le prix Goncourt en 2008 et en a tiré un film, avec, comme coscénariste, Jean-Claude Carrière. L’idée du spectacle est née chez Ximo Solano, après qu’il ait découvert le livre et le film, puis de sa rencontre à Pondichéry, avec Kalieaswari Srinivasan.

 En préambule, Ximo Solano se lance dans un récit loufoque, rejoint par ses compères Pako Ioffredo et Gaetano Lucido, tout aussi fantaisistes. La metteuse en scène a tissé leurs textes écrits à partir d’improvisations qui contrastent avec la langue minimaliste d’Atiq Rahimi. Et la chanteuse syrienne Aida Nosrat prête sa voix et sa prestance à cette pièce d’une heure quinze. Les séquences d’Une Pierre de patience sont ciselées et poignantes grâce à l’interprétation concise et retenue de l’actrice mais les saillies des trois autres acteurs sont décousues, anecdotiques… Le mariage entre ces styles d’écriture et de jeu est loin d’être consommé. Dommage… Au moins, avons-nous découvert la voix chaude d’Aida Nosrat et la présence lumineuse de Kalieaswari Srinivasan. Et avons-nous eu aussi l’envie de lire Atiq Rahimi…

 

Le roman est publié aux éditions Gallimard.

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Loin de Damas ©Pascal Thomsen

Loin de Damas d’Omar Youssef Souleimane par l’Horizon Recherches et Créations

 « Ici sur cette terre étrangère/ Rien d’autre que la nudité de l’existence». Par ces vers se termine la mise en voix et en musique des poèmes d’Omar Youssef Souleimane, choisis parmi la cinquantaine du recueil. La Syrie, une terre massacrée, des balles qui sifflent. La guerre. La mort. Et, malgré tout, l’espoir. Loin de Damas, un chant d’exil, porte sans pathos un regard cru et rebelle, une colère froide sur fond de nostalgie. Le parfum du café partagé avec le père, vient guérir les plaies ouvertes par la guerre, le souvenir d’une hanche effleurée fait oublier la solitude. Et la balle d’un sniper n’entame pas la fureur de vivre au-delà du chaos…. Loin d’un pseudo-style littéraire, d’une souffrance factice, le poète syrien parle, dans un français épuré, de la résistance, de l’exil, de la séparation…

Les vidéos de Johann Fournier en rendent compte et il nous emmène dans un no man’s land où s’allument des feux et fusent des balles traçantes. Les textes sont lus à de nombreux micros et la mise en scène en fragments témoigne d’un monde fracassé. Mais Eric Chaussebourg met dans son interprétation trop de lyrisme et , casse la vigueur et la modernité de ce texte qui perd donc en véracité, malgré les compositions en rupture, tantôt rock, tantôt planantes de Wilfried Hildebrandt, au clavier et à la guitare. Mais ces artistes nous font entendre la poésie de ce recueil qu’il faut lire comme, de ce même auteur, La Mort ne séduit pas les ivrognes lauréat du Prix Amélie Murat 2016.

 Loin de Damas est paru aux éditions Le temps des cerises.

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La mer est ma nation © ChristophePean

 La Mer est ma nation d’Hala Moughanie, mise en scène d’Imad Assaf

 Le metteur en scène annonce la couleur : « Exil, déracinement et territorialité désastre écologique, vicissitudes du couple, patriarcat, stigmates de la guerre. Cette pièce est une radiographie clairvoyante de nos sociétés qui remue le couteau dans les plaies de notre humanité ». Un homme et sa femme vivent dans une décharge aux confins d’une ville. Arrivent deux étrangères -une mère et sa fille- fuyant un pays en guerre et qui espèrent s’embarquer en mer. Pour défendre son lopin de terre, le couple s’entoure de barbelés… Malgré cette frontière dérisoire, un dialogue s’établit entre ces victimes de sociétés malades et violentes.

