Grand reporterre #4-deadline, conception et mise en scène du Citizen.Kane.Kollektiv et d’Éric Massé, Heidi Beker-Babel, Loïc Risser, Julia Lauter

Grand reporterre #4-deadline, conception et mise en scène du Citizen.Kane.Kollektiv et d’Éric Massé, Heidi Beker-Babel, Loïc Risser, Julia Lauter

 Le principe : un journaliste vient exposer une grande question d’actualité sur laquelle il a enquêté et pris une position militante. Une équipe artistique vient lui donner la réplique sous une forme théâtrale, avec performance, musique et vidéo. Illustration, mise en perspective, humour: tout est permis, à condition de rester au même niveau d’exigence. Les trois premières éditions ont porté sur la désobéissance civile, avec, entre autres, le mouvement des Gilets jaunes, la construction de la démocratie au Burkina Faso et le cyber-féminisme. Un rappel sur cette étrangeté: aux débuts de l’informatique, les « perfo-vérif » (perforatrices-vérificatrices) formaient la masse muette des O.S. d’une industrie qui se construisait. Mais aujourd’hui, les femmes ont aussi pris le pouvoir dans cet univers très masculin, surtout dans la créations de logiciels.

 ©Maëlys-Meyer

©Maëlys-Meyer

Pour cette quatrième édition, Julia Lauter, journaliste allemande, a instruit le dossier. Deadline, date limite pour rendre son papier mais aussi dernière chance pour sauver la terre, équilibrer les besoins en énergie liés à notre mode de vie, arrêter le recours aux énergies fossiles et permettre tout simplement la survie de l’humanité… Un vaste thème autour de deux cas : celui de la vieille centrale nucléaire du Bugey, près de Lyon et celui des les mines de charbon et lignite à ciel ouvert, voisines de Leipzig… D’immenses cités à la merci de catastrophes qui n’auraient rien de naturel: déchets enfouis sur place, galeries creusées sous les villages fissurant les maisons et exigeant l’évacuation de centaines de personnes… Sur une vidéo, le visage d’un maire qui assume une transition difficile, entre hommage aux héros des mines et nécessité de les fermer aujourd’hui. L’équipe du spectacle s’est filmée en «déjeuner sur l’herbe» selon Manet, parmi les pique-niqueurs, autour de la centrale du Bugey. Paradoxe du nucléaire, grande peur des années soixante-dix et rassurante «usine à nuages » aujourd’hui…

Un beau Prométhée pose en statue de bienfaiteur de l’humanité et fauteur de troubles -il a volé le feu- responsable des catastrophes entraînées par le progrès… Les performeurs semblent protégés par leur combinaison de décontamineur mais finissent par se rendre compte qu’ils sont à poil (en caleçon !) devant cette inextricable situation…Un théâtre clairement ancré dans le présent et là où ça fait mal. De quelque côté où l’on tourne la question de l’énergie, de sa production et de sa consommation, il est clair qu’on ne peut pas prolonger cet état de fait ur cette situation dans les pays dits développés. Et cela fait-il du théâtre ? La réponse est : oui. Du théâtre métissé d’informations, musique, performance et qui ne donne pas de leçons, pas plus qu’il ne s’en tient au symbolique. Mais les auteurs de ce spectacle agitent les questions actuelles avec vigueur et humour. Nous pensons au long et patient travail de Frédéric Ferrer sur les différentes C.O.P., à ses conférences jouées sur le thème du climat, au point qu’il est aujourd’hui reconnu comme expert.

En janvier prochain, Reporterre#5 réunira Giulia Foïs, Etienne Gaudillère, artiste associé au Théâtre du Point du Jour, Jean-Philippe Salério et Marion Aeschlimann, sur les questions lancées par Metoo dont celle-ci : peut-on, séparer l’homme de l’œuvre, en écho à la vigoureuse prise de position d’Adèle Haenel contre l’attribution du César du meilleur film à Roman Polanski. Mais le programme de ce théâtre n’est pas soumis à l’actualité du jour et prend racine dans le monde socio-économique dont l’activité artistique fait partie. Vous avez dit théâtre contemporain ? Il s’agit non de la date d’écriture mais d’être en prise directe sur le «ici et maintenant» et d’intégrer au spectacle: débats, rencontres, expositions comme actuellement celle des très belles photos de Kasia Strek sur les dernières gueules noires de Pologne. Nous y lisons la dureté et la fierté de leur métier, les graves conséquences écologiques de cette exploitation minière et sa nécessité, tant que d’autres solution n’auront pas été trouvées… Il faut saluer, avec un clin d’œil mais sérieusement, l’énergie de toute cette équipe.

Christine Friedel

Spectacle joué du 21 au 23 novembre au Théâtre du Point du Jour, 7 rue des Aqueducs, Lyon (Rhône). T. ; 04 78 25 27 59.

Et du 2 au 4 décembre, Pale Blue Dot, une histoire de wikileaks,

 

 

 

 


Archive pour novembre, 2021

L’Après-midi d’un foehn, conception de Phia Ménard

L’Après-midi d’un foehn conception de Phia Ménard

© Jean-Luc Baujault

© Jean-Luc Baujault

Créée il y a dix ans, cette pièce est un exemple de la confrontation de l’artiste, au sac en plastique, tant décrié et à juste titre. Induisant la future mort de notre planète, il a en effet sa propre vie, bien au-delà de nos existences, pollue les océans, tue les mammifères marins. Doué d’un certain potentiel créateur grâce à sa légèreté, le vent est son compagnon de route. Ici, transformé en une petite marionnette  formée d’un sac, suivie par plusieurs autres  à qui une quinzaine de ventilateurs donneront vie. Les enfants -le spectacle leur est d’abord destiné-  s’amusent de leurs facéties mais découvrent vite et  avec tristesse les mauvais côtés du matériau, quand à la fin, le scène est envahie par des dizaines de petits coussins noirs qui volent partout! Il faut d’abord signaler toute l’importance qu’a ce dispositif scénique rond d’un diamètre d’environ quatre mètres avec cent-vingt spectateurs  autour  qui sont immergés dans la vie de ces sacs….

