Les Mariés de l’Apocalypse, opéra-théâtre de Marion Coutris, musique de Marco Quesada, mise en scène de Serge Noyelle

Les Mariés de l’Apocalypse, opéra-théâtre de Marion Coutris, musique de Marco Quesada, mise en scène de Serge Noyelle

Comme pour Barokko, leur spectacle précédent: mêmes autrice, compositeur et metteur en scène. Et même espace bi-frontal de vingt-cinq mètres sur douze mètres: on ne change pas une équipe qui gagne… En bout de piste, six musiciens avec batterie, piano, synthé, trombone, clarinette… Sur cette scène, quelques gros projecteurs tripodes avec filtres, comme sur un plateau de cinéma et dix curieux fauteuils- un pour chaque interprète- en cuir rouge, jaune, ou noir, mais aux formes particulières : les uns s’apparentant à de gros fauteuils- club en basane, nés au début du XX ème siècles, les autres à des méridiennes ou chaises longues munies de grands accoudoirs, tous montés sur roues de caoutchouc, aux formes carrées ou arrondies, apparentés au style Arts déco. Et grâce auxquels les dix interprètes, dont un danseur et deux chanteurs lyriques, à moitié allongés ou assis, vont souvent circuler dans une incroyable chorégraphie à la seule force de leurs pieds. La scène est immense mais tout paraît normal et il n’y a jamais la moindre collision dans cette intense circulation! Vous avez dit magique? Oui, et en plus, d’une parfaite fluidité…

© Jean-François Galeron_

© Jean-François Galeron

Comme pour Barokko, ce spectacle envoûtant est fondé sur un beau et long poème-partition de Marion Coutris. Sans aucun doute influencé par Shakespeare mais aussi par la Bible. Et le thème de l’apocalypse étant un de ceux les plus souvent traités dans la peinture, et les arts en général  au Moyen-Age  (entre autres, la fameuse Tapisserie de l’Apocalypse d’Angers (XIVème siècle et à la Renaissance avec la présence du péché et de l’enfer… Mais aussi en musique… avec une résurgence actuelle, pas si curieuse que cela,  dans le hard rock. La thématique de l’apocalypse étant souvent traitée, quand la peste noire provoquait des ravages avec des dizaines de milliers de victimes en France et en Europe comme la guerre dite de Cent Ans. Les  artistes et les poètes ont de singulières intuitions…  même si les mots: covid et Ukraine ne sont pas ici prononcés.
«Face à ce visage, je suis face à mon enfer. » (…) N’importe quel Roi est la Chose de Rien. « C’est, dit l’autrice, la tragédie d’un roi Lear d’après le désastre, ou juste avant, mêlée au jeu de stratégie d’un clan mafieux. C’est le voyage d’un Ulysse qui n’aurait jamais quitté Ithaque. Entre la confession et le songe éveillé, se révèlent les protagonistes d’une célébration à huis-clos et on saisit l’implosion de la famille comme symbole de la société. Époux et amante, mère, filles en révolte, fils bâtards ou prodigues, maîtres de cet étrange laboratoire in vitro ou bouffons, s’adonnent au rite d’un règlement de comptes, et puis entament ensemble une dernière danse avant que le néant ne les avale. »
Voilà: tout est dit ou presque, et il y a ici, sur fond de rêve éveillé, une étonnante galerie de personnages qui arrive dans la brume comme entre autres, un grand et vieil homme chauve inquiétant, de jeunes amoureux, de gens insolites venus de nulle part… Un univers né d’une vision, il y a quarante ans:  le jeune Serge Noyelle s’était égaré à pied sous une autoroute à Gênes, un lieu peuplé de gens étranges. «Là, dit-il, on se faisait raser, on réparait un vélo, une bagnole et dans un hôtel à l’abandon, des gens étaient assis, comme dans un film de Federico Fellini. »

Ici, les scènes se succèdent selon un tempo magistralement réglé et le texte poétique de Marion Coutris est alors une belle piste d’envol pour le jeu des interprètes et du danseur: «Que faire des très vieux qui ne peuvent plus mourir? Que faire des visages grimaçants, des schizophrènes, des tueurs, que faire des prostitués, des pédophiles, des prêtres, que faire des poètes, des escrocs, que faire des diseuses de bonne aventure, des piétons des computeurs obsolètes, que faire du reste du monde?»

