La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint, mise en scène d’Aurélien Bory

 La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint, mise en scène d’Aurélien Bory

 Un homme en fauteuil roulant devant un baie vitrée s’ouvrant sur un ciel mouvant. Il ne sait plus comment il s’est retrouvé là, paralysé, face au casino d’Ostende et à la vaste mer du Nord. « Ma conscience s’est éteinte. Cela fait des mois, peut-être des années, que je suis maintenant à Ostende. J’ai le sentiment que c’est toujours l’hiver. Je regarde devant moi par la fenêtre et je vois le brouillard qui semble ne jamais cesser, comme les mouettes immuables.» Il fouille dans sa mémoire trouée, des ouvriers fantômes érigent un haut mur de béton qui va lui boucher progressivement l’horizon… Le temps d’un violent éclair, il remonte le fil des événements. Est-il déjà au seuil de la mort, emporté par le souffle d’un attentat ?

L’écrivain belge destinait ce monologue à Denis Podalydès : «Il m’offrit ce texte, il y a un peu plus d’un an dans un café à Paris, dit-le comédien. Je le reçus comme le début d’une mission: faire passer ce texte par la chambre d’écho d’un théâtre. Comment donner à entendre (à voir ?) ce flux de pensées, sensations, réminiscences? Il fallait un espace particulier, inédit.» Il fit appel à Aurélien Bory qui lui proposa une scénographie en perpétuelle transformation: un écran de trois mètres sur cinq en fond de scène figure cette fenêtre et s’y reflètent les réminiscences brumeuses du personnage, les lieux de sa mémoire comme ce café à Bruxelles où il dit être allé. L’acteur passera aussi de l’autre côté du miroir, dans les limbes d’un au-delà incertain.

Au milieu du grand plateau, dans une obscurité où résonnent les discrets accords au violon composés par Joan Cambon, Denis Podalydès contemple le ciel d’abord monochrome qui se teinte d’imperceptibles couleurs: paysages immatériels et insaisissables, changeant au gré du texte. Figures mentales habitées d’ombres suggestives. L’acteur au corps inerte déroule, avec lenteur et d’une voix posée, des lambeaux de souvenirs avec une implacable précision. Il épouse minutieusement l’écriture de Jean-Philippe Toussaint grâce à une adresse simple à lui-même et au public. Son jeu minimal s’accorde avec les images évanescentes créées par Aurélien Bory qui démultiplie les cadrages de cette grande baie vitrée où s’abime le personnage. Sous la lumière d’Arno Vera, la fenêtre s’agrandit et rétrécit, s’ouvre puis se referme sur le monde, en renvoyant à l’acteur son inquiétante silhouette. Elle volera finalement en éclats de verre et lumières spectrales aux beaux effets de laser.

Une profonde inquiétude émane de cette réalisation virtuose. L’homme est-il déjà mort, revenant, tel un fantôme prisonnier d’un éternel présent? La fiction offre quelques clefs comme cette date du 22 mars 2016 au matin, allusion à l’attentat-suicide à la bombe dans une rame de métro, station Maelbeek à Bruxelles, dont le personnage aurait été victime ! Mais l’élégance de la mise en scène et le jeu sobre de Denis Podalydès transforment cette histoire morbide en métaphore lumineuse… Il faut que ce spectacle créé en 2021 aux Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, soit plus largement diffusé.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 15 mai à Bonlieu-Scène Nationale, 1 rue Jean-Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T.: 04 50 51 45 40.

 Le 20 mai Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). Le 22 mai : Grand Théâtre d’Angers (Maine-et-Loire). Du 25 au 26 mai, Théâtre Saint-Louis, Pau (Pyrénées-Atlantiques).

Le 1er juin, Théâtre Jean Vilar, Saint-Quentin (Aisne).

 


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