Le Roi Lear de William Shakespeare, mise en scène de Georges Lavaudant

Le Roi Lear de William Shakespeare, mise en scène de Georges Lavaudant

 

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©J.L. Fernandez

Il était une fois un Roi qui avait trois filles. Aux deux premières, l’âge venu il offrit deux parts de son royaume et réserva la plus belle à sa troisième, la plus jeune et sa préférée. Mais la pièce ne peut commencer que par un : mais… Il y a en effet une condition à cette offre: avouer de la façon la plus fleurie son amour au Roi. Goneril et Regane se prêtent au jeu, avec plus ou moins d’enflure mais Cordelia refuse. Son père la bannit, ce qui aura des conséquences familiales et géopolitiques…

Gloucester, le bâtard ingrat, aimé mais trop peu honoré à son gré, écrit de fausses lettres et crée des rumeurs qui vont abuser son père, pour faire exiler et déshériter Edgar, le fils légitime. Ces premières chutes entraîneront tout le reste: ingratitude des filles aînées qui dénoncent aussitôt le contrat d’héritage, chute de l’ancien Roi, à son tour banni, passage dans la clandestinité du fidèle Kent et, parallèlement, errance de Gloucester soutenu par Edgar, devenu le « pauvre Tom », dépouillé de tout, jusqu’à son nom qui blessait si fort le bâtard Edmond. On connaît l’histoire. Les méchantes sœurs seront rivales comme dans les anciens contes, sans que la gentille cadette soit sauvée pour autant… On n’en finit pas de tirer les fils de cette toile.

Jacques Weber est Lear, patriarche jouisseur, égoïste à l’autorité jamais remise en question.  La scène du partage est plutôt raide et lente, comme pour une donation devant notaire ou comme si les personnages étaient les pièces d’un jeu d’échecs. Ce qu’ils sont, peut-être!  Lear renonce à tout mais ne veut rien perdre… Une note d’humour froid dans ce qui est juste finalement un prologue mais la scène manquait, ce soir-là, non de rythme au sens de la vitesse -la rapidité de Shakespeare à dérouler l’action suffit-, mais d’énergie et du «pourquoi on est là ».

Georges Lavaudant a pourtant pris soin de vite se débarrasser d’un trône réduit au minimum et il n’ y a aucun siège, ou presque où s’asseoir : ce qui pourrait ralentir l’action. Très vite (merci, William) le roi Lear jeté dans la lande, apostrophe orages et vents, moins cruels, dit-il, que ses ingrates de filles. Là, le ton monte et la vitalité du vieux roi éclate. A ce moment, au sens latin de movimentum, ce qui fait bouger, la pièce commence. En écho, Gloucester, torturé et aveugle, peut y voir clair. François Marthouret en donne une vision tendre et retenue, celle d’un enfant incapable de voir venir le mal… Le Lear de Jacques Weber est une sorte de gros bébé furieux dont on nie la toute puissance. Encore un thème de méditation sur l’inépuisable génie de Shakespeare: le temps est bouleversé, comme dirait Hamlet et les vieillards deviennent de petits enfants, trouvant là leur vérité d’homme et leur rédemption… Pour enfoncer le clou, trois philosophes accompagnent l’action: le Fou dont c’est le métier (irrésistible Manuel Le Lièvre), Kent en fuite et déguisé (Babacar M’Baye Fall) et Edgar métamorphosé en «pauvre Tom» (Thibault Vinçon, remarquable de sobriété dans un rôle qui se prête aux grimaces du corps.) Qu’est-ce que l’homme? Un bipède nu…Une vérité qui éclaire cette affaire de pères dépouillés de leur pouvoir,  et même de leur existence!

Sur leur territoire de confort et de puissance, les filles jalouses (Astrid Bas et Grace Seri) belles empoisonneuses empoisonnées, finiront par s’entretuer pour le bel Edmond. Dans cette mise en scène, rien ne s’attarde et le public a tout juste le temps de recevoir l’information mais les actrices, tout comme Frédéric Borie et Clovis Fouin-Agoutin (les maris des filles de Lear) ne peuvent développer vraiment leur jeu. Edmond (Laurent Papot) a plus de chance et vient confier ses noirs desseins face public et en pleine lumière.
Le ton est sérieux et l’ironie du sort prête à sourire. Jusqu’au moment où la guerre, déclenchée par le bannissement de Cordelia, nous offre un moment de grand lyrisme avec la marque de fabrique de Georges Lavaudant: éclairs, hymnes fracassants et cascades de débris. Une très belle idée, sur l’immense plateau nu du Théâtre de la Porte Saint-Martin  dont  la «cheminée»  avale un peu les voix : au lointain, un mur d’obscurité absorbe les silhouettes des acteurs, comme des fantômes fondus dans un cauchemar.

Splendide traduction de Daniel Loayza souvent versifiée en alexandrins jouée par les personnages (en particulier Le Fou) sans artifice, dans leur plénitude naturelle et avec une musique juste qui n’ôte rien à l’action. La chair du spectacle est là, saisie à pleines mains par Jacques Weber, à la tête de la troupe…

Christine Friedel

Théâtre de la Ville hors-les-murs, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, Paris (X ème) jusqu’au 28 novembre.


Archive pour novembre, 2021

Grammaire des mammifères de William Pellier, mise en scène de Jacques Vincey

Grammaire des mammifères de William Pellier, mise en scène de Jacques Vincey

Un texte qui ne ressemble à aucun autre et qui donne du grain à moudre aux acteurs. A la fois bourré à craquer et plein de trous, très écrit -et pour cause, il s’agit quand même de grammaire- et voué à l’improvisation, il explose les codes théâtraux en les mettant en lumière comme jamais.

En trois temps, aura été explorée la nature même de l’acte théâtral. Cela commence dans le hall, avec le serment des comédiens : « Moi, (nom et prénom), fille de (prénom et nom), mon père et de (prénom, nom) ma mère née (nom de jeune fille), née à (lieu de naissance) reconnaît pouvoir être capable de restituer l’œuvre en question à l’endroit comme à l’envers, par cœur et entièrement – Je le jure. Et si je me trompe, que je me frappe la poitrine en disant merde je suis un traître à l’œuvre.»

Un serment prononcé dans la salle… Le public, un peu interloqué et déjà pris à partie va avoir son tour : face à la pénombre de la salle, de mystérieux êtres velus, mais végétaux, lui susurrent un rituel de concentration façon gourou, avec une ironie assez altière, qui pourrait amener tout un chacun au sommeil, mais surtout à sa vérité de spectateur : « Vous désirez, vous avez des désirs (…), vous n’avez pas un seul désir, vous avez toutes sortes de désirs ». Et surtout aussi à sa responsabilité  : c’est ton désir, ton attente, ami, qui rend possible le théâtre.

Et les comédiens ne se privent pas de faire durer le plaisir, attentifs à l‘organisation de la langue et aux mots, avec un respect tout particulier pour le mot sexe, prononcé :sek-se, qui doit faire frémir tous ces corps, là en face, dans l’ombre des fauteuils.  Le public étant à la fois concentré et troublé, la troisième phase peut commencer. À manipulation, manipulation et demi.  Avec sur la scène éclairée, un jeu de récits, courtes scènes ou plutôt mouvements .Dans ce spectacle auto-régénérateur, chaque moment implose pour donner naissance au suivant, une destruction de la destruction… Des gens racontent, vivent des bouts de vie, des extraits de théâtre, y compris un échantillon hilarant de « vieux théâtre » dans l’angoisse constante d’être « pénétré »par l’autre. Sommes–nous si perméables à la persuasion, à l’humiliation ?

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Un spectacle impossible à raconter… Les  personnages , en caleçon ou slip pour les garçons, en dessous pour les filles, créent une situation paradoxale  avec  mise à nu, abandon des dignités sociales, fragilité et gêne dégoupillés par l’aisance de ces jeunes comédiens, eux bien dans leur peau. Elles et Ils en perpétuel mouvement, inversent le regard. Avec une  vitalité et une joie d’être ensemble, ils créent un théâtre tonique et revigorant : oui, il faut montrer les petites misères contemporaines, le quidam qui veut tout, a peur de tout -et d’abord de  manquer-, de ne pas être vu et pas être aimé… Cohésion et dynamique de la troupe: le public se sent allégé, allègre, même s’il y a des moments où il ne comprend rien ou autrement dit, ne comprend pas tout.

