L’Odyssée. Une histoire pour Hollywood, texte et mise en scène de Krzysztof Warlikowski

 

L’Odyssée. Une histoire pour Hollywood, d’après L’Odyssée d’Homère et Le Roi de cœur, Les retours de la mémoire d’Hanna Krall, texte et mise en scène de Krzysztof Warlikowski  (en polonais, surtitré à la fois en français et en anglais)

Pas de rideaux: nous pénétrons tout de suite dans l’univers du metteur en scène qui porte la marque de Malgorzata Szczesniak, sa scénographe et complice depuis longtemps : un plateau nu ou presque, avec fond et côté vitrés, où se trouve une grande cage à grillage carré avec trois portes à glissière, évoquant de sinistres locaux de police. Avec, au milieu, une double haute et longue banquette en bois, comme on en voyait autrefois dans les salles d’attente. Deux hommes nus ou pas la feront rouler du côté jardin, au côté cour, et inversement.

©x

©x


Et encore côté cour, cinq lavabos anciens. En fond de scène, un grand écran et en haut, bien visible sur le mur, une horloge électronique qui débitera ses chiffres rouges par dixièmes de seconde, sur toute la durée de ce spectacle hors-normes et fascinant. Et dans la seconde partie, l’habituel tableau des aéroports en diodes rouges alternant les mots: Departures  et Arrivals, une autre image de ce temps irréversible obsèdant visiblement cet auteur et metteur  en scène. Avec deux histoires entrelacées, celle bien connue d’Ulysse quand il essaye de revenir de la guerre de Troie. Et celle inconnue pour nous, d’Izolda, une jeune  polonaise juive qui, pendant le dernier conflit mondial, a tout fait pour sauver son mari prisonnier du camp d’extermination à Mauthausen. Elle a même provoqué sa déportation pour aller le retrouver. Le temps a passé, et bien plus tard, elle a demandé à la romancière polonaise Hanna Krall d’écrire un livre sur son histoire à elle mais emblématique. Qu’elle voyait comme une grande fresque qui intéresserait sûrement, croyait-elle, un producteur américain pour un film qui serait tourné à Hollywood avec une vedette comme Elizabeth Taylor qu’elle adulait et qui jouerait son personnage à elle…

Déception, les mots de la romancière à qui elle avait passé commande ne correspondaient pas selon elle à tout ce qu’elle avait vécu dans sa chair de femme amoureuse et au comble du désespoir, comme tant de ses compatriotes. Bref, le livre d’Hanna Krall, même si elle est aussi polonaise et juive, la déçoit beaucoup. Izolda, en fait,  n’admet pas qu’elle n’ait pas su, selon elle, traduire toute la charge émotionnelle de sa passion amoureuse et des horreurs qu’elle a vécues. Un point de vue opposé à celui de cette journaliste et écrivaine polonaise de quatre vingt-six ans qui a aussi été la scénariste de Krzysztof Warlikowski. Elle pensait,elle, que «plus il y avait de désespoir, moins il fallait de mots.» Les thèmes essentiels de ses romans* sont l’entrelacement de destins mêlées des Polonais-juifs-allemands durant la dernière guerre et après.

Le spectacle, dont le dramaturgie est signée Piotr Gruszczyński, est tout entier fondé sur des associations d’images et des analogies à partir de ces odyssées, celle de ce héros de l’antiquité à l’adresse exemplaire et capable à lui seul  de nombreux exploits. Et celle aussi de cette jeune femme, aussi solitaire qu’Ulysse mais perdue dans un conflit qui a embrasé toute l’Europe et une partie du monde. Tout cela sous le regard des Dieux, puis de Dieu.

Nous retrouvons ici des images fortes et inoubliables comme celles des précédents spectacles  de Krzysztof Warlikowski ( voir Le Théâtre du Blog). Il sait faire cela depuis longtemps avec ,à la fois une extrême rigueur et une grande poésie, ce qui n’est pas incompatible. Comme l’arrivée d’Ulysse, devenu un gros et vieil homme, sac de toile sur le dos, finissant par retrouver sa Pénélope plus très jeune, ses fils Télémaque et Télégones, sa fille Roma, devenus trois adultes… Et le vieil Ulysse, un peu paumé, demande où est Argos et ignorait que sa mère était morte. Il raconte ensuite superbement son combat avec le Cyclope, ses aventures chez les Lestrygons et avec la belle Circé, prenant en otage ses compagnons. Et comment il refusa l’immortalité que lui offrait la merveilleuse Calypso. La plupart de ces scènes sont retransmises en gros plan sur l’écran central. Pas grave mais le metteur en scène aurait pu nous épargner ce vieux truc usé qui disperse le regard.