Cette pièce de trente-huit minutes, très esthétique, réveille l’animisme existant en chacun de nous, émerveillés par les envols de ces pantins désarticulés qui improvisent leur propre chorégraphie. Une manipulatrice, assistée par deux techniciens en cabine chargés de la soufflerie des ventilateurs placés devant des projecteurs et envoyant la chaleur nécessaire, règlent ce ballet sur une composition sonore d’Ivan Roussel, d’après l’œuvre de Claude Debussy.
En 1998, Phia Ménard a fondé sa compagnie Non Nova pour « travailler le défaut loin du cirque et de la jonglerie en en me rapprochant de la danse, du théâtre et de la performance » «Pour développer cette relation et extraire les spectateurs de la contemplation, dit-elle, ma recherche artistique s’articule autour du lien commun à l’être humain, que sont les composantes de la vie, comme l’eau, l’air, la lumière, etc. Dans une société où le virtuel tend à s’imposer dans l’imaginaire, la performance physique, avec des matériaux naturels communs à tous et à toutes, de surcroît indomptables, est un moyen d’interpeller nos sens.»
Vortex une pièce aussi créée en 2011, avec, cette fois, Phia Ménard en grande ordonnatrice d’illusion, est à découvrir dans cette belle programmation.

Jean Couturier

Les deux spectacles sont joués jusqu’au 27 novembre, à Chaillot-Théâtre National de la Danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

 

Léon Tolstoï à Nice…

Dans le cadre de l’Année 2021 de la coopération décentralisée franco-russe, la ville de Nice a proposé sur le thème de Tolstoï en Provence/Les écrivains russes dans le Sud de la France, des concerts, spectacles, expositions,conférences…

Exposition Léon Tolstoï

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En quinze panneaux, des reproductions des récits et nombreuses lettres que Léon Tolstoï adressa à sa famille, quand il vécut en Europe mais surtout à Marseille, Menton, Hyères, Toulon, Nice…à deux reprises en 1847 puis trois ans plus tard. Et des peintures et photos de la collection unique du musée d’Etat Léon Tolstoï. Mais aussi des livres issus de la bibliothèque Raoul Mille à Nice.

Le soir de l’inauguration, était seulement visible une partie de cette expo qui peut être l’occasion de s’initier à l’œuvre du grand écrivain russe. A l’entrée, un pur joyau provenant du fonds de la Cinémathèque municipale : l’affiche du film tourné par le réalisateur américain King Vidor (1956), adaptation de Guerre et paix., avec une distribution exceptionnelle: Audrey Hepburn, Henry Fonda, Mel Ferrer (doublé en français par Maurice Dorléac, le père de Catherine Deneuve), Anita Ekberg, Vittorio Gassman…

Bibliothèque Raoul Mille, 33 avenue Malausséna, Nice (Alpes Maritimes) . T: 04 97 13 54 29.

Les voyages de Léon Tolstoï en Europe

Serguei Arkhangelov, directeur du musée d’Etat Léon Tolstoi de Moscou, n’ayant pu venir à cause de formalités anti-covid, c’est Aliona Slastikhina, son bras droit qui l’a remplacé pour cette conférence, avec l’aide efficace de la metteuse en scène Nathalie Conio-Cauvin qui servait d’interprète. En une heure, nous découvrons une autre facette peu connue de la vie de Léon Tolstoï, jeune et grand voyageur -il n’avait pas trente ans- qui vécut dans de nombreuses capitales européennes ( Londres, Bruxelles, Rome, Naples, Athènes, Paris) où il fut séduit par toute la culture française. Il adorait Jean-Jacques Rousseau, fut très influencé par Stendhal et admirait beaucoup Romain Rolland avec lequel il échangea une nombreuse correspondance..
Il parlait et écrivait couramment notre langue comme de nombreux aristocrates russes et deux chapitres d’Anna Karénine écrits en français ont été influencés par sa vie à Hyères… Il est impressionné par un bal masqué à l’Opéra de Paris et vécut dans un immeuble de la rue de Rivoli et s’inscrit même à la Sorbonne. Il alla beaucoup au théâtre voir des pièces de Racine, Molière, Beaumarchais, visita le Louvre et la château de Versailles. Léon Tolstoï aimait la vie quotidienne et la joie de vivre des Français. Mais et on le comprend- supportait mal les fastes du tombeau de Napoléon aux Invalides… Il rencontra son compatriote le merveilleux Tourgueniev, Anatole France, etc. Et il eut une relation épistolaire suivie avec Romain Rolland.

A Paris, il assista à une exécution capitale qui le bouleversa et fit de lui un partisan convaincu de l’interdiction de la peine de mort. Léon Tolstoï trouvait Naples et Nice ennuyeux mais vécut à deux reprises d’abord en 1857 puis à nouveau en 1860-61 à Marseille,Toulon, Menton, et surtout à Hyères au bord de la mer avec sa sœur Maria qui s’y installa avec ses enfants et son frère Nicolaï ; atteint par la tuberculose, il y mourut. Mais s’il goûtait pleinement le charme de la Côte d’Azur, regrettait tout de même son beau domaine d’Iasnaïa Poliana où il est enterré. A trente-quatre ans, il se maria en 1862 avec Sophie Behrs (dix-huit ans) avec laquelle il eut treize enfants. Cette maison rénovée fut transformée en musée Tolstoï, il y a déjà un siècle…
En une heure, un beau voyage dans la vie du grand écrivain avec, en prime, la mélodie de la langue russe… Que demande le peuple de Nice et des alentours ?

Conférence prononcée le 19 novembre à la Bibliothèque Raoul Mille.