Pas grave, entraîné dans ce « perpetuum mobile », il est prêt à recevoir tous les retournements et flèches de gravité car nos mammifères sont quand même des êtres sociaux et politiques. Ajoutons le plaisir visuel. Cela commence avec des bâches de plastique couvrant de mystérieuses collines : ôtées une à une et aussitôt récupérées pour le jeu, elles se révèleront être des gradins -comme notre miroir-, jungle de plantes vertes:  métaphore de l’homme inutile, ou plus exactement néantisé, effacé derrière une fonction décorative (juste revanche pour les femmes trop souvent admises dans les hautes sphères du pouvoir comme des plantes vertes … Le tout fait d’éléments récupérés d’autres spectacles devant un magnifique panorama inspiré par le Jardin des Plantes à Paris.

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Autrement dit : avec cette promenade au jardin d’Alice, cette sorte de boule à neige au dessus des palmiers, cette fantaisie insaisissable, aura été rarement exposé avec une telle clarté ce qu’est le théâtre : un échange entre public et acteurs, ici dans cette supposée désintégration du théâtre. Jacques Vincey l’a bien compris, qui a créé avec ces jeunes interprètes (enfin un mot épicène!) l’organisation esthétique de l’affaire.

 Chapeau à ces acteurs et à leurs camarades  artistes…Ils ont déjà un solide bagage en  musique et danse, ce qui leur permet de déployer leur jeu. Nous avons entendu un fort joli chœur, n’en déplaise à l’auteur qui avoue détester ce mot. Bref, une bonne occasion pour s’égarer, se faire plaisir et respirer autrement. Rien de tel qu’entrer dans un monde onirique, pour reprendre pied dans celui-ci…

Christine Friedel

Théâtre Olympia, Tours, jusqu’au 13 novembre. T. : 02 47 64 50 50.

Théâtre National de Bordeaux-Aquitaine du 1 er au 4 décembre. T. : 05 56 33 36 60.

 

 

Entretien avec Markobi, magicien

Entretien avec Markobi, magicien

 
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-C’est quoi, votre histoire au Liban ?

 
-Sur la plage -j’avais sept ou huit ans- que nous fréquentions avec ma famille, mon cousin Jacques faisait des tours de cartes et m’en avait appris deux… Pendant une dizaine d’années, j’ai réalisé et peaufiné ces tours, non avec des cartes classiques mais avec des Pokémon ou des cartes d’animaux… J’ajoutais des subtilités pour que la magie s’évapore de l’objet pour toucher les cœurs et les âmes et pas seulement le cerveau quand on propose au public de résoudre une énigme.
Je n’avais pas l’étiquette de magicien mais j’aimais toujours faire vivre aux gens mes rêves mais sans jamais arriver à pouvoir les vivre moi-même. Mon frère et moi, avions aussi reçu une cassette VHS de Sylvain Mirouf : un tour pour soulever six cartes avec une allumette qui m’accompagnait partout où j’allais. J’adorais emboîter plusieurs montages de six cartes pour en construire un pavé géant qui tenait sur une bouteille. Aujourd’hui encore, lorsque j’ai des cartes de mauvaise qualité (ça marche paradoxalement mieux qu’avec de bonnes cartes), je le fais continuellement. Cela n’est pas magique mais joli…
Me reviennent ces soirées au souvenir indélébile, au Liban où les enfants se réunissaient pour voir un soi-disant mini-spectacle à la plage. Je n’étais pas au courant de ce mini- spectacle et encore moins que j’en étais l’artiste, c’était le téléphone arabe au bord de la mer ! Je l’apprenais quand les enfants se réunissaient autour de la table sur laquelle j’allais bientôt opérer. Ils attendaient, avec exigence ce Marc qui ne comprenait rien à ce qui se passait et qui n’avait rien demandé… 
Ma famille me hâtait de commencer car tous attendaient le petit garçon jeté dans la cage aux lions. Tous autour de la table, à l’écoute, filles et garçons et même avec parfois les parents derrière. Leurs yeux étaient des morceaux de ciel bleu, avec une ombre noire, celle du mystère. Et j’étais là pour leur colorier ce mystère, avec d’autres couleurs que le noir ! Je me sentais bien mais ne me rendais pas compte que mon alter ego (Markobi), était en gestation, je n’en prendrai conscience qu’une dizaine d’années plus tard. J’étais à ce moment-là, encore un enfant.
-Et le premier pas?
Au lycée, un camarade de classe, Lucas, faisait de la magie avec des cartes. Interloqué,, je voulais en savoir plus : cela m’énervait et m’émerveillait à la fois. Je me souviens aussi de son changement brusque de personnalité, dès qu’il commençait un tour : il avait un masque de personnage arrogant mais drôle qui se foutait de moi, et j’adorais ça. Un peu comme des chatouilles : il y a une partie de nous qui adore. Il m’avait appris un ou deux trucs.
Je ne m’étais pas lancé vraiment dans l’apprentissage de la magie mais il m’arrivait d’essayer de faire ses trucs quand j’avais des cartes sous la main, sans finalité, ni entraînement. D’ailleurs, soit dit en passant, je trouve beau dans notre art, qu’une chose n’ait d’autre finalité que de ne pas en avoir…
Le vrai déclic ? A dix-huit ans, encore à la faculté de biologie que je quitterai quelques années plus tard après avoir obtenu ma licence pour me lancer dans la magie. Un soir, je surfais sur le web,comme tout le monde, et je suis tombé sur la vidéo d’un tour expliqué sur la chaîne Magie Gratuit.. Je sais que ça en fera rire certains…
Les cartes que le petit Grégoire utilisait étaient des Bicycle et je savais que mes parents en avaient deux jeux, un rouge et un bleu, dans leur bureau. Dédicacés par Larsène (je ne le verrai qu’une fois dans le milieu, en relisant la dédicace, après avoir appris qui il était… Mais pendant une dizaine d’années : c’étaient seulement pour moi « les jeux dédicacés aux parents par un magicien »). Ces jeux leur avaient été laissés à un congrès de médecins à Toulouse, où ils avaient manifestement eu l’occasion de voir Larsène faire du close up. Ils s’en fichaient un peu de ces cartes comme tout le monde dans la famille mais je savais que dans un bureau, elles étaient làAlors, après avoir visionné la vidéo de Magie Gratuit,  j’ai pris ces paquets et j’ai réalisé ce tour avec deux cartes bleues et deux cartes rouges. Et alors, je n’ai plus jamais arrêté.
Tout est un assemblage d’éléments liés invisiblement mais qui convergent pour chacun d’entre nous vers une destinée donnée…. Si je ne savais pas que Bicycle était la marque des magiciens, si Lucas ne m’avait pas initié à un semblant infinitésimal de « toucher de cartes » plus tôt, si je n’avais pas longtemps fait mes deux tours de cartes appris de Jacques, etc. L’envie d’aller chercher ces paquets Bicycle dans le bureau de mes parents n’aurait peut-être jamais eu lieu…
-Et auparavant, qu’aimiez-vous faire ?
- J’étais corps et âme dans le sport : demi-fond et boxe française. Un ennui a fait que j’ai dû complètement arrêter! Une fatalité sinon je ne serais sans doute jamais devenu magicien. J’étais un barbare, un véritable fêlé. Un jour en Syrie, un de mes deux pays d’origine, j’ai couru dans la montagne de Jabal Seidé, au village de Beker Aouni par un chemin presque à vol d’oiseau pour arriver en haut, plutôt que par le sentier normal et j’ai traversé les ronces pour arriver en haut. Mais j’étais en sang, parce qu’au départ, j’avais choisi ce chemin. Il y a un grand plaisir à être têtu… Au moins, on sait ce qu’on veut ! Parfois, on en meurt, mais cela ne m’est pas encore arrivé.
Après cette triste obligation d’arrêter le sport,  j’ai pu me consacrer à cette nouvelle priorité. Mais le mental que cela  m’avait donné au prix de bien des souffrances, ne m’a jamais plus quitté. C’est aujourd’hui une de mes plus grandes fiertés et tout magicien gagne à avoir, ou à avoir eu, un pied dans le sport. 
Et la meilleure idée que j’ai eue : créer ma page Facebook. Cela m’a permis de me lancer phares allumés sur la route : partage, discussions, communication, rencontres… Tout cela m’a poussé à me lancer. Quand j’étais petit, beaucoup de moments font aujourd’hui partie de mon histoire, comme les tours de mon cousin Jacques au Liban… Ou quand mon autre cousin Jade a fait disparaître une pièce (certainement avec une méthode ridicule, mais je n’ai jamais oublié cette seconde ni mon camarade de lycée Lucas avec sa magie.
Un ami d’enfance, Samuel qui avait toujours une histoire singulière à raconter, me parlait des exploits d’un certain David Copperfield et j’étais fasciné sans poser de visage sur l’homme. Mais au début de mon apprentissage, je me suis renseigné sur ce géant en regardant documents et vidéos. Un véritable mythe mais finalement, c’est plaisant, de rêver à un mythe. C’est un peu ça aussi l’enfance, rêver sans savoir. Mon frère et moi, jouions avec les coquetiers magiques bleus de basse qualité des boîtes de magie, etc. A neuf ans, je rencontre Eric Roumestan, engagé comme magicien à une fête où j’étais avec mon père et mes frères et sœurs. Des années après quand je racontais et étendais la mémoire du tour, je parlais de lui comme d’un vrai magicien que j’ai vu, où il n’y avait pas de truc. Ces pièces qui voyageaient, malgré une main fermée, je ne les oublierai pas : cela m’avait rendu fou, et j’en parlais souvent avec mon frère. J’avais gardé sa carte de visite. Dix ans plus tard, je repris contact avec Eric Roumestan pour lui annoncer que je commençais en magie !
Tout cela a alimenté quelque chose sans lequel le déclic n’aurait sans doute pas eu lieu. J’ai toujours évité – ou refusé- d’intégrer un club mais j’ai par la suite rencontré, dans d’autres cadres, beaucoup de monde et tous les adhérents du cercle magique d’Alsace … géographiquement, celui qu’il m’aurait été donné de fréquenter,puisque j’étais de Strasbourg.
Encore à la fac, dans mes premières années de magie, un pote, Damien touchait aussi les cartes.Je ne connaissais alors le monde que par les réseaux ou vidéos. J’avais donc un collègue dans ma fac et nous regardions des vidéos de Lennart Green pendant les cours d’anglais, ou nous imitions Daniel Madison..
Une fois dans le bain, j’ai commencé une route solitaire mais je n’ai pas eu grande aide ou bien je me suis plu à ne pas en avoir. J’aurais tendance à dire, à tort ou à raison, que je me suis beaucoup aidé moi-même, en continuant sans guide, du moins un certain temps.