 « Mon écriture est toujours symbolique, dit Hala Moughanie. La pièce se situe dans un non-lieu symbolisant le surplus du capitalisme mais renvoie aussi à l’ordure en nous.» Ici, l’autrice démonte sans concession les mécanismes de domination à l’œuvre dans le couple, et avec un humour terrifiant, les horreurs infligées aux femmes en temps de guerre… Sur cette terre baignant dans une brume permanente, il y a une cabane et la scénographe Manon Grandmontagne réussit à créer un no man’s land où les limites se brouillent. Mari et femme se chipotent sur la distance et la couleur des pinces à linge sur l’étendage… L’amour a foutu le camp… Les fugitives, hagardes, désorientées, ne comprennent rien à ce territoire mais la mère ne tarde pas à conter leur triste et terrifiante épopée où s’exprime leur propre violence.

 La cruauté se déguise en humour macabre sous la plume acérée de l’autrice mais le metteur en scène n’a pas toujours su trouver la bonne distance pour échapper au pathos. Le jeu des comédiens s’allègera sans doute pour que le public puisse goûter pleinement cette fable qui fait la part belle aux femmes et à leur capacité de résistance. «Pourtant, dit Hala Moughanie, mes personnages féminins ne sont pas forcément sympathiques. Je décortique un fonctionnement plus complexe, la duplication matriarcale d’un schéma patriarcal violent. »

 Il faut découvrir cette écriture qui se refuse au manichéisme et qui, au-delà des drames individuels, se réfère à un contexte plus large. L’autrice rappelle que cinquante pour cent de la population vivant sur le territoire libanais vient d’ailleurs, où sont récemment arrivés deux millions de Syriens. «On voit la société se déliter mais rester à Beyrouth est un choix assumé, dit-elle, et c’est là que je voudrais inscrire ma parole. »

 Mireille Davidovici

 La Mer est ma nation spectacle vu au Sirque de Nexon le 2 octobre.

En mai et juin, Hamana Artist House (Liban).

Loin de Damas vu à l’Espace Noriac, Limoges (Haute-Vienne).

Le 5 février, La Rochelle (Charente-Maritime).

Le 30 juillet, festival L’Horizon fait le Mur, La Laigne (Charente-Maritime) .

 Les Zébrures d’automne ont eu lieu du 22 septembre au 2 octobre.

  Les Francophonies, des écritures à la scène, 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 10 90 10.

La Faute de François Hien, mise en scène d’Angélique Clairand et Éric Massé

La Faute de François Hien, mise en scène d’Angélique Clairand et Éric Massé

L’auteur a écrit plusieurs pièces dont celle-ci, pour des compagnies à Lyon et dans sa région. Avec L’Harmonie Communale, il a créé le plus souvent dans une mise en scène collective: La Crèche-Mécanique d’un conflit au Théâtre de l’Elysée en 2019, Olivier Masson doit-il mourir?  et au Théâtre des Célestins, l’an dernier, La Peur.   Et  ne 2021, dans ce même lieu:  La Honte… ​Avec le Collectif X, il mène de 2017 à 2019 une résidence artistique dans le quartier de la Duchère dont il tire L’Affaire Correra, recréée au T.N.P. cette année. En collaboration avec l’Opéra de Lyon, le collectif X et l’Harmonie communale, il travaille actuellement sur Echos de la Fabrique, une grande fresque historique autour de la révolte des Canuts, qui sera interprétée par une centaine de comédiens amateurs, encadrés par des professionnels l’an prochain au Théâtre de la Renaissance. Avec Jérôme Cochet, il coécrit Mort d’une montagne, un spectacle qui sera créé au Théâtre du Point du Jour.

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La Faute ? Une affaire de moments successifs avec, en amont, le modeste rêve d’une maison «pieds dans l’eau » !, dans cette station balnéaire de Vendée peu connue, mais au nom terriblement ironique: La Faute-sur-mer dotée d’une longue plage de sable blanc. Ensuite, inattendue, monstrueuse: la catastrophe! La tempête Xynthia submerge tout un nouveau quartier, dit «le petit paradis», construit à 1,50 m en-dessous du niveau de la mer!!! Bilan : vingt-neuf morts, prisonniers de leur maison sans étage inondée, de style «vendéen» mais surtout de style: pas cher et vite fait/mal fait. Viendra le temps des deuils, accusations et procès à l’issue insatisfaisante. Et de l’oubli: les dernière bâtiments sinistrés ont été rasées. Aujourd’hui, la municipalité a le projet de faire construire un «skate-park» dans cette cuvette…