Tolstoï, Tourgueniev: croisements en Provence, d’après les correspondances inédites de Léon Tolstoï, Ivan Tourgueniev, Maria Tolstoï, Paulina Viardot, conception d’Aliona Slastikhina et Nathalie Conio-Thauvin, mise en scène de Nathalie Conio-Thauvin

Une lecture-spectacle réalisée en quelques jours. Et ce soir-là, dans le beau petit théâtre Francis Gag situé dans le vieux Nice, une répétition générale comme on disait autrefois ou une « étape de travail » comme on dit  maintenant sur la vie de Léon Tolstoï dans le Sud de la France. Sur le plateau, cinq cadres anciens posés sur un chevalet pour encadrer les visages de chacun des cinq acteurs ou intervenants. Avec derrière, une chaise où ils s’assoient quand ils ne jouent pas. Et posés au sol, un petit sac de voyage, deux paniers et une grande table basse pliante.

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©x Louis Castel 

Une belle percée dans la vie familiale d’un Tolstoï jeune encore (pas du tout le patriarche à la barbe blanche qu’on voit d’habitude sur les photos) quand son frère et sa sœur passaient des moments agréables à Hyères. Il faut saluer une dramaturgie raffinée où émerge, de ces lettres, la vie de personnages qu’on aurait bien aimé connaître. Des costumes simples d’aujourd’hui : veste et pantalon pour les hommes (pour une fois en minorité sur un plateau) et longues robes pour les femmes. Le tout servi par de beaux éclairages sans prétention. Et les acteurs-récitants: Louis Castel (Léon Tolstoï) et Marie-Anne Gorbatchewsky (Maria Tolstoï, sa sœur) ont une diction et une gestuelle impeccables, ce qui n’est pas si évident après juste quelques répétitions. Chapeau. Mais Patrice Goubier lui, pas très à l’aise, peine à convaincre en Tourgueniev, excellent nouvelliste et dramaturge (1821-1883), auteur notamment d’Un Mois à la campagne, sa pièce la plus célèbre (1850), créée en 1879. Il vécut longtemps en France notamment à Bougival (Yvelines)  où il fit construire une maison  et à Hyères avec la famille Tolstoï.

© Photomapatrice

© Photomapatrice

Dommage, car toute la dramaturgie de ce spectacle est fondée sur la vie de ces jeunes gens  qui  forment une sorte de quatuor inséparable avec Pauline Viardot, une cantatrice amoureuse de Tourgeniev (interprétée ici par la soprano Snezhana Bacharova). Ils font parfois penser aux personnages du Quatuor d’Alexandrie de Laurence Durrell quelque cent ans avant… Dénominateurs communs: jeunesse, préoccupations artistiques et littéraires, vie sur le rivage méditerranéen,  Parfois depuis la salle, arrive sur scène Olga Cavallaro en Loie Fuller. Curieuse idée de mise en scène mais, comme cette danseuse a une belle présence…

Mais doit être absolument améliorée une scénographie qui sent le bricolage et qui, à cause de ces cadres fixes, donne un côté statique à la mise en scène. Cette bonne idée visuelle ne tient pas la route très longtemps… Et il y a aussi une table basse pliante sur le devant du plateau, héritée d’un ancien spectacle de Nathalie Conio-Thauvin., un machin qui gêne les déplacements des comédiens. C’est le point faible de ce travail: même pour une simple lecture-spectacle et même si c’est une mode actuelle, on ne s’improvise pas scénographe… Et rien de grave mais il faudrait aussi revoir la fin de ce texte un peu trop long qui a tendance à faire du sur-place et à se terminer, plutôt qu’à finir. Mais encore une fois, ce que nous avons vu est seulement une étape de travail et cette lecture-spectacle ne manque vraiment pas de qualités pour se bonifier… A suivre.

Répétition générale vue le 20 novembre au Théâtre Francis Gag, 4 rue de la Croix, Nice (Alpes-Maritimes).

Conférence: Les dîners  chez les Tolstoï par Aliona Slasikhina avec dégustation à la  Bibliothèque Raoul Mille à Nice le 4 décembre.

 Le 11 décembre à la médiathèque de Hyères . 

En mars,  Bibliothèque de la Ciotat dans le cadre du Printemps des poètes.

Et du  du 7 au 11  mars,  Théâtre des Nouveautés,  Tarbes (Hautes-Pyrénées) dans le cadre du festival de la Semaine russe.

Le 15 décembre 2022, Théâtre de la Scierie et  Médiathèque Ceccano: Tolstoï, Tourgueniev: Croisements en Provence et exposition Voyages de Tolstoï en Europe pour le public scolaire du 15 décembre 2022 au 15 mars 2023


 

Sniperde Noël Dolla

Et si vous avez trois minutes et demi, montez par le bus sur la colline de Cimiez jusqu’au très beau musée Matisse. Bien sûr, vous pourrez voir ou revoir de nombreuses toiles remarquables mais aussi des  bustes du célèbre peintre qui vécut à Nice de 1917 à sa mort en 1951.

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Et une œuvre remarquable de Noël Dolla, ancien membre du groupe Support-Surfaces. Des bandes de papier de dix mètres de long sur lesquelles il a projeté un filet de peinture acrylique noire selon un trait impeccable défini par un fil de pêche tendu, une méthode qu’utilisait autrefois les maçons de notre enfance avec une long cordon imprégnée de poudre bleue contenue dans un vieux béret…

Mais, pour ce faire, Noël Dolla, est suspendu dans une nacelle circulant sur un rail et il en commande la vitesse à la voix, puis il pose de la même façon d’autres couleurs. Et dans un geste ultime qui n’autorise aucun repentir, il soufflera de l’air comprimé sur cette peinture avec (sic) «une arme à déboucher les chiottes ADWC45 ». Résultat : une œuvre remarquable avec projection d’éclats de couleur sur la surface immaculée du papier parfois douce, mais aussi très violente d’où le titre Sniper. «Sous la brise d’un léger vent de travers, dit-il, une Fleur du Mal vient de voir le jour. »

Musée Matisse, 164 avenue des Arènes de Cimiez, Nice (Alpes-Maritimes). T. : 04 93 81 08 08.