Je partais en roue libre seul faire de la magie des nuits entières dans les rues de villes choisies au hasard, avec comme seul fil conducteur, le bonheur partagé.. Mon seul véritable guide, c’était mon public. J’associais ensuite mon expérience de terrain avec les connaissances que je récoltais en cherchant… Par la suite, j’ai cherché à faire des rencontres, beaucoup sur les réseaux dans un premier temps. De fil en aiguille, j’ai été amené à discuter avec des magiciens qui m’ont inspiré ou conseillé parfois. Puis j’ai bougé, suis allé à des journées de rencontres, à l’Illégal, au Paëlla chez Serge Agullo… J’ai cherché à rencontrer tel ou tel magicien café, de jour comme de nuit… J’ai participé à quelques concours, suis allé à des conférences, à des congrès. La fine couche métallique qui sépare collègue d’ami, s’est parfois fondue.. Et cela n’a rien à voir, mais la meilleure sauce bolognaise que j’ai pu goûter, a été préparée par Olivier Mistral chez Serge Agullo… Je recommande : cinq étoiles.
M’ont beaucoup aidé les magiciens que je voyais en vidéo : vivants ou morts, trop pour les citer, ils ont tous eu leur part dans ce début d’histoire. Je suis tout particulièrement reconnaissant à l’école de magie espagnole qui m’a ouvert les yeux sur l’infini potentiel qu’ouvre la maîtrise psychologique du public. Mais plus tard, ce qui m’a fait évoluer de manière fulgurante :la meilleure décision que j’aie prise en terme de formation : me payer une master class avec Dani Daortiz en Espagne, trois jours ou plutôt trois nuits. J’y ai approfondi et amplifié des clefs qui me serviront toute ma vie. 
La première fois que j’ai intégré un groupe, ce fut l’équipe de France de close-up. J’étais très réticent mais après maintes discussions, Stéphane Gomez et Robin Deville ont réussi à me convaincre. J’allais à tous les stages, uniquement pour les pauses-repas : on y déguste tous en cœur les meilleures chips industrielles de Paris à la maison de la FFAP. Et je remercie l’adorable Didier Laurini, un confrère pour qui j’ai une grande affection qui a organisé à Angoulême ma première conférence, Mais commencer très vite à faire de la magie dans la rue et à la rencontre d’inconnus a été ma véritable école.
Je travaille dans l’événementiel pour les professionnels et les particuliers, debout et dans les conditions de close-up : table à table, cocktails, etc. Plus rarement, il m’arrive d’avoir un stand lors de certains événements à thème où je présente un numéro silencieux, par exemple. Mais cela reste anecdotique…
Et j’adore faire de la magie nocturne dans les bars, boîtes de nuit, festivals, soirées ou dans la rue. Dans toutes les conditions mais de près et surtout les plus bizarres : à la caisse d’un supermarché, à la plage, en forêt, dans un aéroport, etc.) J’ai depuis le départ une certaine affinité avec l’improvisation, en utilisant les opportunités que m’offre un instant, avec toutes ses composantes. J’opère majoritairement en magie impromptue, qui me séduit depuis toujours. Les cartes sont mon outil principal mais je touche aussi aux bagues, pièces, balles, objets divers ou ce que j’ai sous la main : bouteille, couverts, clefs, journal, briquet, nature, cailloux, coquillages…) Pour moi, l‘objet doit être un moyen, et non une fin. Des mots comme « cartomagie», ou « cartomane» me déplaisent : ‘ils associent la magie à l’objet, alors qu’il est seulement l’outil qui permet d’y arriver. Elle est une émotion et très loin de l’objet.
-Quelles sont les prestations de magiciens ou d’artistes qui vous ont marqué ?
Il y en a beaucoup, alors je vais n’en citer qu’une seule : Le Petit Prince de Saint- Exupéry. Je suis un grand fan de cardistry. Si je ne pouvais avoir plus qu’une seule chose sur une île déserte, ce serait une compilation de toutes les vidéos là-dessus. Et une statue d’un mec en train de faire des trucs superbes avec ses cartes. J’aimerais aussi, dans ce cas-là, avoir des fichiers sonores sur mon téléphone, comme le bruit que font les cartes manipulées par un cardiste. Et aussi un poster du plus grand cardiste de tous les temps, que j »attacherais à un palmier. Derrière chaque fin de mes relations amoureuses, il y en a un … Jimmy Loock perd une carte dans le jeu et la retrouve. C’est l’expérience la plus forte que j’ai vécue de ma vie. 
Honnêtement, ce qui me fait le plus ressentir la magie, ce sont d’autres arts même s’ils ne sont pas définis comme tels : littérature, sport, cuisine, musique, films… J’aime aussi beaucoup regarder du stand up aussi. Voir un athlète réussir son rêve aux Jeux olympiques me fera ressentir bien plus de magie qu’une jolie assemblée d’as, aussi honorable soit-elle.
Souvent, les domaines de la vie peuvent être un stimulant qui peut nous emmener loin dans notre espace interne. Et si quelque chose va chercher loin dans notre cœur des émotions, alors elle a une influence extraordinaire. Dans mon travail comme dans celui de nous tous, un grand nombre de magiciens se réunit dans nos mains et nos esprits… Mais je ne saurais tous les citer. Même s’il y en a eu d’autres, David Copperfield reste la tête de file dans mon envie géante de faire rêver le monde et j’aime aussi le romantisme et l’amour présents dans sa magie que l’on a envie de recréer. 
Comme beaucoup, j’ai commencé avec Bilis, Duvivier, Stone, Vallarino maais aussi beaucoup d’autres : Green, Derek Dingle, Etienne Pradier, Williamson, Ricky Jay… Une énorme pensée à Jennings, qui m’a beaucoup inspiré. J’ai par ailleurs visionné, lu ou parcouru tout et n’importe quoi, et j’en suis heureux : cela m’a permis de voir un peu large dans ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas.Et m’ont notamment poussé à vouloir aller plus loin :Alan Borg et Meven Dumontier, les premiers jeunes de mon âge que j’ai commencé à suivre avec intérêt. J’avais des complexes au début, chaque fois que je voyais des gens vraiment doués. Par la suite, je me suis détaché de certaines sangsues de l’âme. Je crois que tout magicien qui veut rester en bonne santé, finit par apprendre à modérer son égo avec le temps mais cela n’est pas une mauvaise chose qu’il reste en vie, s’il est tenu en laisse.
-Et si vous débutiez aujourd’hui?
_Un débutant doit savoir que chaque parcours est  unique et qu’il n’y a pas de recette miracle pour aborder le chemin qui mène à la magie . Je ne l’ai pas compris tout de suite comme sans doute beaucoup d’autres choses que je comprendrai plus tard. Les conseils, c’est à prendre ou à laisser mais le mieux est de faire son bout de chemin, en choyant ce qu’on aime en priorité et en osant être soi-même. Un des meilleurs conseils que j’ai pu entendre de Bébel, est celui de ne pas trop en écouter. A chacun de faire le tri entre ce qu’il veut recevoir ou non, tout en restant humble et lucide. Si on fait quelque chose de débile et si quelqu’un nous le fait savoir, cela reste sage de savoir le reconnaître et d’aviser en conséquence.
La plupart des gens donnent un avis en fonction de leur vécu : cela peut donc être vrai pour eux mais pas de manière absolue pour nous. Toutefois, Michaël Stutzinger m’avait dit une chose pertinente : «Développe ta magie, en faisant autre chose que de la magie: sortir, faire d’autres activités, se nourrir d’autres philosophies, d’autres arts.. »
-Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?
-Il y a de nombreux artistes talentueux qui défendent honorablement notre discipline. Et nos pères ne sont pas oubliés par les magiciens actuels, qui leur rendent fièrement hommage en faisant évoluer les bases établies. Le niveau technique, les méthodes et la théorie sont poussés vers le haut. D’une manière générale, notre communauté est en plein essor, qualitatif et quantitatif mais certaines manières d’aborder la magie peuvent me faire peur. Par souci d’optimisme, je laisserai cette peur de côté aujourd’hui.
La culture magique et la théorie sont essentielles, mais à elles seules, ne valent rien sur le terrain qui est finalement là où nous intervenons. La pratique nous amène à comprendre la théorie, à la jauger, à la nuancer et mieux encore, à se l’approprier. Mieux vaut une majorité de pratique sur fond de théorie, que l’inverse. Et être imparfait sur le terrain, rend parfait à la maison et non l’inverse. Attendre d’être prêt pour aller présenter quelque chose, c’est attendre de maigrir pour commencer à courir. Évidemment relatif, on peut nuancer chaque propos en jouant sur les mots…
Une fois cela établi, l’ essentiel : avoir une bonne idée de savoir comment fonctionne la magie. Avoir vu analysé, lu et compris divers documents, prestations et manières de penser est capital, comme ne pas se centrer uniquement sur notre époque mais voir ce qui a pu être fait antérieurement pour élargir notre horizon de vision. Exemple : quand on trouve ringard un ancien truc, se dire aussi que ce qu’on fait, sera peut-être ringard pour ceux qui nous suivront. L’homme a tendance à critiquer le passé, en oubliant qu’il est lui-même le passé des arrivants futurs.
En revanche, le savoir historique et culturel stricto sensu ne me paraît pas essentiel : même si c’est toujours un plus et sans doute diablement fascinant de connaître par exemple l’histoire de la séquence Aftus et l’intégrale de toutes ses variantes du XVIII ème siècle à nos jours. Mais pour le public? Il faut tout de même voir quelles sont les les priorités et, pour faire rêver quelqu’un, une information n’est pas indispensable. Mieux vaut en savoir un peu moins, que trop ou pas du tout, mais savoir le faire. Bref, avoir le bon dosage accordé à nos envies, passions et à notre personnalité…
 