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© Jean-Louis  Fernadez

 

À qui la faute? Qui a déclaré ces terrains: constructibles? Accointances maffieuses entre le maire et les promoteurs: pourquoi tant de hâte à faire signer des actes d’achat, avant même la parution d’un texte législatif anti-submersion ? Allait-on se laisser faire par un «Paris» imposant des mesures de précaution, avec à la clé, des tracasseries administratives?  Mais on criera moins contre l’État quand il indemnisera, et au prix fort, les sinistrés… Et encore, où est allé exactement cet argent ?

François Hien a été documentariste et a étudié cette histoire tragique pour écrire mais sans pathos cette pièce. Les informations données, terribles, se suffisent à elles-mêmes. Ici, un couple de lanceurs d’alerte crie dans le désert, même s’il a, bien sûr, des arguments scientifiques. Après cette catastrophe, ils ont constitué, avec les survivants, l’A.V.I.F., une association des victimes . «Portrait de groupe », dit l’auteur: autour du couple, un homme refusant de quitter sa maison construite de ses propres mains, une mère qui a sauvé ses filles, un autre homme qui a perdu sa femme et deux de ses enfants… Amertume : vous voulez savoir qui pleure ? Ceux qui ont perdu des biens matériels. Ceux qui ont perdu un ou plusieurs proches, eux, ne pleurent pas. »Ici, les personnages sont incarnés de différente manière : les lanceurs d’alerte, les membres de l’association sont joués par les mêmes acteurs et actrices mais les témoins au procès, l’avocate… échangent leurs rôles d’un geste : mettre une autre veste, serrer ses cheveux en chignon , etc. Et sans nuire une seconde au rythme de la pièce. Ici, un couple de lanceurs d’alerte crie dans le désert, même s’il a, bien sûr, des arguments scientifiques. Après cette catastrophe, ils ont constitué, avec les survivants, l’A.V.I.F., une association des victimes . «Portrait de groupe », dit l’auteur: autour du couple, un homme refusant de quitter sa maison construite de ses propres mains, une mère qui a sauvé ses filles, un autre homme qui a perdu sa femme et deux de ses enfants… Amertume : vous voulez savoir qui pleure ? Ceux qui ont perdu des biens matériels. Ceux qui ont perdu un ou plusieurs proches, eux, ne pleurent pas. »

Mise en scène et comédiens excellents: cela va du théâtre naturaliste, au théâtre-récit, avec adresses au public, discours… Et l’on redécouvre ici que la rhétorique est un art. Le personnages du maire relève encore d’un autre style, presque guignolesque celui-là (on est à Lyon) : garçons et filles jouent tour à tout le rôle de cet élu, munis d’une simple béquille comme signe suffisant d’une gestion municipale boiteuse… Scénographie remarquable signée Jane Joyet, dans l’esprit de l’écriture et de la réalisation: elle dit tout ce qui est nécessaire mais rien de trop. Vers la fin, la projection sur le décor des maisons, elles-mêmes aussi fragiles qu’un décor, sous un ciel redevenu bleu, renvoie de façon impressionnante à ce que nous avions jusque là perçu et imaginé.

François Hiene nous donne ouvertement à réfléchir. Dans quel monde vivons-nous pour choisir le rêve -la mer- malgré un danger réel (réchauffement climatique et donc, montée des océans)? Combien de temps  durent l’empathie et la compassion envers les victimes? Nous pensons, bien sûr, aux attentats de 2.015 et aux traumatismes, au sentiment de culpabilité des survivants : « Je n’ai pas su le ou la protéger»… Et la peur du danger? Et l’oubli du danger? L’auteur lui-même le dit clairement : «La Faute essaye de se faire l’écho d’une époque, à la fois désinvolte et angoissée par sa propre fin ; jouisseuse et dévorée d’angoisse, une époque où le confort et la menace coexistent.». Après la première, l’auteur suggéré quelques coupes, traquant dans son texte des passages trop explicatifs pour être dramatiques. Il a raison mais le spectacle est déjà là, riche et clair, avec même des moments d’humour. Et le public, jeune, l’a bien reçu.

