Cœur instamment dénudé (Première époque), texte et mise en scène de Lazare

Cœur instamment dénudé (Première époque), texte et mise en scène de Lazare

© J.L. Fernandez

© J.L. Fernandez

Une version revisitée, bousculée et «déconstruite» de Psyché. Salut à Molière, au passage et à Corneille qui l’a aidé à mettre en vers sa tragédie-ballet. On connait peut-être l’histoire mais  rappelons-en les grandes lignes. Sur la plus jolie fille du monde, pèsent deux malédictions : ne pas être encore mariée, alors que ses sœurs le sont, normales et fières de l’être, et avoir déclenché la haine et la jalousie de Vénus: son culte est délaissé à cause d’elle.

Elle doit selon l’oracle être exilée sur un rocher sauvage et épouser un monstre non moins sauvage. Ce rocher est le palais des plaisirs et le doux monstre, qui ne doit en aucun cas montrer son visage, n’est autre que l’Amour. Lequel, blessé par ses propres flèches, au grand dam de sa mère à qui sa vengeance échappe, est brûlé par la lampe de Psyché, convaincue par ses sœurs, cette fois envieuses de sa vie de château, de regarder le visage interdit. Les autres détails de la légende fixée par Apulée, auteur latin du II ème siècle, qui a donné forme à cette légende, apparaîtront dans le spectacle.

Ce Cœur instamment dénudé est peut-être bien celui d’une petite fille. Psyché, enchantée dans son enfance par les histoires de son grand-père (joué par le même acteur qui sera Cupidon) devient femme, en découvrant l’amour. Harcelée par des prétendants lourdauds (A nous, me too!), persécutée par Vénus, enlevée par un mystérieux et charmant ravisseur, elle s’ennuiera «grave» au palais des plaisirs et délices avec cet amant furtif, et s’évadera. Comme le dit l’auteur, Psyché n’est pas une victime mais plutôt quelqu’un qui cherche,  demande et n’aime ni s’ennuyer ni se laisser faire, une Louise Michel qui, à treize ans, a appris à dire : non. Et c’est peut-être le cœur de Vénus elle-même, réduite à son rôle de mère, tyrannique et blessée. Ou encore celui de Cupidon, étonné par son pouvoir.  Ce ridicule bébé ailé aura bientôt un corps d’homme : cela fait partie des métamorphoses de cette histoire…

On parle de Lazare comme d’un artiste singulier. Il sait qu’il parle des cités de Bagneux et ce collégien qu’on emmène au théâtre voir ce qui se passe là-haut, un jour a décidé de le faire, ce théâtre mais au pluriel. Plutôt qu’un discours sur la différence, le comédien improvisateur et auteur mais aussi metteur en scène nous propose cent inventions théâtrales, en musique.
Si nous avons bien suivi, ce spectacle rend compte dans son entier de l’histoire de Psyché, ici touffue, traversée de numéros acrobatiques ou dansés, et poèmes… Les acteurs-musiciens jouent avec toute la vérité de leur savoir-faire, avec une rigueur et en engagement absolus.
La scénographie d’Olivier Brichet est une machine à jouer et le spectacle tient du cirque : pas d’images autres qu’en fond de scène, la photo fameuse de Louise Michel, apparue un instant. Les images, ce sont les interprètes qui les font, en désarticulant les éléments mécaniques qui leur sont offerts et grâce aux costumes, souvent ironiques ou démesurés de Virginie Gervaise. Grâce aussi à des incarnations comiques: un oreiller amical et possessif, un couteau gentil qui ne veut pas blesser, le chien Dollar, ou un robot à vendre.

Tout ici est démesuré et ressemble à un spectacle pour enfants, à un  carnaval et à un cabaret, mais inclassable et réjouissant. Et aussi à un opéra contemporain anarchiste. Les comédiens chantent parfois une sorte de récitatif puissant, ou  se posent, le temps d’un air qui peut être scandé, slamé  ou rappé. Cette forme libre où Lazare pratique l’insolence poétique, nous fait penser comme sans doute à son auteur, à Bertolt Brecht. Et par les temps qui courent, la première époque de ce grand spectacle populaire, foisonnant et généreux qui a été créé au Théâtre National de Strasbourg, fait beaucoup de bien. Et nous attendons la seconde avec gourmandise.

Christine Friedel

Jusqu’au 3 mars MC 93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 72.

 

 

 


Archive pour février, 2022

Le Problème lapin, cartographie 7 de l’Atlas de l’anthropocène, de Frédéric Ferrer

Le Problème lapin, cartographie 7 de l’Atlas de l’anthropocène, de Frédéric Ferrer

 

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© Vertical Détour

Nous vous prévenons, c’est on ne peut plus sérieux : le lapin déborde. Il faudra une conférence avec Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz, pour entrevoir l’ampleur et la profondeur du problème. Allons droit à la conclusion: comme l’humain, le lapin est une espèce à la fois invasive et en voie de disparition. Démonstration: tout le monde a entendu parler des ravages commis par les lapins en Australie. Amenés là naïvement pour la subsistance des marins (des immigrants ?), ils ont presque réussi à affamer l’île-continent en se multipliant… comme des lapins et en détruisant son agriculture. Cataclysme inévitable? Après de vains massacres, il a fallu inventer un nouveau cataclysme, lancer un virus (tiens, tiens…). La myxomatose eut l’effet escompté mais prit aussi le bateau du retour et ravagea le monde entier. Jusqu’à ce que l’espèce relève la tête et redevienne invasive… La question lapine, comme dit Frédéric Ferrer, est vaste, complexe et a une infinité de causes et d’effets.

On aura saisi le comique irrésistible de cette conférence, fondé ici sur l’exactitude scientifique absolue des faits exposés, et sur le caractère totalement imprévisible des rapports découverts entre eux. Dont la suite mathématique : 1 1 2 3 5 8 13 21… etc, chiffrage de la prolifération lapine et courbe correspondent au fameux nombre d’or, clé de l’architecture du Parthénon et du portait de Mona Lisa. Sans compter la rivalité grandissante et théâtrale entre les conférenciers, sur le manoir de Kerguelen en Bretagne ou l’invasion des îles du même nom par les pissenlits, que les lapins mangent par la racine, pour leur plus grand bien.
Sans oublier que le « doudou » en forme de lapin tend à supplanter le nounours et que ça prolifère aussi de ce côté-là. Oui ! À l’aide d’incontestables images, textes ou graphiques projetés sur écran, l’ampleur du « problème lapin » s’impose. Le spectateur, qui vient au théâtre avec son actualité, ses questionnements graves, ne peut s’empêcher de voir aussi une image du problème des migrants imposé par certain (e) s politiques (ici l’orthographe inclusive s’impose). Ce n’était pas le projet de l’auteur–acteur, militant éclairé de la cause climatique, mais voilà, le théâtre vit au présent et lui fait écho.

