Kliniken de Lars Norén, mise en scène de Julie Duclos

©Simon Gosselin

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Kliniken de Lars Norén, traduction de Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli et Arnaud Roig-Mora, mise en scène de Julie Duclos

Une pièce du grand auteur suédois disparu l’an passé que Jean-Louis Martinelli avait montée avec lui, il y a déjà quinze ans à Nanterre. Cela se passe dans la salle commune d’un hôpital psychiatrique. Lars Norén y met en scène des patients désœuvrés qui s’ennuient et que la société a écartés. Et ressurgit souvent tout le passé de personnages qui nous ressemblent, avec failles et blessures intimes mais dans un univers très fermé d’où la vie extérieure contemporaine réussit juste à se glisser par le biais d’un écran de télévision.

« Lars Norén, dit Julie Duclos, est un incroyable observateur du réel. Pour préparer les répétitions, j’ai fait un séjour d’immersion à l’hôpital psychiatrique de Valenciennes et j’ai pu observer à quel point le texte est fidèle à la réalité. (Lars Norén a été interné pour schizophrénie dans sa jeunesse.) C’est une pièce sur la folie mais qui parle en fait de nous, c’est très frappant. Cette petite société livrée à elle-même agit sans cesse comme un miroir de la nôtre. Les récits s’entrechoquent, se croisent et avancent. Lars Norén ne juge personne, les blessures sont partout, sans échelle de valeur et l’on s’y reconnaît. »

Matthieu Samper a imaginé une scénographie à la limite de l’hyperréalisme avec tables banales en stratifié, grand canapé et fauteuils en cuir, quelques chaises, une fontaine à eau. Et côtés cour et jardin, des portes à double battant comme dans tous les hôpitaux. Derrière, un petit jardin avec un bel arbre qu’on voit par une baie vitrée sur laquelle par deux fois, coule la pluie.Là évoluent treize personnages, tous des patients; sauf Tomas un infirmier (Cyril Metzger) qui veille sur eux. Mais aucun médecin, comme on en voit dans de nombreux films sur les établissements psychiatriques.

Markus, Sofia, Roger sont jeunes mais Maud et Martin, pourraient être leurs parents. Ils essayent d’y occuper leur temps, comme on dit. Certains très souvent assis comme Martin (David Gouhier), atteint par le sida et qui note sur son petit Mac les détails de sa cérémonie funèbre qu’il veut très réussie, même s’il ne pense pas mourir tout de suite. Glaçant. D’autres  souvent debout comme Mohammed, un réfugié syrien accablé et qui ne sait plus trop où il est (Mithkal Alzghair).

© Simon Gosselin

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Sofia, une jeune femme victime de violences sexuelles quand elle était petite (Alexandra Gentil) est obsédée par l’envie de mourir et refuse d’avaler ses médicaments mais Tomas, l’infirmier l’y forcera. A la presque fin, nous la reverrons morte passer dans un lit roulant qui traverse ce grand hall. Quelques secondes très impressionnantes qui tétanisent les autres patients.Il y a aussi Anders, un grand échalas aux cheveux longs qui marche beaucoup (Yohan Lopez). Assez délirant, il a un langage cru et ne cesse de parler sexe à qui veut, ou pas, l’entendre…

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Mention spéciale à Manon Kneusé qu’on avait pu voir en Avignon dans Plus grand que moi de Nathalie Fillion. Elle a une remarquable gestuelle et, en un clin d’œil, avec une drôlerie incomparable, réussit à habiter le plateau du haut de ses 1,80 m. Pour incarner une grande Erika montée sur des escarpins et elle doit alors friser les 2 m! Ses quelques interventions apportent un peu d’air frais dans cet univers assez glauque.


Mention spéciale aussi à Maxime Thebault qui joue un jeune homme schizo emmuré dans son silence et qui, à la fin, implosera dans une violence inouïe. Mais les treize acteurs sont tous remarquables. Très bien dirigés par Julie Duclos, ils n’en font jamais trop et donnent une vérité indéniable à ces courts moment de vie qui se succèdent dans cette pièce sans intrigue.

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L’auteur montre ici la réalité d’un univers dont le temps est seulement rythmé par les repas, avec, à la clé, un terrible ennui terrible… Aux patients de se débrouiller pour remplir ce vide permanent et sans fin: certains fument très souvent et parlent quasiment en boucle comme Maud, assise la plupart du temps (remarquable Émilie Incerti Formentini) avec une parole en boucle. Et d’autres font des allers et retours dans la salle. Certains arrivent à parler de leur passé, la seule chose qui leur reste, ou bien restent murés dans le silence, face à eux-mêmes…

Mais dans notre souvenir, ce texte en deux heures et demi sans entracte nous avait laissé un meilleur souvenir et, à part quelques scènes, souvent répétitif il s’enlise parfois dans un bavardage soporifique: mon voisin a piqué du nez puis s’est endormi, un jeune couple somnolait doucement. Mais, curieusement, il y a eu peu d’évasions de spectateurs. Cela dit, Julie Duclos a fait ici une mise en scène d’un haut niveau et d’une rare précision. Elle a choisi et dirigé tous ses acteurs de façon exemplaire quelle que soit leur importance. Et la circulation sur ce grand plateau, pas si facile à régler quand il y a treize acteurs mais tout aussi exemplaire : réglée au cordeau, sans bavure d’aucune sorte et sans à coup dans le rythme, ce qui n’est pas si fréquent…

Au chapitre des bémols, des endroits qui ont un nom français, bizarre mais bon!  Plus gênantes sont ces images vidéo retransmises sur grand écran, montrant en gros plan les visages des acteurs sur le plateau, ou marchant dans les coulisses, ou filmés en ville… Pour innover ? Mais quel intérêt ! Nous avons vu cela des dizaines de fois et surtout, cela parasite l’action sur le plateau et disperse notre attention.
Quant aux beaux éclairages d’une grande douceur imaginés par Dominique Bruguière, ils auraient gagné à être plus intenses : nous discernons parfois mal le visage des protagonistes, surtout quand ils sont en fond de scène.
Le spectacle parfaitement rodé aurait beaucoup sans doute gagné à de larges coupes. Mais, si vous ne connaissez pas le théâtre de Lars Norén et si une pièce en deux heures et demi sans entracte ne vous fait pas peur, cela vaut le coup d’aller voir cet excellent travail de mise en scène. Et c’est réconfortant de voir autant de bons acteurs sur un plateau, loin des monologues souvent médiocres qui envahissent une saison de plus les théâtres parisiens…

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 28 mai, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, Paris (VI ème.) Surtitrage en anglais les 14 et 21 mai. T. : 01 44 86 40 40.

 Du 12 au 16 avril 2023, Les Gémeaux, Scène Nationale de Sceaux ( Hauts-de-Seine) et du 11 au 13 mai, Comédie-Centre Dramatique National de Reims.

Kliniken est publiée avec Le Courage de tuer, Sang et Froid chez L’Arche éditeur, sous le titre Crises, traduction française de Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli et Arnaud Roig-Mora. 19,50€

 

 

 

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