©x

©x

Mais il y a aussi des moments formidables comme l’histoire de la jeune Izolda (Maja Ostaswewska) interrogée par un officier SS (Gartosz Gelner) dans un court film superbement réalisé par Pawel Edelman.
Cela se passe dans un immense et triste bureau où ce jeune et bel officier  en uniforme impeccable, annonce avec le plus grand cynisme à Izolda qu’elle va mourir parce qu’elle est juive mais qu’il n’y peut rien: c’est la guerre! Izolda reste impassible…
Et il lui propose même avec une grande gentillesse mais après l’avoir un peu caressée, de lui jouer un morceau de piano pour, dit-il, « se quitter en bons termes ».
Ce qu’il fera. Glaçant!

Et il y a un autre moment -tout aussi magnifiquement joué- où Martin Heidegger (Andrzej Chyra) retrouve en 1950 son ancienne amoureuse Hannah Arendt (Malgorzarta Hajewska-Krzysztofik) dans la forêt noire symbolisée par un pin auprès duquel ils posent une couverture avec thermos de thé et gâteaux. Sur l’écran, passe en boucle un film muet en noir et blanc avec les images de prairies, de bois et du chalet de Martin Heidegger en pays de Bade donc proche de l’Alsace et où il aimait s’isoler. Arrive un curieux moine chinois boudhiste un peu envahissant qui a visiblement besoin de contact. Il les prie d’accepter qu’il reste un peu avec eux. Il a très soif et leur demande une tasse de thé. Il dit beaucoup admirer le philosophe allemand puis après lui avoir posé de nombreuses questions dont il n’obtient guère de réponse, il salue le couple et s’en va. Peu après, la neige commencera à tomber doucement sur les anciens amoureux… Quelle image!


 

©x

©x

Après l’entracte, sur l’écran un grand diable avec des cornes et derrière lui, HADES: quatre lettres en tube fluo vert acide. Dans la grande cage où sont pendues des dizaines de pantalons, un jeune homme en a essayé déjà treize, comme le lui fait ironiquement remarquer la vendeuse… Il lui répond tout aussi ironiquement que c’est aussi difficile d’essayer des pantalons, que d’appréhender un rôle comme Richard III…
Nous ne pouvons tout citer mais il y a aussi un extrait de film avec Richard Burton et Elisabeth Taylor.  Nous la retrouverons âgée et visiblement très malade  allongée sur un lit d’hôpital et qui dit accablée : «Plus je vieillis, plus je vaux cher. » Et encore une scène où on voit Roman Polanski parler d’un film qui aurait pour cadre le camp d’Auschwitz . Et il y aussi  Izolda et son mari qui sous la neige reçoivent un dibbouk… Et dans le film Shoah de Claude Lanzmann, un coiffeur déjà âgé rassemble, bouleversé,  ses souvenirs sur le camp de Mauthausen.

Tout le spectacle participe d’une méditation sur le nazisme tout puissant et les victimes des camps de concentration, donc aussi sur la mort et sur la vieillesse qui ne cesse de hanter Krzysztof Warlikowski qui aura soixante ans ce mois-ci. Mais aussi sur le mythe de l’immortalité. Nous retrouvons l’habituelle lenteur de ses spectacles à laquelle il faut s’adapter mais qui très vite s’impose grâce à des images surprenantes mais jamais gratuites. Au public de travailler aussi pour retrouver le fil rouge de ces scènes fabuleuses. Cette Odyssée.Une histoire pour Hollywood doit aussi beaucoup à l’unité de jeu et à la direction de ces acteurs polonais qui portent tous, cette histoire avec une concentration et une sensibilité exceptionnelles.
A voir? Oui absolument, à condition d’accepter d’aller voir sans réticence ce spectacle de quatre heures entracte compris. Mais le public admet facilement cette lenteur, même s’il y a eu des désertions après la première partie qui finit avec avec cette sublime rencontre entre les deux philosophes. La deuxième (quatre vingt minutes environ) nous a paru moins forte mais vaut le coup de rester. A vous de choisir mais de toute façon, c’est un spectacle qui fera date et Wajdi Mouawad a bien fait de l’inviter…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 21 mai, La Colline-Théâtre national, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).

*Prendre le bon Dieu de vitesse, une transcription de ses entretiens avec Marek Edelman, le dernier dirigeant survivant du soulèvement dans le ghetto de Varsovie.

 


Répondre

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...