Frédéric Ferrer l’a dit: il mettrait volontiers en scène un Shakespeare, mais sa formation de géographe et l’urgence climatique l’entraînent irrésistiblement dans ses Cartographies. On n‘a pas oublié ses Tokyo forever I et II, une désopilante et tragique représentation d’une commission internationale bloquée dans son impuissance à tenir ses engagements à ralentir d’un degré, voire d’un demi-degré, le réchauffement climatique. Faux suspense : au petit matin, tout finit par un accord  à l’arrache, pour une fois  à la baisse mais a minima.
À ne pas manquer  si cette autre conférence passe à votre portée À la Recherche des canards perdus. La NASA avait tenté une expérience aussi sérieuse que fragile: larguer des canards en plastique sur la banquise et relever leur point d’arrivée pour mesurer la vitesse de la fonte des glaces arctiques. À condition de les retrouver. Comme dans Le Problème lapin, ici nous sommes saisis par la capacité de la science et de la logique à créer des effets d’attente et rebondissements palpitants. Et plus encore, par les coups de projecteur sur les objets de la science, mais aussi sur la science elle-même, et la construction du savoir et du doute. Voir, à l’occasion d’un lever de rideau, l’analyse du mot: agnotologie (fabrique de l’ignorance), ou comment une « bonne » recherche scientifique financée par le lobby du tabac, peut noyer sa nocivité sous d’autres et multiples causes réelles du cancer du poumon, pour dégager sa responsabilité.

En février, Frédéric Ferrer a passé trois semaines à la Maison des Métallos pour une CoOP, coopérative artistique, impliquant un engagement qui déplace les lignes du théâtre en créant tout un éventail de formes participatives. En un mot, la CoOP demande de faire du spectacle avec un public vivant. Apéritif avec vins bio et « sourcés » et terrine… de lapin, activités diverses invitant les participants à bouger, à s’exprimer, à prendre part à la fabrication même du spectacle avec questions et choix. C’est à la fois ludique et pédagogique mais parfois quelque peu laborieux. Ne pas se contenter d’apprendre dans le plaisir du spectacle et l’intelligence du rire, et entrer dans le jeu, serait-ce le premier pas vers un engagement ? Peut-être bien une minuscule métaphore.

Heureusement, en dehors des jeux et mises en situation, et grâce aux recherches, entre autres, de Frédéric Ferrer et de sa compagnie Vertical Détour, les spectateurs-citoyens sont de plus en plus conscients de l’urgence réelle de la question. Et, si la science, bien pesée et bien pensée, nous aidait à passer de l’anthropocène -ère géologique définie par la domination d’une espèce humaine qui modifie le monde pour le pire- au symbiocène – une espèce humaine vivant en bonne harmonie avec la terre ?

En attendant, pour revenir à nos lapins, nous avons écouté avec tant de plaisir les trente questions choisies parmi les cent soixante-dix-neuf posées par le public des Métallos et leurs réponses plus ou moins développées par Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz selon le compte à rebours, que nous somme sortis de là, obsédés par les lapins, au point d’entendre dans une chanson à la radio « le dernier lapin », au lieu du « dernier matin ». Et sans avoir appris – pas le temps- l’origine sans doute licencieuse, de l’expression : poser un lapin .

Christine Friedel

Spectacle vu le 25 février à la Maison des Métallos, 44 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris ( XI ème). T. : 01 47 00 25 20.
En mars, la CoOP revient à Judith Depaule et à l’Atelier des artistes en exil.

 

 

 

 

Coloris vitalis Calenture n° 1 de l’Hypogée, pour clown blanc et explosions de couleurs de Catherine Lefeuvre, direction de Catherine Lefeuvre et Jean Lambert-wild

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©Tristan Jeanne-Valdès

Coloris vitalis Calenture n° 1 de l’Hypogéepour clown blanc et explosions de couleurs de Catherine Lefeuvre, direction de Catherine Lefeuvre et Jean Lambert-wild

Une soirée organisée par la revue Frictions dirigée par Jean-Pierre Han pour la sortie de son dernier numéro le trente quatrième  déjà.. Théâtres-écritures  »où il est question de clowns et de clowneries». Un  titre peu compliqué mais qu’importe… « Cette calenture, dit Jean Lambert-wild, est un délire furieux auquel les marins sont sujets lors de la traversée de la zone tropicale et qui est caractérisé par des hallucinations et le désir irrésistible de se jeter à la mer. Le personnage du clown blanc est depuis plus de vingt ans, une sorte de double personnel et attachant qui réapparait dans nombre des spectacles quand il y joue.Le spectacle mérite sans aucun doute mieux que ce titre un peu compliqué… Le personnage du clown blanc est depuis plus de vingt ans une sorte de double personnel et attachant qui réapparait dans nombre des spectacles quand il y joue. Comme une marque de fabrique

Il avait créé ce monologue il y quatre ans à Limoges. Sur le plateau, juste un tapis rond blanc. Sur un haut cube cachant une grande robe gris bleu à fines rayures rappelant les pyjamas d’autrefois, avec de petites baudruches rouges. Le visage maquillé de blanc, et coiffé du traditionnel chapeau conique tout aussi blanc, ce Gramblanc devient un personnage impressionnant hors-normes. Mince et très grand, il possède une formidable présence. Bien éclairé,  expansif, il passe ici d’une certaine tristesse, à un appétit de vivre dans une explosion de couleurs, comme le suggère le titre de la pièce. 

Ce clown-acteur ou cet acteur-clown (difficile de choisir) a une diction et une gestuelle impeccable et va une heure durant sans jamais quitter son cube, se livrer à cet équilibrisme difficile,  à la fois oral et physique. Il va parfois trop vite et devrait se laisser à des temps de respiration, même si plusieurs fois, une jeune femme en salopette (Christine Ducouret) vient calmement et avec élégance le soutenir à coup de verres de vin rouge et autres boissons revigorantes… Et que nous raconte-t-il dans un texte aux apparences banales mais bien écrit, aux accents tragiques et tissé de poésie: «Et puis j’ai soif aussi. J’ai vraiment merdé dans les préparatifs. Maintenant je suis seul, sans rhum ni biscuits. J’ai faim, j’ai faim. J’entends des voix à présent. Je les reconnais, ce sont les voix des naufragés du monde que j’ai quitté. La mer a englouti une Babel désespérée et surpeuplée, c’est effrayant. Bon Dieu, les poissons sont devenus la chair de la chair de l’homme. Ils se goinfrent du chaos de notre époque qui fait de la mer un cimetière. Il y a beaucoup trop d’humanité au fond de l’eau, c’est écœurant. »

