Paresse de Chloé Brugnon et Maxime Kerzanet, d’après Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, mise en scène de Chloé Brugnon

Paresse de Chloé Brugnon et Maxime Kerzanet, d’après Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, mise en scène de Chloé Brugnon

Valeur travail! A quelques mois des élections présidentielles, proclamée, statufiée, sacralisée. Il était temps de (re)lire Le Droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue, un nécessaire contre-poison au fameux « travailler plus pour gagner plus» de Nicolas Sarkozy. Aux premiers jours de la Révolution française de 1789, le peuple réclamait du pain. La dite Révolution ayant accouché de la classe bourgeoise qui lui imposera ses valeurs, le prolétariat du XIX ème siècle réclamera et obtiendra progressivement le droit au travail ! Il n’est de révolution que celle du soleil …

Entre utopie, nostalgie d’un passé imaginaire, provocations et analyses très fines de la production, le gendre de Karl Marx rêve à une paresse joyeuse et prouve que trois heures de travail par jour suffisent à combler les besoins de notre société. Il observe très justement que les machines ont rendu plus pénible le travail des ouvriers qui a été dévalorisé… Mais qu’aurait-il dit, du numérique et de la dématérialisation ? Tout cela, vous pouvez le lire sur Internet.

Chloé Brugnon et Maxime Kerzanet ont réalisé un spectacle intime, au festival des caves en Franche-Comté : « Je voulais parler seul d’une chose qui concerne tout le monde, le travail » et puis, confinement aidant, ils en on fait autre chose. Avec l’intention, cette fois de parler aussi paresse. Aboulie, apathie, engourdissement, inertie, mollesse, nonchalance, hésitation, torpeur, procrastination, oblomovisme (voir Oblomov de Gontcharov), bartleby’sme, comme celui de Bartleby, le scribe d’Herman Melville)…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Avec ce spectacle, ils expérimentent toutes les formes possibles de paresse sauf une, la douce fainéantise. Paul s’invente un Auguste pour diluer dans l’incertitude la première version de la pièce. Ensuite, il dilue aussi chaque action dans la suivante et arrive quand même à se faire un café dont l’effet ne semble pas agir. Il invite sur scène quatre spectateurs, s’adresse à eux un bon moment en oubliant le public, puis les renvoie dans la salle. Il ne se passe rien ? Oh ! Si ! Les objets se contrarient dans un fatras de décor récupéré, dont un mur impressionnant et hanté, emprunté à un autre spectacle.

Du magma du discours, sortent de vraies pépites tirées ou non de Paul Lafargue : «À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine. Oh ! concurrence absurde et meurtrière ! » Il y aussi des références nostalgiques à Tchekhov:  Les Trois sœurs s’achève sur : «Nous travaillerons » et Oncle Vania sur un «Nous nous reposerons ». Et aussi une forte pensée d’Armand Gatti ou d’Antoine Vitez, un projet loufoque et un retour à un Lafargue visionnaire, prévoyant un éphémère Ministère du temps libre : «En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. » Et de donner les rôles les plus grotesques aux ci-devant oppresseurs.

Malheureusement reste encore une paresse très au goût du jour: « Ar-ti-cu-lez » conseillait-on autrefois aux acteurs. Surtout, n’articulez pas, leur dit-on aujourd’hui, ce serait forcer le sens, l’imposer au public qui doit aussi travailler…. Mais devant cette paresse, la tâche ici est trop lourde. Il faut que «les certitudes du public prennent le large»! Bien élevé, il attend avec patience que cette Paresse lui donne quelque chose à voir et à entendre, ce qui arrive quelques fois. Sinon, il se prend aussi pour Oblomov et se dit qu’il n’est pas venu pour rien grâce aux pépites signalées plus haut mais il envoie sa rêverie se promener ailleurs.

Parfois, le comédien chante avec une belle voix légère et alors, nous respirons tous. Un spectacle déconcertant, un « travail en cours » mais… déjà fait, toujours au présent (?), à partir -mais assez loin- de Paul Lafargue. Il a au moins le mérite de réactiver son Droit à la paresse

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Brune, Paris (XIV ème) jusqu’au 7 décembre. T. : 01 85 53 53 85.
Rencontre avec l’équipe artistique le jeudi 2 décembre, à l’issue du spectacle.

 

 

 

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