Judith ou Le corps séparé d’Howard Barker, traduction de Jean-Michel Déprats, par le collectif Morsures

Judith ou Le corps séparé d’Howard Barker, traduction de Jean-Michel Déprats, par le collectif Morsures

La pièce avait été créée en France dans une mise en scène de Jean-Paul Wenzel en 2007, puis reprise par Chantal de La Coste à la MC 93 à Bobigny.  Le dramaturge britannique (soixante-quinze ans) maintenant bien connu et joué en France (voir Le Théâtre du Blog), prône un «théâtre de la catastrophe. Selon lui, « ce doit être une expérience éprouvante : la plus grande réussite d’un écrivain est de créer un personnage qui suscite de l’angoisse. » Ici, il reprend la célèbre histoire de Judith, celle qu’on peut lire dans L’Ancien Testament. Une  jeune et belle veuve sauvera la ville de Béthulie, en séduisant le chef de l’armée assyrienne, Holopherne qui assiège cette cité juive. Pour ensuite, avec l’aide de sa servante, le décapiter avec son épée. Puis elle accrochera la tête d’Holopherne à un rempart, démoralisant ainsi l’ennemi.

© Marie Pétry

© Marie Pétry

Un formidable scénario (unité de temps, de lieu et d’action) pour cette décapitation nocturne par Judith qui sait aussi parler pour séduire. Donc à la fois faible mais assez forte pour affronter la violence sexuelle d’un chef  de guerre tout puissant, résister à sa séduction et arriver ensuite à le tuer… Un thème traité, entre autres dramaturges, par Jean Giraudoux et qu’on voit aussi peint dans de nombreux tableaux, le plus célèbre étant du Caravage mais aussi celui d’Artemisia Gentileschi, la grande peintre de la Renaissance (1597-1653). Mais La Bible est juste une source d’inspiration pour Howard Barker et il en donne une vision personnelle.  «Pour moi, la définition de la tragédie est la suivante: il s’agit d’un moyen permettant de comprendre la nécessité de mourir. La tragédie n’est pas une histoire triste… La tragédie est une forme artistique pour ceux qui aiment la vie… Si vous aimez la vie vous aimez forcément la mort. » 

Comme dans La Bible, cette jeune et belle veuve juive s’introduit la nuit dans la tente d’Holopherne avant une grande bataille qu’il doit mener au petit matin. Chef de guerre redoutable et cruel, il côtoie la mort y compris celle de ses amis. Mais il est ici obsédé par la question de sa disparition à lui… Et il accueille Judith, en mettant curieusement les choses au point : «Ce soir, il faut que je parle de la mort. Par exemple, de l’arbitraire de ses choix. Ça, il m’est impossible de le comprendre. Ça, ce m’est une torture de l’envisager. Sa façon de tripoter tel ou tel. Son indifférence vis-à-vis d’un autre. Le signe qu’elle fait à tel ou tel. Son aveuglement vis-à-vis d’un autre. Cette désinvolture, ça me hante. Ça ronge ma curiosité. J’irais jusqu’à dire que cette qualité propre à la mort a gouverné mes émotions et m’a rendu la bataille précieuse. Entrez. Car si la victoire est l’objet de la bataille, la mort en est le sujet, et la mélancolie des soldats n’est que le singulier silence d’un amour profond. »
Chez Howard Barker, Judith n’est pas insensible à Holopherne et a envie de faire l’amour avec lui. Mais elle ira jusqu’au bout et tranchera la gorge de cet homme tourmenté dont une partie de lui-même sait ce qui l’attend. Et tout se passe ici comme s’il éprouvait  même une sorte de jouissance dans la résignation. La servante de Judith étant là comme le faire-valoir mais aussi l’idéologue de sa maîtresse, et bien entendu elle a un rôle essentiel, ici remarquablement bien interprété par Karin Romer.

Reste à faire vivre avec intelligence et sensibilité…ce texte écrit avec un minimum de de détails – l’écrivain va droit au but en privilégiant même parfois un langage des plus crus : Judith : Je ne peux me déshabiller avec vous. Holopherne : Leur cul, leur con de cul à l’air. Judith : C’est beaucoup plus dur que je ne pensais. Holopherne : Oui, et vous avez à peine commencé. » Sur un beau parquet, juste un sommier avec un drap, une chaise droite noire et, derrière une poutre verticale, l’épée d’Holopherne dont Judith se saisira pour accomplir l’irréparable. C’est tout. Aucune musique ou effet sonore, juste -et bien vu- le léger bruissement de la pluie sur la toiture de cet ancien atelier. Comment dire à la fois le plaisir sensuel et la folie, l’autorité et le pouvoir de séduction d’Holopherne, la cruauté monstrueuse de cette décapitation accomplie par cette amoureuse qui reste une guerrière: on l’oublie trop souvent? Comment dire scéniquement cette réflexion sur la mort, la volupté, le désir, alors qu’elle va tuer Holopherne qui sait qu’il va mourir. Comment montrer Judith presque nue à cheval sur le corps de cet homme qui vient de mourir et qui va en prendre le sexe.  La pièce exige une actrice exemplaire, puisqu’il faut marier réalisme, tragique et surtout érotisme… Et là tous les metteurs en scène savent que ce n’est jamais facile au théâtre, surtout dans un petit espace.

Le collectif Morsures s’est attaqué à cette Judith ou le corps séparé «en faisant le choix de rester toujours au plus près du texte. Pénétrer la langue de Barker. L’attaquer frontalement, la mordre en toute naïveté et dans l’innocence du désir. Etre mordu par elle ? Consentir et succomber à la tragédie, à ses excès nécessaires, à son lyrisme comme à sa crudité. Penser le théâtre comme un combat joyeux, en corps à corps avec la matière du texte. Oser la brutalité. Eprouver la jubilation de tenter l’impossible. Jouer avec l’outrance et faire le pari de représenter l’irreprésentable. (…) Aucun artifice. Des corps dans la mastication des mots.Un oratorio politique et charnel. Cruel, punk, sensuel. »

Ce que nous avons vu est encore une étape de travail. Faute de  metteur en scène, le jeu n’est pas assez précis et il manque ici une direction d’acteurs efficace. Les pièces d’Howard Barker sont d’une rare exigence et pas faciles à monter. Et il  faudra encore du travail pour que ce collectif arrive à un résultat convaincant. A suivre donc…

 Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 7 décembre au Regard du Cygne, 210 rue de Belleville, Paris ( XX ème).

La pièce et l’œuvre d’Howard Barker dans son ensemble sont publiés aux Editions Théâtrales.

 
 


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