Mais ce clown blanc n’oublie pas qu’il a devant lui des spectateurs qu’il interroge au hasard : Question numéro 1. Voulez-vous sauver votre âme ?… Question numéro 2. Tournez-vous parfois en rond ?… Question numéro 3. Avez-vous toujours le com- pas dans l’œil ?… Question numéro 4. Voulez-vous faire pipi dans le Pacifique ?… Question numéro 5. Avez-vous perdu votre estime ?… Question numéro 6. Entendez-vous des voix lorsque vous êtes en mer ?… Question numéro 7. Mangez-vous du poisson ?… Question numéro 8. Avez-vous un dodo dans la tête ?… »

C’est encore un monologue de plus, dira-t-on… Sans doute mais ici parfaitement assumé et issu bien en amont d’un longue et patient travail d’interprète chez Jean Lambert-wild. Ici aucune bébétisation, comme s’y employaient souvent les clowns des années soixante. Il nous offre ici de belles images insolites grâce au langage proféré et à à la diction spéciale qu’il s’est forgée. Et dans « le bord de plateau » qui a suivi le spectacle, il a eu raison de dire que le langage clownesque est aussi essentiel… que la gestuelle, le costume, les lumières ou les petits airs de chansons. Mais dans cet exercice de style, aucun droit à l’erreur, sinon tout risquerait de devenir facilement approximatif, voire vulgaire. Ici mission accomplie avec mention spéciale au son et aux lumières.

Cela tient même du pari (ici réussi) de tenir une heure sans aucune rupture de rythme, tout en s’exprimant aussi gestuellement et perché sur son cube. Le personnage grotesque du XVII ème siècle, issu de la commedia dell’arte mais aussi en Grande-Bretagne, de ces « artistes » paysans qu’on faisait venir dans les cirques pour jouer les benêts… a évidement bien évolué. Ici, ce descendant du clown banc ne met pas en valeur l’Auguste rouge mais crée son propre personnage. Délirant, à la fois proche de nous par son langage comme chez Footit et Chocolat, au début du XX ème siècle, et à lui seul dans une sorte de comédie souvent grinçante, voire cynique.

Il renverse la situation, en se faisant servir par un pauvre être en salopette qu’il appelle et qui lui obéit aussitôt. Et malgré son costume dérisoire aux petites baudruches rouges rappelant le nez rouge clownesque , ce personnage garde dans son délire «autistique», une certaine dignité qui le rend attachant. Dans la droite ligne des personnages du Pierrot lunaire dandy inventé par le poète belge Albert Giraud (1884) : « Mais le seigneur à blanche basque/Laissant le rouge végétal/Et le fard vert oriental/Maquille étrangement son masque/D’un rayon de lune fantasque. »

Catherine Lefeuvre, comme Samuel Beckett ou Emma la clown (voir Le Théâtre du Blog) tend vers une certain langage théâtral à coloration philosophique. Avec ce personnage hors-normes qui discourt sur la vie et les couleurs en utilisant toutes les gammes de la langue : anacoluthes, répétitions, allitérations…   » Et nous voilà à présent, vous, moi, la couleur, la vie, cette grande histoire d’amour et de poésie, cette grande pourvoyeuse de vitalité qui nous unit, qui nous nourrit, qui nous exalte, qui nous émerveille, qui nous divise aussi, quinous condamne parfois, qui nous fait souffrir, qui nous perd, qui nous trompe et nous jette dans le meilleur des cas sur une scène ou, plus probablement, au fond d’un trou, dans un concert de mains qui claquent.Pris dans les rais du temps qui marche à rebours, j’énumère, je liste, je répète, je recense, je développe, je redis dix fois, mille zéro fois, zéro dix mille fois toutes ces couleurs qui font ma maladie. C’ est ma langue malade qui m’ emporte, elle pend, elle pèse et ne veut plus rentrer. (…)Il faut dire que je suis né plein de pigments bouillonnant dans mes veines qui, pris sous le feu du piment de ma vitalité, sont particulière- ment incontrôlables, irrépressibles, une vitalité qui fatigue tout le monde sauf son réceptacle, moi, le contenu du contenant, le contenant du contenu, le tenant du con tenu, le tenant compte sans tenue, le compte tenu du con tenant, coloré et colorant. »

Nous pensions à nos amis ukrainiens en ces temps douloureux et à la fin quelques mots sonnaient étrangement en ce triste samedi soir au Théâtre-Ecole du Samovar (sic !) : «Ma vie d’avant se dissipe peu à peu dans le miroir de cette vaste étendue. Ici, il n’y a rien d’autre que la mer et le vent qui commandent. Ici, l’on perd ou l’on gagne. C’est tout. » Ce   »petit » spectacle est d’une grande qualité, à la fois par son texte ciselé -même s’il y a parfois quelques répétitions- et par son interprétation, aussi loufoque que rigoureuse. Et, par les temps qui courent, cela fait vraiment du bien. Si un jour, vous le croisez sur votre route, n’hésitez pas…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 26 février au Théâtre du Samovar, 135 rue Pasteur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). 

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs

Coopérative 326, 1 rue Anita Conti, 56000 Vannes. T : 02 97 57 10 36.

Gaston Paris : La Photographie en spectacle

Gaston Paris : La Photographie en spectacle

 Deux expositions mettent sur le devant de la scène ce grand reporter et photographe de presse (1903-1964) injustement tombé dans l’oubli. Il a publié, surtout pour Vu, des images de la vie parisienne des années trente dans les quartiers populaires, et des événements festifs ou culturels. Ce magazine hebdomadaire d’information, le premier a être largement illustré par des photos, a été créé et dirigé par Lucien Vogel. Il parut du 21 mars 1928 au 29 mai 1940 et s’assura, par contrat, l’exclusivité des photos de presse de Gaston Paris. Une grande partie de son œuvre a été dispersée à sa mort. Seuls les négatifs ont survécu, la plupart dans la collection Roger-Viollet. Numérisées, quelque quinze mille images y sont désormais disponibles.Le musée Nicéphore Niépce a acquis en 2006 l’intégralité du magazine VU . Michel Frizot et Cédric de Veigy ont coordonné l’exposition Regarder VU  présentée à la Maison Européenne de la photographie en 2006, puis au musée Nicéphore Niépce en 2007 .

Gaston Paris nous transporte dans les coulisses du cirque, du music-hall et des théâtres. Il privilégie des plans insolites, comme ces danseuses au repos dans le foyer des Folies-Bergère ou les loges du Casino de Paris. Il nous montre aussi le dur apprentissage des petits rats au cours d’Albert Aveline à l’Opéra (1937), sagement alignées, ou encore les exercices d’assouplissement des acrobates, au gymnase Pons à Pigalle, publiés par Vu le 5 juin 1935 sous le titre : Fabrique d’attractions en tous genre. Pour ce même magazine, il crée des photomontages étonnants comme Le Cercle enchanté avec des numéros de cirque photographiés sous des angles inattendus et publiés dans une mise en page circulaire. (Vu du 27 novembre 1933).