© Jean-François Galeron

© Jean-François Galeron

Naissent des images d’inspiration plus surréaliste que dans Barocco et qui rappellent parfois celles des tableaux de René Magritte et ce ballet infernal de fauteuils baroques revient de façon obsessionnelle, comme pour signifier l’inanité des activités humaines. Il serait vain de chercher des points de repère et mieux vaut se laisser  emporter par ce flots d’images habilement mis au point et soutenues par la musique de Marco Quesada. Et les  lentes marches rythmées de tous les personnages ensemble, sont tout à fait impressionnantes de beauté… Sous l’influence de Bob Wilson, Pina Bausch et de Tadeusz Kantor, les dieux tutélaires du spectacle contemporain. Sur le fond de scène opposé à celui de l’orchestre, une danse macabre sublime derrière une grande vitre translucide où chacun des personnages est isolé dans un cadre. Le spectacle doit aussi beaucoup à la qualité de costumes délirants: le plus souvent en complet décalage, comme ce tutu orange qui habille un moment le vieil homme, une robe d’un vert criard pour une femme ou cette autre grande robe noire pailletée pour un travesti.

Côté bémols, il y a quelques écrans sur les côtés pour projeter temps à autre le visage agrandi des personnages que filme un cadreur sur la scène… Ce stéréotype du théâtre contemporain, ici comme ailleurs ne fonctionne pas bien et parasite les images créés par Serge Noyelle. Dommage mais cela peut se corriger, comme la balance imprécise entre la belle musique instrumentale de  et les voix des interprètes- les deux étant équipés de micros H F,- ce qui souvent empêche de bien saisir toutes les nuances du poème et c’est dommage, d’autant plus que ces deux heures passent vite.

Ces Fiancés de l’Apocalypse -un titre déjà choisi et, hélas, en parfait accord avec l’actualité- sont un spectacle qui prolonge le fameux Barocco. Ce Requiem, sans doute plus contemporain et cette proposition exigeante mais toujours aussi insolite et carnavalesque, appartient davantage à l’univers de l’opéra et des arts plastiques du XX ème siècle. Le spectacle qui se joue encore quelques jours à Marseille, devait ensuite aller en tournée à Saint-Pétersbourg. Mais vu les circonstances actuelles, vous devinez la suite… Les temps sont rudes et une tournée ne se bâtit pas en trois jours et exige toujours un long travail de préparation. Nous souhaitons à ces Mariés de l’Apocalypse, de trouver en France ou en Europe un espace adapté à l’intérieur, ou dans un festival, en extérieur, à l’été 2023. Il le mérite amplement. Si vous habitez Marseille, l’endroit est un peu loin du centre mais cela vaut le  le coup, d’autant plus que ce beau théâtre est construit tout en bois et dans une pinède.

Philippe du Vignal 

Jusqu’au 2 avril, Théâtre des Calanques, 35 traverse de Carthage, Marseille (VIII ème). T. : 04 94 91 75 64  (Navette possible sur inscription).

 


Un commentaire

  1. Bonetti Marc dit :

    Cette nouvelle création magistralement déchiffrée par Philippe du Vignal, ne peut échapper à un jugement manichéen, on aime à la folie ou on déteste, comme d’habitude le trio Coutris Noyelle Quesada a frappé, je ne me lancerai pas sur le terrain de la critique, de plus que père d’un interprète je suis conquis d’avance, mais celui des émotions qui accaparent tous les sens comme un raz de marée nous plongeant dans une transe ininterrompue de deux heures passées ailleurs, car au théâtre des Calanques on est ailleurs.
    Comme Barokko les mariés de L’apocalypse méritent de vivre, il y a de la place pour ce Théâtre onirique, sensible et talentueux

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