Enfin le Cinéma !

Enfin le Cinéma !

Mireille Davidovici avait ici parlé de cette formidable exposition en novembre dernier. Peu de temps avant sa clôture, Bernard Rémy y revient avec un regard d’historien de la danse et du cinéma. Un autre point de vue…

 Dénominateur commun des peintures, photos, films, et sculptures exposés : la puissance du corps et des matières. Tout devient rapports de forces, tensions sans souci de représentation…

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A la fin du XIX ème siècle, l’idée de mouvement se généralise avec les transports en commun mais aussi avec l’apparition des à-plats en peinture et au début du XX ème siècle, avec ce qu’on appellera la «danse moderne »… On peut voir ici un film exceptionnel où Loïe Fuller (1862-1928) (voir dans Le Théâtre du Blog la performance récemment présentée dans ce même musée) danse avec d’immenses voiles bancs plissés. Cette Américaine est une pionnière de la danse moderne en France, avec Isadora Duncan qu’elle soutint. Elle inventa une Danse des voiles qui l’enveloppent. De longues planches de bois harnachées aux bras  permettaient à l’immense drap blanc de varier la rythmique de ses plis. Son autre invention : dépasser l’espace amorphe construire son milieu de danse et elle crée un dispositif de lumière et de couleurs rendu possible grâce à la lumière électrique. Et dont Laurence Louppe donna une description précise. Loie Fuller tournoie sur un carré de verre éclairé par en-dessous. Faisceaux de projecteurs, miroirs judicieusement placés démultipliaient son image à l’infini.C’est un quasi studio de cinéma. Orson Welles y trouva-t-il une inspiration pour La Dame de Shanghai? Elle vécut vingt ans avec Gabrielle Bloch et participa avec Nathalie Barnay à un groupe d’artistes lesbiennes. Et très audacieuse, Loïe Fuller servit même de certains travaux de Marie Curie.

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Il y a aussi les scintillantes images d’Alice Guy, la première cinéaste qui réussit à capter des points lumineux dans le ruissellement d’une petite chute d’eau. La belle française Cléopâtre-Diane de Mérode (1875-1966), fut nommée grand sujet à l’Opéra de Paris qu’elle quittera en 1898.

Elle présente à l’Exposition Universelle de 1900 des danses cambodgiennes dont La Javanaise. Et on peut voir dans un extrait de film, ses gestes très déliés, fluides, loin de la rigidité classique. On sent qu’elle aime se costumer mais très tôt elle arrêtera de se produire. Elle change de « scène » et posera pour Edgar Degas, Henri de Toulouse-Lautrec et Paul Nadar. Cheveux défaits et diadème, une de ses photos (vers 1893).

PHO%2FPHO%201988%2FPHO%201988%2028%2010Elle devient célèbre dans le monde entier moins pour ce qu’elle fait, que pour son apparence. Paul Klee célébra sa beauté gracieuse et il la voit danser en 1901 à Rome : « C’est la plus belle femme que l’on puisse voir. Chacun connait sa tête. Mais il faut avoir vu son cou pour de vrai. Rien que la beauté absolue. » Il assiste également au spectacle de Loie Fuller à Naples.

La danseuse est comme une Lola Montes qui aurait réussi: avec l’apparition des moyens de reproduction modernes, les échelles de valeur sont en train de changer. Etonnamment, elle surgit ici dans un montage de l’époque entre des jeux d’enfants et une opération chirurgicale…  

Les matériaux abondants ici ne pèsent pas, alors que le film Berlin, symphonie d’une grande ville de Walter Ruttmann(1927) totalisait les mouvements d’une ville en une seule journée. Dominique Païni, lui, décloisonne tout : films, peintures, photographies, céramiques, sculptures et redistribue. Cela crée des rapports entre les parties et tout se passe comme si cette exposition était le creuset actif de nouvelles relations.

Deux principes à cet accrochage : des cadres de toute dimension : hauts, étirés, resserrés et limitant films, peintures, photographies et ce qui se situe entre les formes, créant de l’air. Dominique Païni qui a été directeur de la Cinémathèque française, a une connaissance profonde des films ; il sait éviter l’accumulation et susciter la naissance de cet événement que furent les relations momentanées entre films, photos, peintures, sculptures libérant des couleurs et lumières advenant dans la pensée.    

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Le commissaire de cette exposition inscrit la modulation dans le cadre. Et un des moments exemplaires est Le Linge séchant au bord de la Seine, une toile de Gustave Caillebotte. « Il s’agit pour Caillebotte de peindre l’air » écrit Dominique Païni (il a écrit lui-même toutes les excellentes légendes). Il montre un peu  des frères Lumière, un peu de Claude Monet, un peu de Georges Méliès, un peu de Berthe Morisot, un peu d’Alice Guy ou d’Auguste Rodin... Certaines toiles ponctuent un moment historique : dans La Cathédrale de Rouen, Claude Monet avec quelques petites touches de couleur reconstitue la « grisaille » après l’abandon du « terreux » par les peintres. Mais il y a aussi beaucoup de photos exceptionnelles de Paris, la ville-mouvement, la ville-zone, la ville-pierre qui englobe tout.

Stefan Zweig dans Le Monde d’hier (1941) évoque cette modification de l’ordre du temps qui, cessant d’être cyclique et rural, déborde toute mesure et qui, à chaque instant, contracte passé, présent et avenir. Ces ramifications participent à la création des villes montrées ici avec ces photos de Paris… Du temps pur advenant en éclair dans notre actualité. Dominique Païni sait créer un cadre comme rapport de production et sans contours fermés, comme le disait Gilles Deleuze dans son Cours sur la peinture à Vincennes en 81. A travers couleurs, lumières et gestes, circulent ici des variations d’énergie, ascendantes ou descendantes…

Bernard Rémy

Musée d’Orsay, Paris (VII ème) jusqu’au 16 janvier.

 

 

 


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