J’ai, et de loin, un amour pour les animaux qui est de l’ordre du viscéral. J’ai développé lors de mon enfance un sixième sens pour les repérer dans la nature… Et j’adore faire la cuisine, lire et écrire. Poser ma patte dans le monde littéraire est un de mes rêves. Sinon, voyager et rencontrer des inconnus, faire la fête avec eux, avoir un nouveau reagrd et de nouvelles émotions… Vivre, tant qu’on est vivant, c’est si bon…Sébastien Bazou

 Entretien réalisé le 20 octobre. 

 (https://www.markobi.fr/)

 

Pédagogies de l’échec, texte et mise en scène de Pierre Notte

Pédagogies de l’échec, texte et mise en scène de Pierre Notte

Pédagogies de l’échec-Visuel 4

© Antoine-Baptiste Waverunner

 Au septième étage, le bureau de l’assistant de direction est le seul à tenir encore debout au-dessus du vide, entouré de décombres. Un tremblement de terre, un virus, une guerre a frappé la ville ? Peu importe… Deux survivants de l’entreprise, la directrice, forcément autoritaire et l’employé modèle, forcément obséquieux, vont continuer à travailler, sans papier ni crayon, sans dossiers ni téléphone… Une activité dérisoire et sans raison, avec pour seul objectif: continuer à fonctionner. Les rapports hiérarchiques jouent encore jusqu’au moment où ils vont s’ébranler…

 Pierre Notte épingle avec un humour pince sans rire la hiérarchie sociale qui s’exprime dans le monde du travail. Pas de psychologie : les rapports de force deviennent absurdes dans cette situation. La machine tourne à vide mais les protagonistes continuent à l’alimenter. Dehors, on construit des échafaudages qui ne servent à rien : il faut bien que les affaires prospèrent…

Dans une scénographie minimaliste délimitant zones de confort et béances dangereuses, Caroline Marchetti imprime à son rôle une fermeté sans faille et Frank Duarte lui oppose une résistance polie, au prix d’un orgueil et d’une colère ravalée. Sur ce petit plateau, la dame de fer et l’homme à l’échine souple partagent une proximité, voire une intimité en respectant la hiérarchie, jusqu’à n’en plus pouvoir. Les rapports de force tanguent à mesure que la situation s’enlise, mais sans jamais vraiment s’inverser. Les dialogues sont minimalistes, ce qui permet aux comédiens d’adopter un jeu où s’affirme le langage corporel.

Cette pièce drôle et cruelle, écrite il y a six ans, résonne d’autant plus que nous avons vécu un bouleversement qui a remis en cause le monde du travail et les priorités de notre vie quotidienne. Pourtant, le monde d’après semble n’avoir pas encore tiré les leçons de cette crise. « Pédagogies de l’échec répond à une interrogation quant à l’inscription parfois jusqu’à l’extrême du travail dans nos emplois du temps. Tous les systèmes ont quelques chose de dingue, non ?  » dit  Pierre Notte qui signe aussi une mise en scène impeccable. On pourra voir ce spectacle d’une heure quinze pendant la tournée qui se prépare.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 27 novembre, du mercredi au samedi, Les Déchargeurs, nouvelle scène théâtrale et musicale, 3 rue des Déchargeurs, Paris 2e . T. : 01 42 36 00 50.

Eté 2022 Festival d’ Avignon ; 7 octobre Espace Bernard-Marie Koltès Metz (Moselle) ; octobre : Sapziu Culturale Natale Rochiccioli, Cargèse (Corse)

La pièce est publiée à l’Avant-scène Théâtre

 

Les Éclairs musique de Philippe Hersant, livret de Jean Echenoz, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

11 Les Eclairs DR S. Brion

Jean-Christophe Lanièce et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur © S. Brion

Les Éclairs, musique de Philippe Hersant, livret de Jean Echenoz, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 Paru en 2010, Des éclairs est devenu  «un drame joyeux en quatre actes» commandé par l’Opéra-Comique. En toute liberté et sans indications de musique , le romancier a conservé la trame de son livre qualifié de «fiction sans scrupules biographiques» sur la destinée du savant serbe NikolaTesla (1856-1953). Ici Gregor. Parti tenter sa chance aux Etats-Unis, le héros est un exemple pour l’auteur de «comment un don vous pourrit la vie ».

Pour la scène, Jean Echenoz a transformé l’architecture du roman : «Cela supposait, dit-il, de faire voir les situations et en même temps, les faire entendre. D’où un traitement de la parole différent du dialogue romanesque: je crois qu’il ne reste pratiquement aucune phrase du roman. » Il a aussi inventé un second personnage féminin, au côté d’Ethel, sa muse et amoureuse transie (déjà fictive dans le roman) : Betty, une journaliste au New York Times, « la première dans la profession » qui sert aussi à porter un regard extérieur sur l’intrigue.