L’exposition au Centre Georges Pompidou propose un grand nombre de tirages d’époque ou posthumes, de négatifs et journaux illustrés rassemblés par Michel Frizot, historien de la photographie et commissaire de l’exposition avec Florian Ebner. Ils mettent en exergue  «l’œil surréaliste» de Gaston Paris : «La poursuite des bizarreries est sa passion. Il est constamment à la recherche de rencontres paradoxales et d’objets déroutants, comme la manipulation des mannequins de cire au musée Grévin ou le démembrement des robots de fêtes foraines.»

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 23 avril, Galerie Roger-Viollet (entrée libre), 6 rue de Seine, Paris ( VI ème). T . 01 55 42 89 09. 

Jusqu’au 18 avril, Centre Georges Pompidou, Paris ( IV ème) (entrée libre).

Le musée Nicéphore Niépce ouvert en 1972, est consacré à l’histoire de la photo et à son inventeur, 28 quai des Messageries, Chalon-sur-Saône ( Saône-et-Loire). T. : 03 85 48 41 98
 

 

Mobilisation générale pour les artistes ukrainiens…

Mobilisation générale pour les artistes ukrainiens… 

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Bien entendu, nous relayons aussitôt ce message que nous avons reçu et demain nous publierons de notre côté un autre appel pour soutenir nos amis ukrainiens…

Ph. du V.

Nous, directrices et directeurs de lieux culturels en France, nous exprimons par ce message, notre solidarité au peuple ukrainien et aux artistes ukrainiennes et ukrainiens.


Nous sommes, face à l’urgence et aux dangers encourus par des artistes contraints de fuir la guerre, prêts à nous mobiliser, à contribuer à les accueillir en France, afin qu’ils puissent continuer leur activité et ainsi préserver la libre expression de la culture ukrainienne.

 

 

Premiers signataires
Lucie Berelowitsch, directrice du Préau – Centre dramatique national de Normandie-Vire
Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg
Alexander Neef, directeur de l’Opéra national de Paris
Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre national de l’Odéon
Rachid Ouramdane, directeur du Théâtre national de Chaillot
Wajdi Mouawad, Théâtre national de la Colline
Eric Ruf, directeur de La Comédie-Française
Olivier Py, directeur du Festival d’AvignonTiago Rodrigues, futur directeur du Festival d’Avignon
Célie Pauthe, directrice du Centre dramatique national de Besançon
Marcial Di Fonzo Bo, directeur du Centre dramatique national de Caen
Emilie Capliez et Matthieu Cruciani, directrice et directeur de la Comédie de Colmar – Centre dramatique national de Colmar
Aurélie Van den Daele, directrice du Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin
Marc Lainé, directeur du Centre dramatique national de Valence
Jacques Vincey, directeur du Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours
Marie Didier, directrice du Festival de Marseille
Dominique Bluzet, directeur du Grand Théâtre de Provence et du Théâtre du Gymnase Benoit Lambert, directeur de La Comédie – Centre dramatique national de Saint-Etienne Benoit André, directeur de La Filature – Scène nationale de Mulhouse
François Tanguy, directeur de La Fonderie – Théâtre du Radeau – Le Mans
Cyril Jollard, directeur de La Soufflerie – Scène conventionnée de Rezé
Catherine Blondeau, directrice du Grand T – Nantes
Nicolas Blanc, directeur de L’empreinte – Scène nationale Brive-Tulle
Jean Varela, directeur du festival Le Printemps des Comédiens – Montpellier
Laetitia Guedon, directrice des Plateaux Sauvages – Paris
Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France – Centre dramatique national
Arnaud Meunier, directeur du la MC2 : Grenoble
Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, co-directeur.rice.s du Monfort Théâtre
Alain Perroux, directeur de l’Opéra national du Rhin
Bruno Boucher, directeur artistique du Ballet de l’opéra national du Rhin
Benoit Bradel, directeur du festival Passages – Transfestival Metz
Damien Godet, directeur de la Scène nationale de Bayonne
Marie Pia-Bureau, directrice de la Scène nationale de Chambéry – Savoie
Charles Berling, directeur de la Scène nationale Châteauvallon – Liberté
Philippe Cogney, directeur de la Scène nationale de Dieppe
Sandrine Mini, directrice de la Scène nationale de Sète

 

Romaric Daurier, directeur de la Scène nationale de Valenciennes
Jérôme Lecardeur, directeur du Théâtre auditorium de Poitiers – Scène nationale
Simon Deletang, directeur du Théâtre de Bussang
Macha Makeïeff, directrice du Théâtre de la Criée – Marseille
Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville – Paris
Marion Bois, Jeanne Candel et Elaine Méric, co-directrices du Théâtre de l’Aquarium
Eric Vigner, directeur du Théâtre de Pau
Bruno Cochet, directeur du Théâtre de Rungis
Amélie Casasole, directrice du Théâtre de Villefranche – Scène conventionnée
Claudia Stavisky, directrice du Théâtre des Célestins – Lyon
Nacer Djemaï, directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry
Gilles Bouckaert, directeur du Théâtre des Salins – Scène nationale de Martigues
Patrick Ranchain, directeur du Théâtre du Bois de l’Aune – Aix en Provence
David Bobée, directeur du Théâtre du Nord – Centre dramatique national Lille Tourcoing Hauts-de-France
Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point
Christophe Rauck, directeur du Théâtre Nanterre Amandiers
Arthur Nauzyciel, directeur du Théâtre national de Bretagne
Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre national de Nice
Jean Bellorini, directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne
Joris Mathieu, directeur du Théâtre Nouvelle Génération – Centre dramatique national de Lyon
Caroline Marcilhac, directrice de Théâtre Ouvert – Centre dramatique national
Renaud Herbin, directeur du TJP – Centre dramatique national de Strasbourg
Olivier Atlan, directeur de la Maison de la Culture de Bourges
Feriel Bakouri, directrice de Points communs / Nouvelle scène nationale de Cergy Pontoise et du Val d’Oise
Carole Rambaud, directrice d’Espaces pluriels – Scène conventionnée de Pau
Eleonora Rossi, Granit – Scène nationale de Belfort
Thomas Jolly, directeur du Quai- CDN Angers Pays de la Loire
Pascale Daniel-Lacombe, directrice du Méta – Centre dramatique national de Poitiers Nouvelle Aquitaine
Galin Stoev, directeur du Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
Jean-François Driant, directeur du Volcan – Scène nationale du Havre
Courtney Geraghty, directrice du Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon
Richard Brunel, directeur de l’opéra de Lyon
Daniel Jeanneteau, directeur du Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national