Christine Friedel

Théâtre du Point du Jour, 7 rue des Aqueducs, Lyon (V ème), jusqu’au 11 octobre.

Théâtre des Célestins, Lyon, du 17 novembre au 5 décembre.

La Révolte des canuts, échos de la fabrique sera créée les 24 et 25 juin, au Théâtre des Célestins, Lyon.

 

 

Circus next label de cirque européen Ice Skates and other cruelties, création et interprétation de Camille Paycha

Circusnext label de cirque européen

Ice Skates and other cruelties, création et interprétation de Camille Paycha

 Essayons d’y voir plus clair à travers le verre, puisque verre ici, il y a, quant à ce travail cofinancé par le programme Europe Créative de l’Union Européenne. Quand on se réfère à la note d’intention de cette jeune artiste qui a en été…une des lauréates: «Une chorégraphie pour corps humain et verre pose les questions suivantes: comment être un et deux à la fois? En d’autres termes, comment échapper à la pensée binaire? Comment un matériau peut-il étendre la portée que la conscience humaine a de son environnement? Comment survivre sous les monceaux de diktats qui nous recouvrent ? Les révéler nous permet-il de les annihiler ? »

Et la suite de ce petit manifeste est encore plus remarquable:  Dans Ice skates and other cruelties, vous verrez la douceur du mouvement et le tranchant du verre. Vous pourrez peut-être aussi voir le tranchant du mouvement et la douceur du verre. Dans le meilleur des cas, un corps sculpté tranchera le verre. Nous éviterons que le verre sculpté ne tranche le corps. » Ah! Ah! Ah ! C’est pas du beau langage, avec de vagues teintes philosophiques?  Et pas du tout prétentieux…

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Les plaques de verre, cela remonte bien au I er siècle après J.C. et dans la bijouterie et l’art classique ( la Galerie des Glaces à Versailles) ou dans l’art moderne et contemporain, ce n’est pas nouveau… Déjà Marcel Duchamp avait créé son Grand verre il y a déjà plus d’un siècle et malin, n’en avait pas renié les fractures quand il avait été cassé en tombant. Plus récemment, Claudio Parmiggiani avait créé un beau labyrinthe en verre dont visiblement, mais sans le dire, Camille Paycha s’est inspirée… Et côté performance, Gina Pane avait aussi utilisé le verre.

Cettte création a pour cadre une patinoire carrée au sol en matière synthétique, fermée par de hautes parois en verre. La jeune acrobate, munie d’un masque en plastique et de gants spéciaux pour manipuler le verre commence par y évoluer plusieurs minutes dans le noir autour d’un cube de verre cassé d’une cinquantaine de cms… Puis elle va y monter en équilibre instable et, à coups de patins, le défoncera et l’éparpillera sur le sol de cette cage de verre pendant un bon moment. Puis fatiguée par cet admirable exploit, elle s’allongera sur le sol. Une autre jeune femme passera derrière la cloison en silence. Clip de fin.

Et vous n’en croirez pas vos oreilles : «Elle trace les contours d’un paysage en perpétuelle transformation où le cruel rejoint le poétique et le beau révèle toute sa violence. Derrière les épaisseurs de verre, Camille Paycha veut susciter notre imagination en créant l’espace de façon littérale comme figurative. » ( sic) Etonnant, non ? Et pour arriver à ce sommet de la performance, elle est entourée de toute une équipe! Si , si, si puisqu’on vous le dit : une assistante de création, un conseiller pour la recherche en matériau, un regard extérieur, un scénographe et créateur lumière. Mais aussi un conseiller lumières et une conseillère artistique. Cela fait quand même beaucoup de monde pour une chose aussi… insignifiante!

Le public -très silencieux et attentif- a tout de même applaudi, enfin pas tout le monde…. Reste à savoir comment et pourquoi le jury de Circus next  a pu choisir cette «performance». Il y a des mystères impénétrables dans l’art contemporain et Morgan Labar a récemment et avec clairvoyance, soutenu une thèse: La Gloire de la bêtise: régression et superficialité dans les arts depuis la fin des années 1960… Que sauver de ce naufrage? Au moins, la belle silhouette de cette acrobate de vingt-neuf ans patinant en pantalon blanc et qui a un collier en petites plaques de verre… mais c’est tout ! Bref, la proposition de Camille Paycha qui «tente de créer un espace sans hiérarchie ni bi-narité» fait carrément flop. Et on se demande bien quelle Scène Nationale ou musée en France aurait envie de programmer cette chose-là… Ce serait une performance au sens le plus strict du terme.