Philippe du Vignal

Remerciements à Audrey Donadey-Pascal et à la compagnie IVA.

 

Les Carnets d’Albert Camus, mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson et Bruno Putzulu

Les Carnets d’Albert Camus, mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson et Bruno Putzulu

Ces Carnets vont de mai 1935 à décembre 1959 juste avant le 4 janvier 1960 où Camus trouva la mort dans un accident de voiture sur une route de l’Yonne. Anecdotes, idées, quotidien de sa vie  en Algérie, à Paris sous l’occupation, à la Libération…Une sorte de journal intime discret, même si ces Carnets n’en portent pas le nom sur la vie professionnelle et familiale de l’écrivain. Il parle ainsi de son travail acharné comme romancier dramaturge, essayiste… Un homme fragile- il avait été tuberculeux- mais exigeant avec lui-même et conscient de son talent d’écrivain mais sujet à des doutes: « C’est ce que nous avons de plus intime. » Il souffre ainsi des incompréhensions quand il veut être publié et tacle l’auteur d’un article sur lui : «Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser et des citations fausses.»

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Il parle aussi de son enfance pauvre à Alger : « Ce que je veux dire : on peut avoir -sans romantisme - la nostalgie d’une pauvreté perdue. Une certaine somme d’années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité… » Mais aussi de Tipasa, du Brésil, de l’Italie et de la Grèce qu’il aimait tant mais aussi de Paris  dont il avait horreur, même s’il y travailla longtemps. «Une jungle et les fauves y sont miteux. »Il parle aussi de la France où il sera bloqué par la guerre « comme des rats ». Cet homme d’une immense culture lisait beaucoup et   citait volontiers Nietzsche « Celui qui a conçu ce qui est grand, doit aussi le vivre. » Albert Camus admirait aussi Stendhal : « C’est dans la disproportion du ton et de l’histoire que Stendhal met son secret. »

A la fin de ces Carnets, il évoque le Vaucluse où il veut trouver une maison: ce sera à Lourmarin. Il est aussi inquiet pour sa femme Francine malade et pour sa mère qui a été opérée et qu’il doit aller voir à Alger. Mais il estime aussi qu’il doit  se retourner sur son passé et reconstruire une vérité -après avoir vécu toute ma vie dans une sorte de mensonge. » Et Albert Camus avoue s’engager «dans des liaisons insatisfaisantes» mais se dit « avoir été capable d’élire quelques êtres et de leur garder fidèlement le meilleur de moi, quoi qu’ils fassent. » Sans doute une allusion à la grande actrice Maria Casarès avec laquelle il vivait souvent, ce que sa femme  supportait très mal… Il s’interroge aussi sur ses prises de position politique : «Cette gauche dont je fais partie malgré moi et malgré elle. »  Et il parle aussi de son prix Nobel reçu en 57 -donc trois ans avant sa mort- avec un sentiment d’amertume. Et une certaine fatigue morale semble l’envahir : « Je n’ai envie que de m’asseoir, et que le soir arrive. »

Sur le plateau de ce beau petit théâtre, juste trois chaises différentes et dans le fond, côté cour un écran vertical où seront déclinées, des photos en noir et blanc de rues d’Alger mais aussi des ruines de Tipasa ancienne cité romaine au bord de la mer à soixante kms d’Alger et chère au cœur de l’écrivain. Et de Saint-Germain des Prés à Paris. Et de Lourmarin où il sera enterré avec sa femme. C’est de cette vie bien remplie mais arrêtée en plein vol que parle ce spectacle avec des extraits bien choisis de ces Carnets. Aux meilleurs moments, seul en scène, Stéphane Olivié-Bisson réussit à nous rendre Albert Camus plus proche. Mais, visiblement mal dirigé ou auto-dirigé, il boule souvent son texte! Donc on l’entend mal et c’est très dommage. Comme aurait dit Louis Jouvet à un acteur: « Quand tu ne sais plus quoi faire, regarde le lustre et articule. » Et dans cette petite salle chaleureuse, située dans le vieux Nice, ce n’est en rien une question d’acoustique: le lendemain la compagnie Iva y présentait une lecture-spectacle sur Tolstoï dont nous vous reparlerons et où les comédiens et la soprano  se faisaient parfaitement entendre…

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le 19 novembre au théâtre Francis-Gag,  4 rue de la Croix, Nice (Alpes-Maritimes). T :  04 92 00 78 50,  dans le cadre de la célébration du soixantième anniversaire de la disparition d’Albert Camus.

Le 24 novembre, au Théâtre National de Nice, concert par l’Orchestre Philharmonique de Nice, le Chœur de l’Opéra de Nice et le Conservatoire de Nice, suivi d’une lecture des lettres échangées entre Maria Casarès et Albert Camus par Muriel Mayette-Holtz et Augustin Bouchacourt. Et Dissonances Camus, conception de Frédéric de Goldfiem, Jonathan Gensburger et S. de Montgolfier. T : 04 93 13 19 00.

Jusqu’au 28 novembre, Cinémathèque de Nice, cycle Albert Camus au cinéma et projections scolaires : Loin des hommes de David Oelhoffen, L’Etranger de Luchino Visconti, La Peste de Luis Puenzo, Le Premier Homme de Gianni Amelio. cinemathèque-nice.fr

 

Les Furtifs, d’après le roman d’Alain Damasio, mise en scène de Laetitia Pitz, musique de Xavier Charles

Les Furtifs, d’après le roman d’Alain Damasio, mise en scène de Laetitia Pitz, musique de Xavier Charles

Peu fervente de science-fiction, nous ne connaissions pas l’œuvre de cet écrivain que des centaines de milliers de lecteurs plébiscitent. Pas d’histoires de robots ou d’extra-terrestres, la terre suffit bien pour loger la dystopie qu’on entend furtivement dans le spectacle, celle d’un société de surveillance mutuelle horizontale. (L’auteur se réfère à Surveiller et punir de Michel Foucault). Pas besoin non plus de dictature, la servitude volontaire fait le travail ; relisons le célèbre essai de La Boétie… Cette société fait donc naître des furtifs, résistants clandestins et « terroristes » insaisissables qui se pétrifient en cas de danger. Il y aura une histoire de fillette disparue, des métamorphoses, de l’entrisme chez les chasseurs de furtifs, la visite d’un hologramme plus vivant que les vivants…