Le Silence de Molière de Giovanni Macchia, traduction de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié, mise en scène d’Anne Kessler

Le Silence de Molière de Giovanni Macchia, traduction de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié, mise en scène d’Anne Kessler

Esprit-Madeleine, la fille de Molière (1665-1723) dit s’être réfugiée dans le silence après un pamphlet paru contre son père et sa mère Armande Béjart, Les Intrigues de Molière et celles de sa femme ou La Fameuse Comédienne. Molière y est accusé d’inceste puisque Armande aurait été sa fille. Mais il y a très peu de témoignages sur la vie de Molière… Il a eu quatre enfants et cette Esprit-Madeleine est celle qui a vécu le plus longtemps. Giovanni Macchia (1912-2001), un grand universitaire, spécialiste de Pirandello, connaissait bien la littérature française : Baudelaire, Marcel Proust et Molière en particulier et il a voulu tracer un portrait de cette Esprit-Madeleine à travers la fiction d’une interview imaginaire. «Il a créé avec Esprit-Madeleine, dit aussi son interprète Danièle Lebrun, un personnage référencé certes, mais totalement imaginaire. » 

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Et, pour Anne Kessler qui l’a mise en scène avec intelligence et subtilité: «Notre parti-pris est de suivre les mots de l’auteur de la pièce sans surtout tenter de répondre à ces rumeurs. Cela nous raconte surtout que les diffamations qu’a connues Molière durant toute sa vie ont perduré jusqu’après sa mort. ( …) Cette pièce nous propose un voyage, poétique, dans le temps. Avec Danièle, nous sommes en effet convaincues que cette femme doit conserver son mystère. Au théâtre, j’aime partir du principe que ce que l’auteur dit est vrai et sincère. L’idée magnifique ici est de faire entendre le témoignage de cette femme depuis son regard d’enfant. considérant qu’elle avait peu connu son père, et surtout trop jeune, personne ne s’est vraiment intéressé à elle.

«Si nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est qu’Esprit-Madeleine a très peu, voire jamais, parlé publiquement de son histoire. Il y a tant de silence autour d’elle, et dans sa vie… Dans le texte de Giovanni Macchia, un jeune homme vient la rencontrer pour lui poser des questions. Nous conservons ce principe de questions-réponses, comme dans le cadre d’une conférence exceptionnelle. elle a vécu longtemps après la mort de ses parents, elle s’est éloignée de la vie théâtrale pour choisir le couvent, et l’on imagine qu’elle a dans sa solitude eu le temps de réfléchir et d’analyser son histoire. Aujourd’hui, c’est la première fois qu’elle parle en public, de façon spontanée et sensible. »

Cette petite salle convient parfaitement à cette évocation de notre plus grand dramaturge où Esprit-Madeleine, raconte la mort de son père. Mais aussi son enfance et sa vie ; encore très jeune, elle a sans doute souffert, quand ce pamphlet contre lui est paru mais aussi d’un certain manque d’affection. Elle semble admirer son père mais elle le montre courant sans arrêt de son théâtre à sa maison de campagne, à Auteuil pour échapper à un Paris bruyant et écrire au calme. Selon Giovanni Macchia, Esprit-Madeleine semble rejeter le théâtre et les acteurs mais reste fascinée par cet univers étrange qui aura été la passion vitale de son père jusqu’à sa mort, juste après un grave malaise sur la scène en jouant Le Malade imaginaire.

.Sur le plateau, juste un banc noir et un grand miroir et Danièle Lebrun, très bien dirigée par Anne Kessler, a une belle présence elle a une diction impeccable.et est tout à fait convaincante dans cette interview de fiction. Assise face public, avec une perruque impressionnante, en robe bleu nuit, ce Silence de Molière qu’avait montée René Loyon, puis Dominique Valadié, reste une piécette mais que Danièle Lebrun réussit à faire vivre en passant avec virtuosité, d’une certaine gravité, à une joie teintée parfois d’ironie. Du grand art et un bel hommage à notre plus grand dramaturge qui est resté acteur jusqu’à la fin de sa vie. Et, chose incroyable, dit Danièle Lebrun, Molière habitait dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre… située juste au-dessus de cette petite salle!

Philippe du Vignal

Jusqu’au 27 février, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, Paris (Ier). Réservations : comedie-francaise.fr.

 

Les Heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus, texte et mise en scène de Charlotte Andrès et David Lavadoux

©André Hébrard

©André Hébrard

 Les Heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus, d’après une idée originale de David Lavadoux, texte et mise en scène de Charlotte Andrès et David Lavadoux (à partir de douze ans)

 Cela se passe en 779 après J.C. , Roland, un très beau et très pieux jeune homme meurt héroïquement à la bataille de Roncevaux. Mais, au palais de l’Alhambra, Isabelle de Castille en 1492, après la prise de Grenade par les rois catholiques, décide de faire écrire sans délai par sa cour, un spectacle à la gloire de  ce Roland qui ne doit surtout pas mourir. Mais les nobles de cette Cour n’arrive pas à monter cette histoire et nous assistons à la fuite du héros, à l’arrivée des trois Parques et de la belle Aude, l’amoureuse de Roland qui meurt à chaque fois… Cette Cour est aussi la troupe du Radis ou Radie couronné -comme mentionné dans le même dossier de presse- qui, en 1740, dans une clairière du bois de Vincennes répète sa nouvelle pièce Les Années terribles du royaume de Castille pour dénoncer le fanatisme. Vous suivez toujours ? Et là-dessus, Voltaire en habit et perruque grise applaudit mais cela met en colère Dieu tout puissant. Et l’histoire se finit en 1982 dans une émission inspirée par Droit de réponse de Michel Polac sur la mort de Charlie Hebdo avec les acteurs, protagonistes de cette histoire. Vous suivez encore ? Soit un voyage dans le temps, compliqué et  auquel on a bien du mal à s’attacher…

Pourtant cela commence bien et avec drôlerie par La Chanson de Roland dite en un ancien français approximatif, traduit en surtitrage et il y a aussi une belle image de Roland près de son cheval blanc mourant… allongé et incarné par trois acteurs… Le tout dans la tradition parodique des Monty Python ces formidables humoristes anglais (quarante-cinq épisodes à la BBC de 69 à 74) qui faisaient arriver l’Inquisition espagnole devant un pavillon de banlieue… Puis nous avons droit très vite des combats et séances de répétitions assez répétitifs, avec toute une belle machinerie à vue -la scénographie est assez réussie- pour lever les voiles de bateaux, et des praticables à roulettes pour recevoir des images de l’Alhambra de Gustave Doré projetées sur des praticables à roulettes . C’est joué par six acteurs à parité homme/femme qui ont une diction et une gestuelle impeccables. Et il y a parfois de belles images comme celle de ces Trois Parques qui s’emmêlent dans leurs faux fils!  L’une les coupe avec de grands ciseaux en contre-plaqué. Oui, mais… les comédiens criaillent sans arrêt et il y a un déménagement permanent et inutile de ces praticables qui donne le tournis.