 En quatre actes et deux heures sans entracte, l’action embrasse plusieurs décennies dans des décors multiples : le pont d’un transatlantique,  rues, ateliers, chantiers, prisons, cafés, salons … L’inventeur arrive à New York, capitale du progrès et de l’industrie en 1884. Il collabore puis se brouille avec Thomas Edison, le pape de l’électricité. Il connaitre ensuite une ascension scientifique et sociale mais après un passage dans le désert du Colorado et des tentatives pour communiquer avec les Martiens en haut d’une tour, il perdra toute crédibilité. Et nous assisterons à la chute d’un homme inadapté au mercantilisme, perdu dans ses rêves fous et préférant ses pigeons à ses congénères.

 Sa rivalité avec Thomas Edison est au centre de cet opéra.  Une « guerre de l’électricité » qui, sans entrer ici dans les détails techniques, oppose deux approches scientifiques et aussi deux visions du monde. Edison oeuvre dans “les eaux glacées du calcul égoïste“ avec l’appui de la haute finance. Gregor, lui, après avoir inventé le courant alternatif, voudrait, pour le bien de l’humanité, apporter gratuitement l’électricité dans les foyers et la véhiculer sans fil… Mais Edison fera tout pour discréditer son ancien collaborateur, jusqu’à organiser la première exécution publique sur une chaise électrique…

Olivier Mantei, directeur de l’Opéra-Comique a « marié » l’écrivain et Philippe Hersant, dont c’est le troisième opéra. Une réussite, la partition soulignant – et parfois même paraphrasant- un texte rythmé en vers blancs, alexandrins ou octosyllabes, qui s’autorise heureusement quelques disruptions de cadence.

Au pupitre, Ariane Matiakh sait traduire toute la subtilité de la musique avec une orchestration légère qui ne couvre jamais le chant et qui accompagne finement la trame des paroles. Une musique, en accord avec l’époque du drame, jonglant entre tonal et atonal et où les instruments se détachent clairement. Avec quelques détours, comme quelques citations de La Symphonie du Nouveau monde de Dvorak ou des chants populaires, Philippe Hersant a choisi une composition dodécaphonique, fondée sur l’obsession de Tesla pour le chiffre 3. « Rien n’étant aussi beau qu’un multiple de trois ! », s’exclame Grégor. « Jean Echenoz m’a tendu la perche, dit le compositeur, puisque c’est un alexandrin parfait qui m’a donné l’idée de construire mon opéra sur une série de douze sons (bien que ma musique reste essentiellement tonale). La série apparait d’ailleurs sur cette phrase de Gregor et génère un grand nombre de motifs. L’utilisation de cette série dodécaphonique m’a permis d’assurer l’unité de cet ensemble de scènes extrêmement diverses ».

Une musique sans fioritures : pas d’ouverture ni de transitions, où les instruments expriment distinctement leur timbre. Le compositeur a une prédilection pour le basson, le cor anglais et a introduit un synthétiseur qui accompagne la scène de la chaise électrique et s’avère pratique pour faire entendre divers claviers : piano jazz, vibraphone, célesta, clavecin, cymbalum…

Clément Hervieu-Léger a adopté la rapidité dictée par le livret et la musique : une vingtaine de tableaux s’enchaîne avec minutie et un décor industriel mobile fait de châssis et échafaudages permet de passer d’une situation à l’autre sans transition. Les changements se font à vue et il y a même des fondus enchainés comme au cinéma et des scènes simultanées. La hauteur croissante des gratte-ciel sur les toiles peintes en fond de scène, marque le temps qui passe, tout comme l’évolution radicale des costumes féminins d’un siècle à l’autre. Les chœurs sont fluides, sans emphase et les protagonistes toujours en place pour leurs arias. Jean-Christophe Lanièce prête sa voix de baryton aigu à Grégor. Très à l’aise physiquement, il donne à ce personnage un caractère aérien et fantasque, en développant toute les nuances de sa tessiture medium. Et nous avons apprécié le large registre de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qui interprète le personnage d’Ethel Axelrod. Sa voix chaude de mezzo s’étend vers l’aigu pour exprimer son amour pour Gregor, frôlant parfois le soprano mais plonge vers les graves pour la scène finale. Ses duos avec le ténor François Rougier (son mari Norman Axelrod) sont très convaincants. André Heyboer, baryton-basse, joue les parfaits méchants en Edison et la soprano Elsa Benoit chante Betty, un personnage rationnel qui commente l’action. Tous les éléments sont là pour faire un beau spectacle, qui manque cependant de folie et peine à décoller, à l’instar de du héros.

 La mise en scène sobre et fonctionnelle, sans esbroufe, donne toute sa place au texte et à la musique. Et la fable, à travers la déchéance de Gregor, dont le nom renvoie souterrainement à La Métamorphose de Franz Kafka, montre la double face du progrès, porteur de lumière et d’utopie autant que de noirceur. Un opéra contemporain qui réhabilite un inventeur oublié dont un constructeur automobile a remis le patronyme au goût du jour.

 Mireille Davidovici

Du 2 au 8 novembre, Théâtre National de l’Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris ( I er). T. : 01 70 23 01 31.

Le livret de cet opéra et les romans de Jean Echenoz sont publiés aux éditions de Minuit.

 

Menteur ? de Jocelyn Flipo, mise en scène d’Alexandra Bialy

 

Menteur ? de Jocelyn Flipo, mise en scène d’Alexandra Bialy 

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François Martinez a créé en 2017 ce quatrième solo de magie après Mythe ou Manie (2010), CopperfieldHarry Potter et Moi (2014) et J’ai fait disparaître ma femme (2016). Il interprète ici un magicien mythomane (un pléonasme !) franco-américain Douglas Westerfield (Doug ou Dougy pour les intimes). De mère bretonne et de père, originaire du Wisconsin, ce personnage tiraillé par les mensonges met un malin plaisir à les semer dans des histoires abracadabrantes.

Le trait est ici à peine grossi : le monde des magiciens regorge de ces « surhommes » qui ont tout vu, tout connu et qui s’écoutent parler. Mais là, nous sentons l’autodérision dans un exercice de ping-pong verbal avec le public. Le personnage, imaginé par François Martinez, essaye d’en mettre plein la vue avec ses soi-disant shows à Las Vegas, adaptés pour l’occasion aux petites salles françaises. Nous n’aurons donc pas le droit à l’apparition d’une voiture ni aux dix-sept éléphants ! C’est aussi une question de budget… 

Après l’apparition d’une fleur, il nous propose trois questions pour tester notre culture générale et évaluer le « niveau » du public. Et il dessine ses questions sur un grand carnet et soudain.une surprise « plante le décor » : l’apparition d’une boule de bowling.Comme son confrère Kevin James. Nous apercevons accrochée à la veste du magicien une étiquette de magasin avec antivol. Il envoie alors une boulette de papier pour désigner au hasard deux spectateurs qui participeront au tour en répondant à ces questions : « En pourcentage, combien de gens ont déjà volé dans un magasin en France ?  Combien ont déjà été condamnés ? »  Les chiffres librement proposés correspondent au prix marqué l’étiquette de sa veste comme dans Priceless de Richard Sanders et Michel Huot.

Puis il nous raconte son enfance en Caroline du Sud : à quatorze ans, il faisait des tournées de cirque avec ses parents et découvre sa première « sensation magique » avec une boîte de mouchoirs ! Une introduction saugrenue à cette « routine » dite des boulettes avec un spectateur cobaye et un public complice. Le magicien faisant disparaître successivement des boulettes de papier de plus en plus grosses sous le nez du spectateur assis sur une chaise. François Martinez explique le choix de son nom de scène pour se fondre dans le paysage la culture de notre pays. Un prénom franchouillard et un nom espagnol qui rappelle les colonies d’autrefois! Il fait aussi une mise au point sur l’affiche de son spectacle où l’on voit un drone voler entre ses mains, comme pour montrer qu’i est au fait des technologies contemporaines. Malheureusement, pour des problèmes de sécurité, il n’y aura pas d’objet volant ce soir. Encore soi-disant une promesse de magicien non tenue et une déception de plus pour le public qui commence à douter fortement de la véracité de ses dires !

A la place, il nous propose le fameux tour de cartes avec un jeu jumbo… Après une leçon de sophrologie et une entame de pseudo-hypnose, il demande à une spectatrice de dire stop sur une des cartes qui tombent en cascade dans ses mains. Un coin de cette carte est déchiré et piétinée par la spectatrice qui la place ensuite dans une déchiqueteuse. Les bouts restants placés dans un mouchoir sont brûlés devant le public mais cela a pour effet de reconstituer la carte en entier, sauf le bout déchiré qui lui correspond bien ! 