© Morgane Ahrach

© Morgane Ahrach

Ce roman d’anticipation parle bien des peurs et des drames du présent : «La ville est née en écrasant sous deux cents tonnes de gravats, les soixante-dix manifestants du collectif Reprendre… Nous pensons au film Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh (2020) sur la démolition réelle d’une tour à Ivry-sur-Seine. Le café est transformé en espace de «co-working» discipliné, comme dans le spectacle actuel de Guillermo Pisani, J’ai un nouveau projet, au Théâtre de la Tempête.  Bien sûr, l’anticipation accroît les craintes, celle d’une privatisation totale des écoles, hôpitaux, police… par la société Orange (nommément citée, avec son logo) mais aussi d’une guerre :«on chasse, on tue, on rechasse, on retue» qui passerait aux mains de civils, plus efficaces que les militaires, et enfin «des personnalités créatrices, des artistes», symptôme d’une mainmise plus profonde encore sur toute une société.

De tout cela, nous entendons des fragments, qu’ensuite nous pouvons rassembler mais la matière est trop riche pour le temps d’une représentation même si Laetiatia Piz nous offre une  expérience musicale exceptionnelle. Neuf instrumentistes savent se faire furtifs, agressifs, voire humoristiques dans l’usage des souffles, frottements, harmonies et grincements, parfois aux imites de l’audible, le tout dans un swing constant et léger qui va de l’avant et nous emmène dans un vrai plaisir : cette musique n’envahit pas le récit et ne joue pas non plus les fonds sonores.

Laëtitia Pitz et sa compagnie Roland Furieux travaillent particulièrement sur la voix parlée et chantée, comme dans Perfidia créé au dernier festival d’Avignon. Mais elle s’en est tenue ici avec ses deux partenaires, à la position classique du récitant et  n’a pas utilisé sa palette d’interprétation avec plus d’ampleur et de liberté. Il y a un moment d’humour savoureux sur le jeu et l’illusion quand apparaît un hologramme, traité par son partenaire de «sac d’air», solidement incarné par un comédien au jeu très brut, comme si on avait demandé à un passant complaisant de monter sur le plateau.

Et dommage, Laëtitia Pitz elle-même comme interprète, s’est presque effacée devant la musique. Ce qui est peut-être du à un grand respect pour le roman d’Alain Damasio: ici, il y a trop de texte et il ne nous parvient donc pas assez: le message se fait lointain et nous aurions envie d’un peu plus de théâtre. Mais cet oratorio créé à L’Arsenal-Cité musicale de Metz aiguise nos perceptions, décape nos oreilles en toute délicatesse et nous fait participer à une expérience musicale rare.

Christine Friedel

Théâtre de l’Echangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 22 novembre
T. : 01 43 62 71 20

Les Furtifs d’Alain Damasio, collection folio-science-fiction. Grand prix de l’Imaginaire 2020

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

 

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Le mot du jour, le miroir aux alouettes, le piège, l’espoir, le concept qui va faire de vous ce que vous voulez être : metteur en scène, cinéaste, créateurs d’une « start up » promise à la gloire mondiale, ou d’un parti politique… Pas grave si la bulle éclate, on en gonflera une autre, encore et toujours. Et our ceux qui tendent les leurres avec leurs appels à projet, tout, et d’abord l’idée même de liberté, doit contribuer au profit. Auto-entrepreneur: déjà une tautologie ! Entreprendre est en effet décider soi-même de ce que l’on va faire, ou alors  le mot ressemble à un aveu et à un beau raccourci pour «auto-exploiteur ».
En tout cas, dans ce monde libéral, une réussite, puisque chaque poste délocalisé par le télétravail forme avec les autre non pas un organisme mais une nébuleuse en mouvement perpétuel, avec des économies sur les bureaux devenus inutiles et la floraison des espaces de travail et des ordinateurs portables sur les tables des cafés.

On verra se gonfler la bulle d’un site de rencontres qui ne le serait pas et où le client paierait pour avoir l’impression de la spontanéité, avec des paliers d’incertitude pour l’entrepreneuse : elle a le communicant, le designer, mais quid du roi de l’algorithme, clochardisé qu’il faudrait ramener à la techno-sphère ? Pas plus d’énervement que nécessaire mais cela ne s’arrête jamais, comme la circulation du capital, condition nécessaire pour qu’il rapporte .

La durée même du spectacle -deux heures et demi- correspond à ce temps disloqué, l’urgence perpétuelle s’épuisant en obsolescence. Parallèlement, nous verrons naître une convivialité illusoire (pour le copain employeur lui-même) et se noyer la revendication sociale -qui travaillera le week-end ?- et éclairer de ses paillettes, la soirée privée d’une banque. Et quelques instants de véritable amitié…

Pour faire foisonner tout ce travail, Sol Espeche, Pauline Jambet, Marc Bertin, Maxime Le Gall, Benjamin Tholozan (en alternance), Julien Villa. Mais nous avons l’impression qu’ils sont au moins douze sur le plateau, d’autant qu’ils sont entourés de spectateurs attablés au café. D’un geste, d’un costume, d’une humeur à l’autre, chacun change de rôle -car il s’agit bien de rôles sociaux- en un mouvement incessant et fluide, savourant des acrobaties sémantiques de la “nov’langue“ entrepreneuriale (adjectif caractéristique de ce jargon) et des figures imposées d’une jovialité suspecte.

Le public aura de temps en temps la chance de voir projeté ce qui se passe sur les micro-ordinateurs, d’être pris à partie comme clients, actionnaires, ou de gens dont l’Entreprise a besoin. Pas d’appel à projet pour ce spectacle, mais de bonnes fées se sont penchées sur son berceau : d’abord une solide expérience théâtrale (entre autres Le Système pour venir invisible, et Là tu me vois ? une documentation d’acier, un humour d’enfer et une bonne dose de fantaisie.
Que demande le peuple ?