Bref, la mise en scène ne suit pas! N’est pas Monty Python qui veut… Et cet anachronisme qui se veut  burlesque, ne fonctionne pas, et côté anachronisme, nous avons déjà beaucoup donné au théâtre comme au cinéma. Tout se passe comme si David Levadoux découvrait aussi le théâtre dans le théâtre avec une certaine prétention: «Un jeu de miroir qui se regarde, des interprétations enboîtées d’acteurs (sic) qui ne cessent de projeter leur propre jeu, appellent à décortiquer tous les excès du processus de création et dans une écriture jubilatoire, absurde, grandement héritée de la pratique de l’improvisation, à plonger profondément dans un fanatisme bien particulier : celui du démiurge habité par la mission qu’il s’est imposé à lui-même. » Tous aux abris! Quelle prétention en ces quelques lignes !

Le travail a été fait à partir d’improvisations et cette «écriture de plateau» très à la mode surtout avant le confinement et même pendant a encore frappé ! Mais nous sommes loin, très loin de ce théâtre dit total qui semble être la passion des metteurs en scène. Même si nous sentons parfois -à titre homéopathique- l’influence du Théâtre du Soleil d’autrefois -celui des années soixante-dix- auxquels certains des acteurs ont collaboré, on est ici loin du compte… Et ce texte parodique avec, en fond de sauce, un théâtre dans le théâtre assez bavard et qu’on a vu des dizaines de fois, n’a vraiment rien de passionnant. Même de temps à autres inspiré par Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, L’Illusion comique de Corneille, voire, en mineur, par les magnifiques Peines d’amour perdues du grand William.
Passées les dix premières minutes, on s’ennuie ferme et cette heure trois-quart n’en finit pas de finir… Nous avons eu la désagréable impression que les acteurs cherchaient surtout à se faire plaisir plutôt qu’à nous. Et une pochade en quarante minutes chrono aurait bien suffi… Quant aux applaudissements en ce soir de première, mis à part ceux des copains des acteurs, ils n’ont pas été du genre frénétique. Et nous ne voyons pas de raisons suffisantes de vous dire d’aller jusque là. Ce projet a pourtant été soutenu par par le préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes et sa D.R.A.C. ! Peut-on demander que la note d’intention du spectacle soit éditée sur moins de vingt pages et recto-verso ? Ce ne serait pas anachronique mais écologique, sûrement. 

 Philippe du Vignal

 Théâtre du Soleil, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite.

 

Valentine Tessier ou la Passion du théâtre, par Philippe Catoire

Valentine Tessier ou La Passion du théâtre, par Philippe Catoire

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Qui se souvient encore d’elle ? Le théâtre est injuste pour ses grands serviteurs.  et Une jeune apprentie-comédienne appuyée sur un pilier à Chaillot à qui nous disions que c’était la place favorite d’Antoine Vitez quand il en était le directeur et y enseignait… nous dit : mais qui est donc Antoine Vitez ? Il était mort depuis quelques années seulement… Et un jeune homme, fils d’amis cultivés, qui était au festival d’Avignon avouait  ne pas savoir du tout qui était ce Jean Vilar dont on voyait le nom un peu partout…

Valentine Tessier aura vécu la plus grande partie du XX ème siècle (1892-1981). Après avoir échoué au concours d’entrée au Conservatoire, elle réussit à commencer très jeune au Vieux-Colombier auprès de Jacques Copeau, Louis Jouvet, Charles Dullin puis à travailler ensuite avec Michel Simon, Lucien Guitry. Bref, tous grands acteurs et/ou metteurs en scène animateurs qui ont posé les bases du théâtre contemporain et maintenant … presque inconnus du public de théâtre. Alors que la place Saint-Sulpice était noire de monde pour l’enterrement de Louis Jouvet, un matin d’août 51…

Dans cette petite salle voûtée du théâtre Essaïon, Philippe Catoire. assis dans un fauteuil en osier, raconte en une heure et quelque, la découverte du théâtre par la jeune actrice et ce que fut la vie du théâtre à cette époque si proche et à la fois si lointaine. Il a repris l’essentiel d’un entretien à la télévision en 1973 donc soixante ans plus tard et elle se confiait : «Nous habitions avec mes parents le même quartier et j’ai lu dans Comœdia, un journal du théâtre, qu’un jeune théâtre venait de se fonder rue du Vieux-Colombier avec Jacques Copeau. Je ne savais pas qui c’était à ce moment-là. J’ai dit à mon père « Il faut aller, il faut aller le voir.» et nous sommes allés. Ça été un autre coup de foudre, parce que là j’ai trouvé ce que j’ignorais. Parce que les autres théâtres, c’était le théâtre des boulevards qui était très… ce qu’il est toujours maintenant d’ailleurs, ou la Comédie-Française avec toutes ses traditions. Mais là, sur cette petite scène sans rampe, sans décor, uniquement avec des espèces de grands rideaux qu’on appelle des pendrions, qui faisaient un fond, quelques meubles et des éclairages indirects, Copeau avait déjà découvert cela, des éclairages qui venaient de la salle et des coulisses et qui formaient l’atmosphère du, des, de la pièce qu’ils jouaient, des comédiens inconnus, il y avait Jouvet, Dullin, Copeau, Romain Bouquet, Roger Karl, mais à ce moment-là, moi, je ne les connaissais pas, et j’ai pas eu l’impression de comédiens, il n’y avait pas de déformation, ils étaient jeunes et avec une espèce d’authenticité et de pureté d’ailleurs. Alors j’ai été profondément touchée. En sortant de là j’ai dit à mon père : « Moi c’est là, c’est là où je veux aller travailler, c’est pas ailleurs »

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Une conférence non, ni un monologue en forme d’hommage mais une célébration du théâtre par le biais d’un parlé-écrit d’une brillante comédienne. Philippe Catoire, tout en blanc avec une écharpe légèrement colorée, ne veut pas être Valentine mais se fait son porte-parole et celui de toute une époque… il y a déjà un siècle. « C’était une entreprise insensée, la première saison s’est écoulée à peu près tolérable, la seconde fut inhumaine : vingt-cinq spectacles en vingt-cinq semaine sans relâche » disait l’actrice à propos du Vieux-Colombier, une expérience exceptionnelle pour elle » (…)  (…) Copeau ce n’était pas un homme d’affaires, c’tait un apôtre, n’est-ce pas, c’est autre chosse » « Jouvet nous a quitté en 22 et pour Copeau, cela a été un drame. Et elle cite aussi Jacques Copeau: « Une vraie mise en scène ne doit pas se voir ».
Et habilement, Philippe Catoire joue/dit aussi quelques courts extraits des Frères Karamazov de Dostoievski, de Knock de Jules Romains : « Songez que pour tout ce monde, elles sont la voix de mes ordonnances, que dans quelques instants il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures c’est la deuxième prise de température rectale, et que dans quelques instants deux-cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois.» ou de Jean de la lune de Marcel Achard, tous mis en scène par Jacques Copeau. L’acteur imite un peu comme en un clin d’œil malicieux mais sans forcer les voix, de Louis Jouvet , puis de Michel Simon.