Puis le magicien-mentaliste va tenter une expérience de transmission de pensée avec une spectatrice qui lui servira de réceptrice. Il présente verticalement une pochette transparente avec cinq cartons, dos au public. Sur chacune des faces, est inscrite une activité de la vie quotidienne. La spectatrice en choisit une librement sans dire laquelle.  Un spectateur va alors essayer de deviner cette activité en lui posant plusieurs questions et elle répondra simplement par oui ou par non. Après sept questions, l’activité inscrite est révélée… Sur les autres cartons retournés : une activité différente de celle choisie par la spectatrice. Nous comprendrons à la fin que son choix était en partie forcé et que les questions jouaient sur un double sens coquin.

François Martinez repart dans ces affabulations. Son premier tour de magie ? Appris avec son grand-père dompteur dans un cirque qui faisait un numéro d’hypnose avec un lion. Mais cela a mal fini et il y perdu un bras. Un histoire-prétexte pour réaliser un tour de cartes avec une seule main. Il entoure un jeu avec un élastique et au stop du spectateur, celui-ci y glisse un doigt. Ce qui a pour but de faire tomber une carte qu’il mémorise. Le jeu alors défait de son élastique est étalé devant la public, la carte du spectateur a disparu mais se retrouve dans la poche de pantalon du magicien comme dans le tour Get Sharky de Christoph Borer.

Suit un « miracle » avec un Rubikcube , casse-tête iconique des années 1970-80, revenu à la mode et provoquant la fabrication de nombreux tours chez les marchands de trucs. Quarante-trois milliards de milliards de solutions pour arriver à le reconstituer…François Martinez va nous en donner plusieurs autres. La première : enlever les étiquettes et les recoller. La deuxième : jeter son cube sur un mur et remettre ensuite les morceaux dans le bon ordre. La troisième : utiliser différents algorithmes et mouvements. La quatrième : mémoriser les faces en quinze secondes et reconstituer les couleurs du cube avec une seule main, sans regarder, derrière son dos. Solution que le magicien choisit et réussit !

Il monte ensuite d’un cran en donnant un deuxième Rubikcube à un spectateur qui le mélange dans son dos etse propose de reproduire ses gestes en utilisant la Programmation Neuro-Linguistique, une méthode utilisée par certains magiciens dans leur routines.. A un stop donné par spectateur, les deux cubes sont montrés et leurs six faces se correspondent parfaitement! Enfin, François Martinez nous parle du niveau « Jedi » ou du « nombre de Dieu », qui correspond à seize coups pour reconstituer les six couleurs complètes. Lui se propose de le réaliser en sept coups, ce qu’il arrive à faire ! Comme Greg Wilson !.

Enfin, il décline sa véritable identité ; ostéopathe pendant douze ans, en 2013 il voulu, à trente-cinq ans vivre pleinement de sa passion et raconter ce qu’il veut, en changeant de personnage sur scène. Il propose à une personne du public de changer de vie pour un soir et de faire plusieurs choix. « Nous sommes demain matin et vous avez une décision rapide à prendre. Avec votre valise à l’aéroport, vous avez le choix entre différentes destinations. »

Le magicien fait alors tourner un globe terrestre devant la spectatrice qui dit :  stop  sur une ville choisie au hasard. Inscrite aussitôt sur le grand carnet du spectacle. Puis il présente un magazine de voyages et à un nouveau stop de la spectatrice, s’arrête sur une page qui va déterminer l’activité du séjour. Elle aussi, inscrite sur le carnet !

Pour finir, dans un sac de lunettes multicolores, une autre spectatrice est invitée à plonger la main pour en tirer une paire d’une certaine couleur. Là aussi déjà inscrite sur le carnet ! Révélation finale avec l’apparition du fameux drone évoqué sur l’affiche du spectacle. Il est bien là mais en modèle réduit au fond de la salle, près des régies lumière et son. François Martinez le pilote avec son téléphone portable jusqu’à la scène. Le drone apporte une clé qui va lui permettre d’ouvrir un bocal transparent et bien visible depuis le début sur une table. S’y trouve un papier où sont inscrits trois choix « libres » indiqués par une spectatrice, après que le magicien ait récapitulé les différentes étapes du tour, pour rendre encore plus impossible cette révélation finale….

Toujours accompagné de sa fidèle équipe depuis 2014, François Martinez s’inscrit dans la pure tradition des « stand-up » : réparties, bagout, humour et interaction constante avec le public…Un travail rôdé lors de nombreux passages sur des scènes ouvertes comme au Théâtre Trévise à Paris ou au Festival de Montreux (Suisse).

Il suit ainsi les (grands) pas d’Éric Antoine qui avait instauré une nouvelle fraîcheur dans la magie avec un texte très écrit pour solo déjà en 2006…
Chez François Martinez, toujours drôle et pertinent, pas de temps mort et une assurance de chaque instant. Un spectacle avec avalanche de jeux de mots, références, clins d’œil,effets efficaces et diversifiés, conclus par un hochement de la tête et par ses irrésistibles :Et Bim ! ou :Un truc de dingue ! Sa marque de fabrique…Cette prouesse d’une heure va à l’allure d’un TGV et le public n’a pas le temps de voir toutes les subtilités du paysage… 

Avec Menteur ?, François Martinez a fait évoluer son personnage, tronquant son costume deux pièces classique contre un bermuda et des converses rouges du plus bel effet. Un style plus rock’n’roll style Angus Young qui correspond mieux à son univers. Et cela le rend plus attachant et sympathique. Des mythos comme lui , nous en redemandons !

Sébastien Bazou 

Spectacle vu à la Darcy Comédie, Dijon (Côte-d’Or).

https://francois-martinez.com/

 

 

Le Festival international des Arts de Bordeaux-Métropole Stillness in the fall par un collectif de photographes libanais

Le Festival international des Arts de Bordeaux-Métropole

 Stillness in the fall par un collectif de photographes libanais

Unknown-2 Cette exposition est, à l’initiative de Rima Maroun, le fruit d’un appel lancé par Hammana Artist House, une fondation d’art au Liban. S’est ainsi formé un collectif solidaire de photographes de ce petit pays, y habitant encore ou vivant du moins en partie à l’étranger. Sont ici présentées sur grandes feuilles de papier juste accrochées à des cimaises de contre-plaqué ou en format vidéo, les photos faites en quelques années par six hommes et six femmes de génération différente. Ils ont une lecture tout à fait passionnante de la situation actuelle dans ce pays malade d’une corruption politique endémique et victime comme on sait d’une crise socio-économique. En 2019, la révolution l’a précipitée et cette crise sans précédent a encore été aggravée l’an dernier à la même époque à la suite d’une gigantesque explosion dans le port de Beyrouth, avec quelque trois cent morts et des centaines de blessés et sans abri. Est ensuite arrivé le covid dans ce pays où tout semble s’effondrer et où il faut tenter de survivre même quand l’inflation est galopante et quand l’électricité comme l’eau, la wifi, manquent souvent. Et où il faut faire venir de l’étranger, les médicaments indispensables… Bref rien n’aura été épargné aux habitants de ce pays où une très faible minorité détient pouvoir et capital. Reste l’entraide et la solidarité!

« Nous devions nous voir, disent les artistes de ce collectif pour la première fois le 17 octobre 2019, le premier soir de la révolution. Nous avons donc dû annuler cette première rencontre. Nous étions tous engagés personnellement dans la révolution et avons donc laissé tomber l’idée pendant deux ou trois mois avant de prendre la décision de se revoir.  Le pays est entré en banqueroute à ce moment-là. Pour ces artistes, « rendre un cliché, la regarder et essayer de comprendre la réalité. »

 0S6A7979_s-819x1024Leva Saudargaité Douaihi, architecte, vit actuellement en Afrique du Sud. Avec Les Dernières Graine, elle montre comment dans une ville chaotique, la nature arrive quand même elle aussi à survivre. Elle a, entre autres photographié un arbre décapité sur un trottoir en mauvais état ou une touffe de plantes accrochées à une façade. Un cliché , d’une merveilleuse petite verdure inattendue dans une ville ravagée et qui semble redonner l’espoir d’une meilleure existence au quotidien à ses habitants qui, petit à petit, la quittent et souvent, s’exilent à jamais.