   
 

Pli, conception et interprétation d’Inbal Ben Haim

Là, avec ces deux extraits d’un spectacle ponctués d’une courte pause, le public voit tout de suite qu’il entre dans la cour des grands avec, cette fois, une vraie pensée et une impeccable réalisation. Cela flirte avec la danse, l’acrobatie mais aussi la sculpture. Avec un trio de créateurs qui réussit à organiser un matériau pas inconnu de l’art (les origami japonais remontent aux premiers siècle de notre ère) mais aussi contemporain: déjà le grand Joseph Albers enseigna l’origami et le pliage du papier, il y a un siècle… Il y eut aussi l’utilisation du papier et du carton chez de nombreux artistes dans les années soixante-dix avec, le Mouvement français des plieurs de papier. Bernard Lagneau lui, utilisa le papier kraft mais surtout le carton ondulé pour ses constructions en mouvement. Stephen Stum et Jason Hallman, eux, créent des motifs en roulant et collant de longues bandes de papier. Le sculpteur yorkais Nick Georgiou imagine des personnages à partir de papiers, journaux ramassés dans la rue et cousus ensemble. Et Calvin Nicholls réalise des sculptures d’animaux, lui aussi avec de vieux papiers blancs, découpés en fins morceaux ou lamelles

Ici Alexis Mérats et la scénographe Domitille Martin ont recours eux aussi à un papier tout neuf ; essentiellement du kraft: de gros rouleaux sont posés sur le plateau ou suspendus aux cintres. Tout commence par l’installation lente et précise de bandes de papier déroulées sur le grand plateau. Puis débutera la confection avec ce matériau inédit, d’un gros fil torsadé qui deviendra l’instrument et le support d’acrobaties aériennes. Et sans appréhension, Inbal Ben Haim monte sur ce fil fait d’un matériau si fragile devenu comme par miracle d’une remarquable solidité. Arrivée en haut sous les cintres, elle déchire toutes les bandes flottant autour d’elle. Il y a quand même par prudence, un gros matelas en dessous où elle chutera volontairement pour se retrouver enfouie sous une montagne de bandes de papier froissé Impressionnant de grâce et de virtuosité…  » Chaque action, dit-elle, laisse une marque, une pliure, une inclinaison nouvelle dans la matière. Le pli devient une écriture, qui construit l’histoire de ce dialogue entre corps et papier. »

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Ici, aucun trucage bien entendu mais une remarquable maîtrise de la conception de l’œuvre elle-même  et de l’acrobatie. Et autres dimensions artistiques: la musique de ce papier froissé mais aussi les étonnantes sculpture finales: la première,  avec Inbal Ben Haim suspendue au-dessus de trois grandes bandes de papier tenues horizontalement par Alexis Mérat et Domitille Martin. L’acrobate  descendra au sol en les trouant. Une image de toute beauté. Avec des gestes sûrs, ils ramassent calmement sur le plateau le grand tapis, lui aussi en papier épais et y emballent toutes les bandes restantes pour en faire une sorte d’énorme sac posé en fond de scène. Remarquable sculpture et plus étonnante que l’officiel et assez convenu emballage de l’Arc de Triomphe par Christo.
Et ces extraits, présentés en une heure et à un très bon rythme, sont déjà un spectacle en lui-même. Ils possèdent une unité, une  force et une beauté exceptionnelles. Donc, prière instante à leurs auteurs de ne rien toucher, de ne surtout pas l’allonger mais juste de supprimer la courte pause. Et s’il passe près de chez vous, n’hésitez pas Seul bémol d’ordre écologique: aucune indication dans le programme d’un recyclage de tous ces kilos de papier utilisés à chaque fois…

Philippe du Vignal

Les six spectacles sélectionnés par le Next Circus ont été présentés au Théâtre de la Cité Internationale,11 Boulevard Jourdan, Paris (XIV ème) le 30 septembre, les 1 er et 2 octobre.