Mais il resitue aussi la vie des Français sous l’occupation avec ces phrases de Valentine Tessier : en 43 justement quand j’ai repris Duo de Colette et Paul Géraldy, au Théâtre des Ambassadeurs avec Marcel André, nous jouions, mais souvent nous étions obligés d’interrompre la représentation parce qu’il y avait une alerte. Dès qu’on entendait une alerte nous restions en scène, on éteignait toutes les lumières, et le public restait ou ne restait pas, mais nous on restait, et dès que l’alerte était terminée, alors les lumières s’allumaient et nous recommencions, enfin tout ça c’était très pénible. » Et Philippe Catoire/Valentine raconte les méthodes de récup alors en cours. Instructif! :«Alors Louis Jouvet a réussi à créer La Folle de Chaillot à l’Athénée, mais dans des conditions très difficiles, parce que, et c’était ce qu’il y avait de merveilleux et de fou chez lui il y avait, je ne sais plus exactement, mais il y avait quarante comédiens, deux décors, et quarante comédiens ça veut dire cinquante costumes, et il y avait une grande pauvreté en France à ce moment-là. Alors il a fait appel à la population à travers Le Figaro, il a dit « Si vous avez des vieilles nippes, des vieilles robes, des aigrettes, pour habiller la Folle de Chaillot et les Folles, envoyez-les moi ». Et c’est comme ça que Christian Bérard a pu fabriquer le costume admirable de l’admirable Marguerite Moreno dans le rôle de la Folle de Chaillot. »
Et l’actrice se souvient de cette chose impensable aujourd’hui : «Jouvet est entré, s’est dirigé vers le Ministre et, portant la main à sa poche intérieure, il a sorti une enveloppe qu’il lui a remise : «Voici, Monsieur le Ministre, ce que je vous devais ». Je crois que c’est peut-être le seul exemple d’une subvention qui ait été remboursée.» Et nous nous souvenons aussi de cette histoire incroyable aujourd’hui de Gaston Baty et Charles Dullin, membres du fameux Cartel réunissant aussi Louis Jouvet et Georges Pitoeff.«Ecoute, Charles, lui avait dit Gaston, ma saison a été bonne et, si tu as besoin d’argent, je peux t’en prêter. » Autres temps, autres mœurs…

Philippe Catoire évoque aussi la suite de la carrière de Valentine Tessier qui aura traversé le siècle, à la fois au théâtre et au cinéma. A l’Atelier, en 55 soit quatre ans après la disparition de Louis Jouvet, elle joua le personnage d’Arkadina dans La Mouette de Tchekhov, mise en scène par André Barsacq. «Je n’avais pas joué La Mouette auparavant, parce que ça ne s’était pas trouvé, parce qu’on ne me l’avait pas demandé. Et elle rappelle que Jacques Copeau n’avait pas monté de Tchekhov, ni ensuite Jouvet : c’était peut-être un peu le domaine de Georges Pitoëff qui l’avait introduit en France…

Un petit spectacle à l’écriture et à la diction ciselées, mais formidable par sa vérité et son humilité et qui,  malgré les nombreuses références à des artistes tous disparus, est très vivant. C’est aussi cela la magie du théâtre. Cette petite cave aux belles pierres de taille mais aux sièges très étroits, n’est pas idéale, même pour un seul acteur mais on peut espérer que le spectacle à la fois plein d’humour et d’émotion (garanti sans vidéos ni micro H F ni fumigène!) sera accueilli sur un vrai plateau. Tiens, celui du petit Hébertot, de La Scala. Ou de la petite salle chez Cardin : allo, Emmanuel Demarcy-Motta? Cette grande leçon de théâtre par Philippe Catoire le mérite amplement…
En attendant, après votre sieste dominicale, allez-y, vous passerez un très bon moment. Mais arrivez tôt, pour ne pas vous retrouver sur le côté ou presque derrière un pilier.

Philippe du Vignal

Théâtre Essaïon, 6 Rue Pierre au Lard, Paris (IV ème), jusqu’au 10 avril. Attention : seulement le dimanche à 17 h 30. T. : 01 42 78 46 42. 

 

 

Jean Zay, l’homme complet d’après Souvenirs et solitude de Jean Zay, mise en scène de Michel Cochet

Jean Zay, l’homme complet d’après Souvenirs et solitude de Jean Zay, adaptation de Xavier Béja, mise en scène de Michel Cochet 

 

Né en 1904 à Orléans, il avait été nommé à trente et un ans, ministre de l’Education Nationale et des Beaux-Arts dans le gouvernement Front Populaire de Léon Blum. Après quelque quatre ans, il démissionna pour s’engager dans la Résistance. Cet homme engagé créa trois degrés d’enseignement public, l’unification des programmes, la scolarité obligatoire jusqu’à quatorze ans, les classe d’orientation et les activités dirigées, les enseignements interdisciplinaires, la reconnaissance de l’apprentissage, le sport à l’école, les œuvres universitaires!  Mais aussi le C.N.R.S., le Musée national des arts et traditions populaires, le Musée d’art moderne, la Réunion des Théâtre lyriques nationaux… Et il créa le festival de Cannes qui naîtra deux ans après sa mort tragique et inventa les bibliobus…. Impressionnant et souvent mal connu ! En juin 40, il fit partie des parlementaires qui embarquent sur le Massilia pour rejoindre un gouvernement en exil au Maroc. Arrêté, il sera transféré à Marseille puis à Clermont-Ferrand avant d’être assassiné par la milice en 44 dans l’Allier. En prison, malgré le froid et une mauvaise nourriture, ce résistant tint un Journal où il fait part de son quotidien mais aussi de ses réflexions sur le combat qu’il mena comme ministre.