Paul Gorra( ci-dessous) lui a pris des photos juste pendant la tragique explosion ou ensuite d’immeubles en cours de rénovation. Là aussi deux facettes d’une ville, entre une mort qui est sans doute le résultat d’une mauvaise gestion politique à l’échelle de tout un pays, et une vie ou plutôt une survie…

Manu Ferneini, la plus jeune de ce collectif ( vingt-trois ans) avec Le naufrage ne veut pas « raconter une histoire linéaire » avec ses images mais « transcrire un sentiment permanent et troublant : celui de vivre un naufrage au ralenti. » Comme avec cette photo d’un homme âgé seul assis sur son lit, visiblement accablé dans un appartement dévasté par l’explosion.

Myriam Boulos, elle, dans un format vidéo associe images et texte. Depuis les trois événements successifs qui ont marqué à jamais l’histoire récente de son pays, et surtout depuis la révolution, « Tout, dit-elle, a été physiquement et émotionnellement déroutant, épuisant mais aussi beau et triste. Comme un éveil. C’était comme si nous sortions à peine d’une relation abusive pour finalement se dire : non ce n’est pas normal. » “A travers cette ville, dit-elle, j’essaie de trouver ma place et de comprendre la société libanaise, contradictoire et fragmentée dont chaque partie survit dans sa propre bulle. Je me demande aussi comment se réinventer dans une société patriarcale et capitaliste.” Ses séries traitent de féminité et de révolte et ont été exposées de par le monde, notamment à Paris à l’Institut des cultures d’Islam.

Envahie par un nuage de gaz lacrymogènes, elle a pris toutes ses photos les yeux fermés…. « Et quand l’explosion a eu lieu, nous nous sommes cachés dans la salle de bains, en attendant de mourir. » Ses photos témoignent du croisement permanent dans ce genre de situation, entre l’extérieur et l’intérieur, entre un événement collectif et l’intime. »Je me rappelle les larmes d’Andréa, alors que nous marchions vers sa maison détruite. »

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Elsie Haddad avec Perturbation a voulu montrer de façon plus conceptuelle : « la situation dans l’industrie de la publicité extérieure, parfait exemple de la mauvaise gestion collective pour laquelle le Liban est devenu célèbre»comme le déclarait déjà le propriétaire d’une société spécialisée… en 2004. De remarquables photos en noir et blanc de squelettes en ferraille de grands panneaux publicitaires qui submergeaient les bords des routes désormais vides de toute affiche. « Un société de consommation oppressante » dit-elle aussi mais quand ces panneaux ne servent plus à rien dan un pays qui s’effondre, est-ce bien mieux?  Et ses cliché témoignent clairement, comme une métaphore, de l’absence de commerce véritable donc de relations entre les gens dans un pays en ruines… Pourquoi en effet faire de la pub pour des produits qu’on ne peut même plus se procurer dans un « pays qui consomme sans produire. Où tout a été stigmatisé pour embellir les dysfonctionnements profondément dissimulés. »

Out-of-Hand-1024x683-1Et aussi dans un format vidéo : Hors de Contrôle de Betty Ketchedjian, une œuvre d’inspiration conceptuelle remarquablement filmée. La chute avec fracas d’une pile d’un vingtaine d’assiettes soigneusement empilées sur un évier en inox. Comme un autre métaphore domestique de la catastrophe qui s’est abattue, là aussi en quelques secondes, sur une ville qui n’avait pas besoin de cela.

«Prendre des photos pour comprendre la réalité.» Une phrase qui dit tout… Et cette belle exposition, mériterait d’être à nouveau présentée en plein centre ville de Bordeaux. Le Liban, c’est loin de la France mais pas tant que cela, et ce pays a toujours été culturellement proche de nous. Un grand sourire au passage à Robert Abirached d’origine libanaise (voir Le Théâtre du Blog) qui nous quittés il y a quelques mois et qui aurait sans doute beaucoup aimé cette exposition…

Philippe du Vignal

L’exposition a été présentée du 1er au 23 octobre à la Fabrique POLA, 10 quai de Brazza, Bordeaux ( Gironde).

 

 

 

Le Festival international des Arts de Bordeaux-Métropole (suite et fin) La Coulée douce par l’Opéra Pagai

Le Festival international des Arts de Bordeaux-Métropole (suite et fin)

 

La Coulée douce par l’Opéra Pagai

 Après quelque trois semaines de spectacles, avec, à la fois quatorze compagnies internationales mais aussi onze régionales et vingt trois de tout l’hexagone, un focus Liban, quatre journées professionnelles, deux soirées festives, etc. soit trente spectacles et expositions, cette Coulée douce clôt le festival. Une grande installation réalisée au Carré-Colonnes, Scène Nationale de Saint-Médard-en-Jalles (30.000 habitants) jouxtant Bordeaux. Le lieu est dirigé par Sylvie Violan qui est aussi à la tête du FAB.

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Une installation hors-normes, étonnante et d’une grande poésie, à la fois dans le hall et dans les bureaux, sur le toit- terrasse et sur la scène mais aussi dans un merveilleux et grand jardin tout proche. « Une soirée en douceur, apaisée, un voyage du rêve à la réalité, du jour à la nuit tombée, avec du feu pour se guider. Une soirée décousue mais recousue par le fil que nous n’avons cessé de tirer malgré tout, celui de notre imaginaire, de notre besoin d’émerveillement, de nature, de vivant, de liberté… » Sylvie Violan, a fait très fort et a eu raison de laisser transformer l’ensemble de ce bâtiment en espace «naturel». Toute l’opération est orchestrée avec une parfaite maîtrise par une équipe technique et administrative, aidée par une trentaine de bénévoles efficaces.

 ©_Pierre Planchenault

©Pierre Planchenault

D’abord inauguration «du plus haut carrelet de la région» par la (fausse) directrice de la proche Scène nationale de Blanquefort, l’adjoint au maire de Saint-Médard-en Jalles et et le président de l’association des carrelets de Gironde c’est à dire de grands filets carrés à mailles fines que l’on remonte avec une corde sur poulie à partir d’un petite baraque en bois sur pilotis. Rempli quand tout va bien, de petits poissons et de crevettes que l’on déguste aussitôt. Bien entendu, cette partie de pêche très populaire ne va jamais sans un coup de blanc ou rouge-on est en pays de vignes ! Sur la place devant le Carré-Colonnes, quelque deux cent personnes… Un technicien s’affaire à tirer sur un fil pour dévoiler sur le toit-terrasse justement une de ces petites maison en bois. Et, il y a, après cette inauguration et servi sur la place devant la Scène Nationale, un verre -à pied! de vin blanc avec crevettes et tartines beurrées. Tout cela gratuitement comme la déambulation! Des bénévoles préparent aussi des feux de bois dans de grandes coupes et allument des bougies dans des pots en terre qui nous guideront pour aller dans le proche jardin.

Puis nous sommes invités à entrer dans le hall, de chaque côté une rangée de plantes vertes dont les graines ont été offertes aux spectateurs du Carré-Colonnes pendant le confinement. Il les ont soigneusement semées dans des pots qui ensuite ont été entretenus par les techniciens du lieu…. Et il y a des bassins avec de nombreuses autres plantes, celles-là mises en place par l’Opéra Pagai. Comme ce bar à graines tenu par la jeune maraichère qui vous propose d’en semer aussi à votre tour:persil, tomates, etc. Plus loin une chanteuse accompagnée par un accordéoniste régale le public.
La suite ? Une montée dans les bureaux complètement investis par l’Opéra Pagai, l’équipe du Carré-Colonnes s’étant provisoirement réfugiée dans une salle de répétition… Dans l’un, un fromager qui prépare des faisselles de fromage blanc agrémenté d’épices, fruits secs… Plus loin au bout d’un couloir où pendent des peaux de moutons, un bureau remplis de bouquets d’herbes aromatiques.

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Un autre est transformé en poulailler avec un tapis d’herbe verte et des casiers -d’où ont disparu les dossiers- rempli de paille et donc une dizaine de poules en liberté surveillée… Par un escalier de de secours en béton brut,, sous la surveillance bienveillante de pompiers un peu partout, nous grimpons jusqu’au toit-terrasse. Deux lits en fer forgé et à côté un trio un violoncelliste, un chanteur et un flûtiste jouent des airs de musique baroque… dans la nuit silencieuse.

 Puis nous redescendons jusqu’au grand plateau, soigneusement clôturé par des barrières en bois, et transformé en une  belle prairie elle aussi en herbe véritable… Avec une dizaine de moutons fraîchement tondus et un agneau de trois semaines. Au-dessus et pendue aux cintres par des câbles, la réplique de la petite maison en bois où «habitent » une jeune femme et sa petite fille, laquelle se balance sur une escarpolette. Et dans la salle tout près de la scène, un pianiste qui joue du Chopin, le public lui étant remplacé par des rangées de maïs fourrager. Les visiteurs et surtout les enfants étant subjugués par cette installation aussi simple que poétique.