Christine Friedel

Jusqu’au 21 novembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, métro Château de Vincennes puis navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

 

 

L’Oiseau de feu, chorégraphie de Thierry Malandain et Le Sacre du printemps, chorégraphie de Martin Harriague

L’Oiseau de feu, chorégraphie de Thierry Malandain et Le Sacre du printemps, chorégraphie de Martin Harriague

© Jean Couturier

© Jean Couturier

Le Malandain Ballet présente en une même soirée un programme Igor Stravinski. L’Oiseau de feu, créé le 25 juin 1910 à l’Opéra de Paris, a connu de multiples interprétations. Le directeur du Centre Chorégraphique National de Biarritz, en maître du langage néoclassique, nous fait redécouvrir cette œuvre, en utilisant la Suite de 1945 d’Igor Stravinski. « Nous retiendrons que les oiseaux symbolisent ce qui relie le ciel et la terre, voire que le Phénix, se décomposant pour renaître, personnifie dans la religion chrétienne, l’immortalité de l’âme et la résurrection du Christ. »
Nous retrouvons ici l’écriture ciselée de Thierry Malandain avec groupes géométriques, effets de vague, alignements et croisements des danseurs. Hugo Layer interprète magistralement cet oiseau de feu avec toute sa fragilité, avec les solistes Claire Lonchampt et Mickaël Conte. Réalisée avec rigueur et esthétique, cette version a été très appréciée du public.

Martin Harriague a remporté le prix du public au premier concours du jeune chorégraphe organisé par l’Opéra national de Bordeaux (voir Le Théâtre du blog). Il crée des pièces d’une grande théâtralité, et s’engage, entre autres, pour la défense de notre planète. Pourtant, avec Le Sacre du printemps, il semble oublier cette Terre nourricière, chère au Tanztheater de Wuppertal de Pina Bausch qui en avait donné une version mythique. Ici, dix-neuf interprètes naissent des entrailles d’un piano droit. La musique d’Igor Stravinski, si controversée à sa création, va induire leurs mouvements. Le pianiste s’efface et la version symphonique se fait alors entendre: un vieillard va guider, durant trente-cinq minutes, les interprètes dans une quête pleine de bruit, fureur et surprises, liberté étant laissée à chacun d’agir selon sa sensibilité. Dans le tableau final, nous retrouvons, comme dans les versions traditionnelles du ballet, l’opposition du groupe face à l’élue qui a pour seule solution de disparaître. Les amoureux de la danse iront tous voir ces créations promises à une grande tournée.

Jean Couturier

Spectacle joué du 4 au 12 novembre, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

Le 7 décembre, Festival de danse de Cannes,au Théâtre intercommunal Le Forum, Fréjus (Var).

 

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Battre encore, mise en scène de Delphine Bardot et Pierre Tual

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© Virginie-Meigné

Battre encore, mise en scène de Delphine Bardot et Pierre Tual

 La compagnie La Muette, créée par la marionnettiste nancéenne Delphine Bardot et le musicien argentin Santiago Moreno, développe un théâtre visuel et musical fondé sur le rapport «entre corps réels et corps fantoches, manipulateurs et manipulés, résistants et consentants ». Battre encore met en présence trois femmes en chair et en os avec des pantins masculins en plusieurs états et dimensions. Une recherche qui s’appuie sur une fable en forme de conte cruel.

Trois petites fleurs s’épanouissent, cultivées par un gentil jardinier, sur un carré d’herbe peuplé de papillons. Brusque changement d’échelle : le trio se transforme en jeunes filles en fleurs rêvant du Prince charmant, figuré par des marionnettes étranges qu’elles tentent de manipuler, sous l’œil affectueux de leur père. Mais bientôt cette histoire mièvre qui se moque des demoiselles bien élevées, va tourner au cauchemar quand elles sont invitées au bal de l’Ogre. Il apparaît, gigantesque, entouré de ses généraux, sur une musique populaire d’Amérique latine, entrecoupée de violents discours. Et les trois sœurs  sont obligées de danser avec le tyran et ses sbires aux mines patibulaires. Nous nous trouvons soudain transportés aux heures sombres des dictatures sud-américaines…

 Ces comédiennes, danseuses et manipulatrices entrent dans l‘univers onirique fluctuant des scénographes Delphine Bardot et Daniel Trento, sous les éclairages de Joël Fabing. Les pantins, ombres et objets animés créés par Delphine Bardot, Lucie Cunningham et Santiago Moreno qui signe également la musique, sont expressifs, qu’ils soient de taille humaine ou miniatures.  Les metteurs en scène conjuguent avec habileté plusieurs techniques: marionnettes portées par les «corps-castelets» des interprètes, ombres chinoises, projections, mannequins, fragments de corps, masques…Les fondus-enchainés témoignent de la virtuosité de ces artistes et il y a des moments forts comme le bal, un tournant de la pièce, quand les trois femmes, aux prises avec les hommes du tyran, luttent contre la force virile de ces pantins qu’elles manipulent mais qui finissent par les terrasser. Viols et féminicides s’accomplissent en coulisse…Une voix off confirme le crime et se lèvent les poings d’une foule en révolte…

Battre encore veut « redonner corps et mouvements aux écrasées, aux meurtries aux étouffées, (…) en écrivant un anti-conte de fées très librement inspiré du destin des sœurs Mirabal ». Ceci explique pourquoi certaines incohérences et scènes anecdotiques brouillent le récit, sans qu’on en comprenne la nécessité dramaturgique. Le texte de Pauline Thimonnier, allusif, ne nous éclaire pas sur la tragédie vécue par Patria, Minerva et Maria-Theresa, dites «les Sœurs Mariposas » (Papillons). Résistantes à la dictature de Rafael Trujillo, qui dirigea la République Dominicaine de 1930 à 1961, elles furent, en 1960, arrêtées sur la route par la milice, découpées à la machette et jetées dans un fossé avec leur jeep. En 1999, l’O.N.U. fit du 25 novembre, date anniversaire de ce crime, une Journée internationale pour l’élimination de la violence envers les femmes.