La création de Pli aura lieu le 10 novembre aux SUBS, Lyon ( Rhône) jusqu’au 20 novembre. Les 25 et 26 novembre,  Cirque-Théâtre d’Elbeuf.
Le 11 décembre, exposition et présentation de Pli, Festival de danse à Cannes  (Alpes-Martimes)
Les 7 et 8 janvier, C.D.N. d’Orléans ( Loiret). Les 28 et 29 janvier, Théâtre Municipal de Grenoble (Isère), en partenariat avec la MC2 et le CCN2
Les 3, 4, 6 février, Académie Fratellini, Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis).
Le 4 mars, Les Quinconces -Théâtre de Vals-les-Bains (Ardèche). Le 8 mars, Le Sablier, Ifs (Calvados) , dans le cadre de Spring Festival. Les 11 et 12 mars, Théâtre de la Cité Internationale, Paris (XIV ème). Le 15 mars, Le Trident, Scène Nationale de Cherbourg (Manche), dans le cadre de Spring Festival. Le 25 mars, Théâtre de Rungis (Val-de-Marne).
Et le 5 avril, Le Tangram,-Scène Nationale d’Evreux ( Eure).

 

 

 

Salut à Jean-Pierre Vincent, au Théâtre National de Strasbourg

Salut à Jean-Pierre Vincent, au Théâtre National de Strasbourg

© France Culture

© France Culture

Ils ont bien dit :  salut et non hommage, tous ceux qui ont contribué à bâtir cette soirée : son fils Thomas Vincent, cinéaste, Stanislas Nordey, son fils de théâtre, que J. P.V. avait associé à la direction des Amandiers à Nanterre, et plus tard son successeur à la tête du T.N.S. Ce sigle, cette abréviation pressée, il l’avait voulue, ce qui est paradoxal pour un homme qui s’engageait dans toute la globalité du Théâtre et qui envisageait le concept de Nation (voir le diptyque Vichy-Fictions, de Bernard Chartreux et Michel Deutsch) en républicain critique. Et le lieu -Strasbourg et son histoire- et le territoire lui importaient comme ancrage et source de sa pensée, de son travail.

Il y eut des remerciements, de Jack Lang, avec qui il avait travaillé à leurs tout débuts, de ceux qu’il a aidés, de Catherine Anne, autrice, actrice et metteuse en scène, de certains comédiens du Français (les autres n’avaient pas avalé la fonction de la dramaturgie qu’ils préconisait). J.P.V. n’y a sans doute pas passé les meilleurs moments de sa vie,… Il y eut aussi les remerciements de ses élèves et on projeta des extraits d’entretiens avec Dominique Darzacq, Olivier Neveu, etc. Hélène Bensoussan et Frédéric Vossier se sont plongés dans ces archives filmées où éclate la vivacité inimitable de J.P.V. à prendre la question comme tremplin et, parfois, à retourner la flèche.

On évoqua des compagnonnages : Michèle Foucher présente (comme Hélène Vincent) dès le théâtre universitaire avec Patrice Chéreau et les piliers de ce qui deviendra le Théâtre de l’Espérance (la compagnie Vincent-Jourdheuil). Comédienne, elle fut la Maheude dans Germinal, projet sur un roman, spectacle inaugural qui fit date et scandale, au temps de cette révolution active entreprise sous la direction de J.P.V. L’actrice sut revendiquer sa place créatrice (La Table, En souffrance ) dans une équipe quand même très masculine à l’époque…

C’était le temps du collectif, de l’ensemble » où chaque membre devait assumer une égale responsabilité, y compris en participant à des réunions à 10h du matin les lendemains de représentation. Cela n’a rien d’anecdotique mais est le sens même de notre présence à ce « salut ». Pourquoi J.P.V. au T.N.S. où les neuf années de 1975 à 1983 qu’il y passa , ont-elles tant marqué ? Il y a inventé un rapport unique à l’institution . .. Mettre l’artistique au centre ? Tout le monde le fait, on l’espère. Mais c’était pour lui une réalité pensée. Jouer, c’est prendre en compte la fabrication du théâtre, les autres métiers que celui du jeu, les conditions de production et représentations, le public, la situation politique de la ville… Du réel. Avoir conscience de tout cela n’est pas un frein, au contraire, mais un enrichissement comme on parle d’uranium enrichi, une puissance. ..Avec sa bande de philosophes, peintres, dramaturges tous ces mots pourraient être épicènes mais le masculin l’emportait quand même, en ce temps-là…), J.P.V. a contaminé le théâtre en France, malgré les résistances et l’oubli. Mais ses élèves sont là, pour continuer.