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Puis, on peut finir ou commencer- c’est au choix- ces deux heures de promenade insolite par une incursion dans un grand jardin appartenant à la municipalité et mis à la disposition de la Scène Nationale. Après avoir été défriché par des bénévoles, la jeune maraîchère qui gère aussi le petit restaurant du Carré-Colonnes, y cultive des légumes qui serviront à préparer des soupes pour le public. Un endroit insolite, plein lui aussi de poésie, avec des centaines de petites bougies. On ne discerne pas bien les plantations mais il y a des bancs pour faire une pause et rêver dans la nuit qui tombe doucement sur Saint-Médard-en-Jalles… Que demande le peuple? L’Opéra Pagai n’a pas raté son coup! Une bouffée d’air frais aussi poétique que loufoque, comme cette Coulée douce, loin des -souvent prétentieux- spectacles parisiens, cela ne se refuse pas…

 Philippe du Vignal

Installation vue le 21 octobre au Carré-Colonnes, Scène Nationale de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde) de 18 h 30 à 21 h 30.

 

 

RX contes gouttes, textes de Martin Bellemare, conception et mise en scène de Geneviève L. Blais

RX contes gouttes, textes de Martin Bellemare, conception et mise en scène de Geneviève L. Blais

contes gouttes

Lucille Roche © theatre à corps perdus

 Derrière ce titre en forme de jeu de mots, une expérience pédagogique…

Nous sommes invités à pénétrer dans une salle de l’École Supérieure d’Art Dramatique de Paris, pour une «consultation poétique» individuelle de trente minutes donnée par l’un.e ou l’autre des quatorze élèves de la promotion 2023.

La metteuse en scène québécoise, coutumière de spectacles inhabituels dans des lieux insolites et non théâtraux a conçu Rx : Contes-Gouttes en 2020, pendant le confinement, à l’invitation et en coproduction avec le NEST de Thionville, le Centre dramatique de l’Océan Indien, le Théâtre d’Angoulême et la Maison Maria Casarès. Une première série de «consultations» téléphoniques a été présentée en décembre 2020, en France, à la Réunion, aux Antilles et au Québec. Puis le concept a été repris dans une version scénique au Québec, dans un face-à-face acteurs-spectateurs.

Serge Tranvouez, directeur de l’E.S.A.D. a demandé à Geneviève L. Blais d’adapter ce module pour ses élèves de deuxième année.

Lucas, en blouse blanche, fait asseoir le patient sur la table d’examen, avant de lui poser une série de questions qui lui permettront d’administrer, en guise de remède, de petites histoires poétiques. Des questions intimes mais assez générales pour que nous restions à l’aise: ce qu’on aime, ou aimerait, à quoi l’on rêve, si l’on choisit la vitesse ou la lenteur, la performance au travail ou la qualité de vie. «C’est en fonction des réponses de chacun que je choisis les textes », dit le jeune homme à l’issue du tête-à-tête avec le spectateur.

 L’acteur se glisse dans le rôle d’un thérapeute bienveillant, qui, passé un moment de timidité, n’hésite pas tisser un lien de proximité avec son “patient“, à le sonder et à lui délivrer les contes imaginés par Martin Bellemare. De mignonnes fabulettes où il est question d’âne, d’éléphant, d’araignées… L’auteur québécois écrit ces courts récits depuis une dizaine d’années et envisage de les publier. Il a puisé dans ce corpus avec Geneviève L. Blais, en travaillant aussi avec elle sur le questionnaire des consultants.

« Pour de jeunes acteurs, c’est un défi intéressant, dit la metteuse en scène. Il leur faut très vite choisir les contes selon les réponses. Un travail sur l’écoute, le lien et comment emmener le spectateur avec soi, lui donner des zones de confort. Ils ont appris à être conscients de ce qu’il ressent. »

Nous passons un agréable moment assis, puis allongé sur la table d’examen, à se relaxer avec un élève-comédien se penchant sur nous avec bienveillance et qui nous raconte de jolies histoires… Et nous apprécions la qualité d’écoute et la sensibilité de notre »thérapeute » qui se livre à cet exercice difficile mais formateur… Avec la curiosité de rencontrer ses camarades de classe. Devant le succès de l’expérience, Contes-Gouttes devrait continuer au-delà des trois jours initialement prévus. A suivre donc.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 28 octobre, à l’E.S.A.D. , Forum des Halles, 12 place Carrée, Paris (I er).  T. : 01 40 13 86 25.

 www.acorpsperdus.com

 

 

 

 

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck

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© Simon Gosselin

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck 

 Nous avions vu ce spectacle en mars dernier, au Théâtre du Nord, alors occupé par les intermittents et les élèves de l’Ecole. Une prise de fonction donc mouvementée pour David Bobée, nouveau directeur des lieux, Christophe Rauck, lui, en quittait la direction pour celle de Nanterre-Amandiers, sur un beau geste artistique: une mise en scène en forme de conte cruel. 

 La Fille-Roi, reine des neiges, encagée dans une vitrine où s’amoncellent des flocons, se vit comme une «anomalie ».  Comment être libre et régner ? Comment refuser le mariage quand le pays réclame une descendance et assumer sa passion pour une dame de compagnie? Comment s’émanciper des cauchemars de l’enfance : un père aimé mort à la guerre et une mère en exil ?  

La pièce s’inspire de la vie de la légendaire reine Christine (1626-1689) avec une vision contemporaine des problèmes liés au «genre» et au Pouvoir. Sara Stridsberg se nourrit de l’Histoire, pour créer un personnage aussi complexe que la structure de la neige…  Enfant unique du roi Gustave-Adolphe de Suède, elle a six ans quand elle accède au trône. Elevée comme un garçon, habile cavalière et chasseuse mais aussi fine diplomate et femme de lettres, elle s’entoure de penseurs, dont René Descartes. Mais elle abdiquera en 1654, après dix ans de règne, au profit de son cousin qu’elle refuse d’épouser. Elle quittera la Suède pour de longues pérégrinations à travers l’Europe, avant de s’établir à Rome.

Image finale de la pièce, ce départ : la liberté! Après d’âpres débats avec le Régent : le Pouvoir, et son fiancé: Love, sa dame de compagnie, Belle et le Philosophe, ou encore avec le fantôme sanguinolent de son père… Aux prises à des pulsions contradictoires, l’autrice ne trahit pas sa source historique mais situe cette pièce à une époque indéterminée et brouille les temporalités de la fable.

Christophe Rauck donne vie à ces personnages grâce à une direction d’acteurs minutieuse et une mise en scène au rythme sans faille, malgré quelques longueurs et scènes répétitives. Sarah Strisberg sacrifie parfois au dogmatisme féministe -et c’est dommage- pour rendre justice à ce personnage emblématique du matrimoine et questionner ainsi les rouages du pouvoir masculin.

Marie-Sophie Ferdane, en scène tout au long du spectacle, incarne la Fille-Roi avec énergie et nuances: froide devant ses pairs ou brûlant de passion pour la tyrannique Belle (Carine Goron), fondant d’amour pour sa mère, mutine, jouant aux jeux de la guerre avec le Roi Mort (Thierry Bosc avec une perruque et très en forme)… A la fois enfantine et dame de fer, avec une androgynie féminine, elle évolue très à l’aise d’une humeur à l’autre, dans ou hors le cercueil de verre sur lequel la neige tourbillonne ou s’amoncelle en manteau protecteur. Scénographie d’Alain Lagarde avec des images où la lumière froide du Grand Nord contraste avec des zones plus sombres et plus chaudes. 

Dans ce paysage de contes d’Andersen, le Philosophe, sous les traits d’un Africain frigorifié (Habib Dembélé), inculque à la femme-Roi capricieuse la notion de libre-arbitre et la pousse à le suivre vers les pays chauds. Mais il mourra d’un refroidissement, comme Descartes à Stockholm en 1650. L’exercice du libre-arbitre, quand soufflent des vents contraires, à l’intérieur comme à l’extérieur des personnages, pourrait être le cœur de la pièce. «Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe», dit l’écrivaine suédoise que Christophe Rauck met ici en scène avec bonheur et pour la seconde fois après La Faculté des rêves en 2019. 

 Mireille Davidovici

 Du 25 novembre au 18 décembre au Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

 

 

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