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Sur le plateau nu, une chaise et une table pour évoquer la cellule où Jean Zay sera enfermé plusieurs années. Et, une fois n’est pas coutume, un remarquable montage vidéo d’archives par Dominique Aru sur cette époque très dure, avec des vagues noires prophétiques mais aussi des petits films de sorties scolaires, des extraits d’actualité et quelques secondes du Jules César de William Shakespeare dans la brillante mise en scène de Charles Dullin.
La seconde partie de ce spectacle doit beaucoup à ces images projetées sur une simple petite toile blanche que l’acteur déroule en fond de scène, comme autrefois dans les salles de classe de notre enfance.
Où l’on voit que l’artisanat n’est pas un luxe dans le théâtre contemporain, souvent chargé de machines encombrantes et inutiles. Et ici, heureusement, nous n’avons pas eu droit à notre dose quotidienne ou presque, de fumigène qui empestent scène et salle depuis la rentrée…

 
Xavier Béja, qui ressemble physiquement un peu à Jean Zay, incarne cet homme angoissé mais lucide et il a une diction parfaite -ce qui actuellement est rare et fait du bien!- sauf à la fin, où il est sans doute fatigué. Côté mise en scène, ce témoignage commence avec une certaine lenteur, puis la mise en scène prend de l’ampleur, surtout quand Jean Zay évoque ses multiples réalisations. Un spectacle très lisible mais exigeant et qui a le grand mérite de rappeler l’action de ce personnage politique exceptionnel. Nos amitiés à Catherine Martin-Zay et Hélène Mouchard-Zay, ses filles.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 17 au 19 février, à Anis Gras-Le Lieu de l’autre, 55 avenue Laplace, Arcueil (Val-de-Marne).

Théâtre des Vents, du 7 au 31 juillet, festival d’Avignon. 

Théâtre Le Local, Paris (XX ème), du 30 septembre au 24 octobre.  

Anis Gras-Le lieu de l’autre, du 24 au 26 novembre et représentation scolaire le 25 novembre. 

Festival Everybody 2022 (suite)

Festival Everybody 2022 (suite)

 Après De Françoise à Alice (voir Le Théâtre du blog) deux performances aux styles contrastés qui, interrogeant des figures de sorcières, semblent se répondre: l’une en référence au «videos vixens» à l’image des clips publicitaires hyper-sexualisés à la mode vers 1990  l’autre montrant une bruja afro-caribéenne.

Festival Everybody 2022 - Jezebel - Cherish Menzo 1 HD

© Annelies Verhelst

Jezebel, chorégraphie et performance de Cherish Menzo, musique de Michael Nunes

La performeuse,  corps longiligne, pelisse de renard blanc, chevauchant un élégant vélo chromé,  entre en piste, langoureuse, dans un brouillard de fumigènes. Puissante et terrifiante mégère aux ongles griffus interminables, elle prend un temps infini à se défaire de sa fourrure, puis, en maillot rose moulant, entame des contorsions lascives. Les costume ssont signés Daniel Smedeman. Impressionnante danseuse au physique androgyne, elle va se livrer à une parodie outrancière de clips publicitaires où des mannequins femmes, souvent noires ou métissées comme elle, se trémoussent avec des poses érotiques. Sa bouche filmée en gros plan se tord en grimaces, obscène, sur l’écran tendu en fond de plateau. Nous admirons la maîtrise et la précision gestuelle, la lubricité forcenée de Cherish Menzo, ses va et vient lubriques de bassin,  pour dénoncer ces images de mégères plantureuses et peu vêtues, issues de la mode hip hop. Les vidéos vixens (renardes vidéos), aussi appelées : hip hop honeys ou miels noirs, ont fait l’objet de critiques sévères et ont souvent été qualifiées de Jezabel, personnage biblique de femme maléfique qui égare les hommes et sème la zizanie.

Ce show quasi grotesque suffit-il à déconstruire le stéréotype véhiculé par les vidéos hip hop et l’exploitation des corps féminins racisés ? La danseuse n’est-elle pas prise à son propre piège ? Mais il faut saluer le talent de Cherish Menzo qui a dansé pour Eszter Salamon, Akram Khan ou encore Olivier Dubois. Jezebel, son premier solo créé à Amsterdam en 2019, a remporté de nombreux prix. En tournée en Europe, le spectacle se joue ici pour la première fois en France. Elle travaille actuellement à un duo Darkmatter (premières en mai).

 

I’m a bruja, conception et performance d’ Annabel Guérédrat

Festival Everybody 2022 - I'm a bruja - Annabel Guérédrat - Artincidence 2018 1 HD

© Jean-Baptiste Barret

 A l’aune du féminisme, la sorcière se voit aujourd’hui réhabilitée comme figure positive. Et nombre de femmes s’en réclament, comme cette artiste martiniquaise. Aux Antilles, les brujas sont des sorcières mêlant les rituels de la religion yoruba (Bénin,Togo et Nigéria) qui ont inspiré le vaudou et ceux de la Caraïbe, venus d’un panthéon féminin afro-diasporique.

 A côté de ces déités locales, Annabel Guérédrat convoque aussi des figures modernes. Nue et perchée sur de hauts talons, elle entonne, résolue, un air de Nina Hagen aux sonorités heurtées… Suivront une krumpeuse ou encore une mystérieuse figure au masque noir. Dans un jeu d’ombres et de lumières, rythmé par des tubes fluos mobiles, la performeuse, habillée de sa seule peau, soumet en cinq tableaux, son corps à des transformations permanentes avec costumes, coiffures ou masques. Elle finit en apothéose, dans un cercle magique de bougies rouges, où elle s’asperge d’huile et de paillettes : les écailles de la déesse des eaux salées, Yemaya, la Mamman Dlo, mère de tous les dieux dans la mythologie antillaise. Ce solo intime ne nous place jamais en position de voyeurs. La danseuse, à l’aise et très naturelle, fait en sorte d’inclure le spectateur dans son rituel. Elle se sent tellement libre dans sa nudité qu’elle n’en éprouve aucune gène, le public non plus.

Ces sorcières de tous les temps et dont elle revêt les attributs, lui ont été inspirées par Brujas, une chanson de la rappeuse américaine féministe Princess Nokia et, entre autres, par les écrits d’Audre Lorde. Dans Sister Outsider, la poétesse américaine exhorte les femmes noires et métisses à honorer les déesses qui sommeillent en chacune d’elles. Annabel Guérédrat devient cette bruja envoûtante à qui elle consacre ses recherches depuis quelques années. A la tête de la compagnie martiniquaise Artincidence, elle a créé plus d’une trentaine de chorégraphies avec, pour thème, l’écologie décoloniale, les afro-féminismes dont, en 2010, son remarqué Freak show for S. autour de la Vénus noire Sarah Baartman.

 Mireille Davidovici

 Du 18 au 23 février, Carreau du Temple, 2 rue Perrée, Paris (IIIème) T. : 01 83 81 93 30.

 Jezebel , les 5 et 6 mars, Sophiensæle, Berlin (Allemagne) ; le 22 mars, Le Gymnase, Roubaix (Nord) ; les 24 et 25 mars, Points communs, Cergy-Pontoise (Val-d’Oise).

 

 

 

 

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