 Malgré l’impression de décousu que laisse parfois une narration collant trop à l’Histoire, cette réalisation poétique questionne le politique. La marionnette entre ici en jeu dans un rapport de force féminin/masculin. Sans discours, et par le seul langage des corps et des images, Battre encore rend justice aux luttes des femmes et à leur convergence avec les mouvements pour l’égalité des droits humains.

 Mireille Davidovici

Du 12 au 25 novembre, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème) T. : 01 84 79 44 44.

Le 14 décembre, Transversales, Verdun (Meuse).
Le 25 janvier, Compli’Cité, Le Triangle, Huningue (Haut-Rhin).
Le 10 février, La Machinerie, Homécourt (Meurthe-et-Moselle).
Et le 26 mars, Théâtre Victor Hugo, Bagneux (Hauts-de-Seine).

 

 

 

Simone en aparté, texte et mise en scène d’Arnaud Aubert

 

 Simone en aparté, texte et mise en scène d’Arnaud Aubert

«Une Simone Veil, libre, ardente, déterminée, dit le metteur en scène. Une vision fantasmée par l’imaginaire, un kaléidoscope d’évocations qui dévoilent, à différents âges de sa vie, les multiples facettes de celle qui pourrait être notre alter ego : la femme, la mère, la fille, l’épouse, la sœur, l’amie, la camarade…Avec l’envie de partager ses combats pour le respect des droits humains, ses prises de position en faveur des principes de justice et de laïcité, ses doutes… mais aussi ses colères.

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©Kevin Louviot (photo de répétition)

Au centre du plateau, une sorte de lit-chaise longue incurvée et trois colonnes brillantes symbolisant sans doute le Pouvoir auquel cette grande dame n’a pas craint de se frotter quand elle a voulu faire avancer ses idées. Déportée en camp de concentration par les nazis avec sa sœur et sa mère qui y mourra du typhus, elle découvre l’horreur : «Et c’est là que pour la première fois on nous dit « mais ils sont déjà… vous voyez les cheminées qui sont là… ils sont déjà… c’est ça, ce sont eux, ils sont arrivés, ils ont été gazés, il n’y a plus rien. » Pendant deux trois jours on pense que c’est de l’intoxication… de l’intox… mais très vite on est bien obligé de penser que c’est la vérité… mais on n’arrivait pas à le croire. On n’arrive pas à le croire.

Simone Veil réussira à survivre et revenue à Paris, aura la courage de faire des études de droit, se mariera et aura trois enfants. Puis elle entrera dans l’administration pénitentiaire dont elle parle très bien: «Mais le magistrat, même s’il est au Parquet, ce n’est pas celui qui est nécessairement répressif, c’est celui qui défend la victime, c’est celui qui défend le faible par rapport au fort et qui fait appliquer une loi qui est faite, si elle est bien faite, pour organiser une société. Et je suis entrée à l’administration pénitentiaire espérant alors pouvoir faire quelque chose pour les condamnés ou anciens condamnés, victimes de leur passé, de leur milieu et de leur misère. Je suis allée beaucoup en prison, je veux dire dans les prisons, et je découvre pour la plupart du temps des prisons qui sont dans un état épouvantable, sur-occupées. »

A la fin de sa vie aura la douleur de perdre l’un de ses fils et son mari avec lequel elle partage désormais un caveau au Panthéon. Sophie Caritté est une Simone Veil tout à fait crédible, à la fois emplie d’une solide autorité intellectuelle et morale mais aussi parfois assez joyeuse, comme elle le raconte: avoir une famille autour d’elle, sortir avec des compagnes en politique qu’elle retrouve pour fumer une cigarette et boire un verre, même si elles ne sont pas toujours de son bord. Elle ne déteste en rien les hommes malgré la haine de certains députés assez bornés qui ne lui firent aucun cadeau, quand, ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, elle réussit avec un courage exemplaire à faire passer sa fameuse loi historique sur l’avortement qui provoque un tsunami à l’Assemblée Nationale où elle reçut sans faillir des tonnes d’injures qui ne faisaient pas honneur aux députés mâles, c’est à dire l’essentiel de cette assemblée. Un des meilleurs moments de ce solo, comme l’évocation de son travail à construire l’unité européenne qui aura été un des buts essentiels de sa vie : «  Alors je trouve que cette volonté – une poignée d’hommes au départ, mais ensuite soutenue par des partis, par des mouvements – de dire « on va se réconcilier, on va faire quelque chose ensemble », c’est pour moi la grande aventure du XXème siècle, et la grande réussite. Construire l’Europe. C’est aussi le grand dessein du XXIème siècle. Quand on a la possibilité de travailler à la construction européenne, si l’on pense qu’il y a là un espoir pour l’avenir, et bien il faut le faire pour ses enfants et ses petits-enfants ; c’est le sens de mon engagement. Participer à la construction de l’Europe, avoir été élue au Parlement et avoir eu l’honneur d’en être la première présidente, et tout ce travail, cela m’a réconciliée avec la vie. »

Même si elle a des regrets impossibles à combler et nous la comprenons aussitôt quand elle dit, la gorge nouée par l’émotion: «Il y a une chose que je regretterai toujours beaucoup et qui ne pourra jamais être comblée, c’est le fait qu’il n’y ait pas eu de lien entre eux, mes enfants et maman. Que maman n’ait pas connu mes enfants; mais surtout que mes enfants n’aient pas connu maman, et que mon mari non plus, n’ait pas connu maman. « 

Le travail sur le texte et la mise en scène d’Arnaud Aubert est d’une grande honnêteté, même si le spectacle encore brut de décoffrage, a encore besoin d’être rodé. Nous oublierons vite cette espèce de lit-transat qui parasite le plateau comme les quelques projections de fleurs. Et on entendait parfois mal l’actrice quand elle n’est pas au bord du plateau dans ce petit théâtre du XIX ème. Sans doute sujette au trac en cette première, elle avait aussi tendance à bouler son texte.