Parmi les saluts qui nous ont le plus touché : celui de Bernard Chartreux, « associé-de-longue date », « poil à gratter » discret et constant de Jean-Pierre Vincent, jusqu’au bout, à Nanterre, dans la cour d’honneur d’Avignon, pour cette Antigone qui n’aura pu avoir lieu… Michel Deustch, lui aussi, un de ceux qui peuvent parler au présent de sa méthode de travail et du jeu constructif des contradictions, sans se priver de l’émotion du moment. « Je veux travailler avec des gens que je ne comprends pas », disait J.PV. Pour que ça bouge, que ça s’ouvre. Ça : sa propre pensée de directeur, montrant une direction mais aussi les bifurcations et chemins de traverse qu’apportent les autres. Il attendait des personnalités, comme il le demandait aux élèves de l’ÉCOLE, en majuscules : ce soir là, pour le public, il n’en existait qu’une, bien que J.P.V. ait enseigné dans plusieurs autrs grandes écoles de théâtre. Ceux qui ont joué la trilogie d’Eschyle au festival d’Avignon 2019 nous le rappellent. Salut à ceux qu’il avait déjà choisis pour son Antigone.

Stanislas Nordey, directeur et successeur après d’autres directions (mais le sujet n’est pas l’histoire du Théâtre National de Strasbourg mais J.P.V. ici), a endossé la fonction modeste de porte-parole, pour ceux qui n’avaient pas pu venir, pour le public. Une des remarques les plus touchantes d’un spectateur : « Les spectacles de Jean-Pierre Vincent qui m’ont le plus marqué : Baal, Week-End à Yaïk, Kafka Hôtel moderne… » Mais tous mis en scène par André Engel. Pourtant bien aussi de J.P.V., directeur ouvert au travail d’autres metteurs en scène et dont son propre travail avait besoin. Il lui fallait cette contradiction dialectique, esthétique et politique: le théâtre est en effet allé voir ailleurs, dans les haras de Strasbourg, dans les entrepôts devenus le Yaïk de Pougatchev. Et il a travaillé avec des peintres comme Nicky Rieti, Jean-Paul Chambas… Cela change quoi, un peintre par rapport à un scénographe? Cela creuse une nouvelle contradiction, dans la mesure où le peintre pense en artiste, en faisant se heurter un art à un autre.

 Nous fêtons ce soir une rencontre unique entre un directeur et son théâtre, une analyse politique en action. À pas mal d’entre nous, cette soirée a donné un coup de « temps retrouvé » sur la tête : nous sommes là, peu changés mais les cheveux poudrés de blanc, avec un masque de rides, mais bien nous, quelques décennies plus tard. « Nous nous sommes tant aimés », bagarrés aussi, et mal compris. C’est vrai aussi pour les générations d’élèves que J.P.V. a formées. Et nous ne savons plus, si nous parlons de nos souvenirs, ou bien de cette soirée amicale, drôle parfois, sous le rire puissant et l’intelligence rayonnante de Jean-Pierre.

Au T.N.S., la grande salle porte le nom du dramaturge Bernard-Marie Koltès, la petite celui d’Hubert Gignoux, directeur de 1857 à 1971 et qui fut un des piliers de la décentralisation théâtrale. À côté de la salle Klaus-Michael Grüber dans le bâtiment annexe, le Studio porte maintenant le nom de Jean-Pierre Vincent. Le voilà en bonne compagnie dans un lieu modeste ; aussi consacré au travail. C’est bien.

Christine Friedel

Ce Salut à Jean-Pierre Vincent, a eu lieu le 25 septembre au Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).

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