Ce court spectacle a le mérite de retracer quelques moments d’une vie exemplaire où on VOIT Simone Veil parler d’elle: « Mon mari et les enfants disent toujours que je manque d’humour, ce qui est vrai… je ne suis pas très gaie, je ne ris pas beaucoup je suis…je me sens bien comme ça, sans que ce soit tout d’un coup un sentiment d’euphorie extraordinaire. S’intéresser aux gens, à tous, s’aimer, oui j’ai une grande disponibilité je crois pour les gens, et pas seulement pour les gens mais pour les choses… probablement parce que j’aime la vie. Les gens m’intéressent, tout m’intéresse en définitive, alors quand ils vous intéressent on les aime forcément, c’est très rare que je n’ai vraiment aucune sympathie pour quelqu’un… c’est très rare les gens sans intérêt et c’est vrai pour les gens mais c’est vrai aussi pour les choses, j’aime beaucoup la peinture, aller voir une exposition, j’aime beaucoup lire, beaucoup le cinéma, je suis très gourmande, je crois que j’ai une faculté et une disponibilité pour la vie, et surtout pour les gens, très grande.

Une époque qui doit sembler moyenâgeuse… aux nombreux collégiens et lycéens de Lisieux une ville qui a été bombardée à plus de 90 % pendant la dernière guerre mondiale. Mais ils écoutaient sans broncher cette histoire du passé qui éclaire la situation politique actuelle. Nous aurions bien besoin des colères de cette femme courageuse disparue il y a quatre ans et qui avait le courage de parler haut et fort… Le spectacle qui raconte  simplement cette vie exemplaire est nécessaire et on peut espérer qu’il arrivera un jour à Paris…Une pensée aussi pour sa quasi-homonyme Simone Weil la philosophe (1909-1943) qui connaissait bien les tragiques grecs. Elle aussi mériterait un spectacle…

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre Lisieux-Normandie, le 16 novembre.

Centre culturel d’Orbec, 18 novembre ; Cinéma Le Parc, Livarot 19 novembre. Foyer familial Cambremer, 20 novembre, Théâtre Roger Ferdinand, Saint-Lô, 23 novembre. Tanit Théâtre, Lisieux ( Calvados) du 29 au 30 novembre et du 2 au 3 décembre.

 

Les Filles du Saint-Laurent, texte de Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, mise en scène d’Alexia Bürger

Les Filles du Saint-Laurent, texte de Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, mise en scène d’Alexia Bürger

 Impérial, fougueux, vaste comme une mer, route de la conquête du Québec dont il dessine la géographie, le Saint-Laurent se prête aux mythes et à l’épopée d’une nation. L’autrice a pourtant choisi de le faire parler en confidence, dans une sorte de cruauté indifférente. Sur ses rives, il a rejeté sept corps de femmes. Que mènent  ces femmes à mourir dans un fleuve ? Pas toujours le fleuve lui-même, bouillonnant et glacial, parfois noyé de brumes mais plus souvent la vie familiale ou sociale qui tourne mal et lui, il les déposera pour qu’on les trouve, les raconte et leur donne un nom. La pièce sera autant celle des « trouveuses» que celle des noyées…

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Neuf femmes dont Louise Laprade, pionnière du renouveau théâtral au Québec dans les années soixante-dix, et un seul homme portent ces très beaux récits, ces dialogues forts et brefs, ces moments de vie. Amour, séparations, baisers,  adultères, misère, accidents bêtes : ces destinées ordinaires, brisées par la mort qui n’est jamais ordinaire, résonnent avec le chant du fleuve… Sur scène ou juste à sa périphérie, chacune et chacun va s’adresser à nous, soutenue par le groupe qui l’accompagne de petits bruitages, de sa présence et de son écoute. En retrait ou en avant, avec un jeu précis, intense et nous croyons à ces vies fantômes.

Nous sommes plus sceptiques sur la présence du Saint-Laurent. L’autrice (en fait, les trois autrices, tant la metteuse en scène et ses associées se tiennent par la main) n’a pas voulu lui donner une dimension épique mais en souligner plutôt la fluidité, le caprice. Mais l’allégorie, trop discrète, ne trouve pas sa juste place auprès des personnages. La tunique du fleuve  dans la même gamme écru des costumes très dessinés des autres personnages est un peu pauvre, comme sa place sur la scène et ce poème a du mal à avoir une consistance, à côté de récits et de dialogues si vivants dans leur adresse forte au public.

Un autre obstacle : à chaque croisement des récits et scènes, la metteuse en scène a choisi d’arrêter l’image, dans une sorte de statuaire non sans beauté. Mais cela crée un système répétitif pesant et qui ne donne pas vraiment de sens au spectacle. Paradoxalement, cette expression corporelle le pousse vers une abstraction peu compatible avec le drame  qui signifie action… Dommage de clore ainsi chaque séquence.

Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre National de la Colline, exprime avec le choix d’une équipe qu’il avait déjà invitée, sa fidélité au pays de sa jeunesse. Les Filles du Saint-Laurent nous offre une écriture à la fois contemporaine par ses thèmes, mais ancrée dans une tradition, celle du fleuve fondateur du Québec, qui nous fait voir du pays.  En même temps, cette pièce nous replace dans un espace francophone où les «maudits Français» ne sont pas forcément au centre. Spectacle féminin ou féministe ? La pièce dépasse Metoo pour un vivre ensemble compliqué mais apaisé entre femmes et hommes. Un très beau texte, un acteur et des actrices fortes d’un bel engagement, des personnages auxquels on est sensible. De belles images et une mise en scène qui a sa radicalité et ses exigences, mais avec des bémols.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 21 novembre, 5 rue Malte-Brun Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52

 

 

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