Vortex, un film de Gaspar Noé

Vortex, un film de Gaspar Noé

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Un chef d’œuvre avec une description forte et sans complaisance de la fin de vie, l’expérience de la mort annoncée, vécue à côté d’un conjoint avec lequel on a traversé toute une existence. Quand un couple en arrive à ce terme, chacun vit la crainte de sa propre disparition à travers le miroir de l’autre et ressent la dégradation du corps de l’autre, comme s’il s’agissait du sien propre. Un face-à-face douloureux avec parfois son propre effondrement physique et mental.

Le film commence par un hymne à la vie avec Mon amie la rose, une chanson magnifique de Françoise Hardy dont le visage juvénile envahit l’écran : «A l’aurore, je suis née, baptisée de rosée. Je me suis réveillée vieille» Age tendre et tête de bois. Les roses de la vie surgissent comme un poème de Ronsard en une immense nostalgie. Puis d’un coup, nous voilà à l’autre extrémité du parcours… Un couple âgé (l’actrice Françoise Lebrun et le réalisateur italien Dario Argento) partage le quotidien factuel dans son appartement. La caméra filme les différents moments de la journée comme de la nuit. On se frôle, on se surveille, on s’évite dans le lieu de vie trop étroit, encombré des nombreux objets. On se supporte, on s’agace mais on se soutient et on est inséparable.

La caméra se fait précise et filme le réveil du couple. Chacun dans son monde corporel. Avec un regard clinique: chaque geste et chaque respiration envahissent l’écran. Gaspar Noé ne nous épargne rien du réveil et du quotidien. Il faut d’abord aller vider sa vessie, puis mettre en route le café, avant de retrouver la salle de bains et prendre les médicaments qui permettent aujourd’hui de vivre plus longtemps. Le couple est face à face: elle et lui se sourient chacun à une fenêtre. «La vie est un rêve », dit-elle. «Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle est représentée en rêve » écrivait Anton Tchekhov.
Lui continue à rêver à travers l’écriture et se perd dans un essai sur le rêve dont il ne voit pas la fin. Sa femme détruira plus tard tous ses papiers dans un accès de rage et de confusion en les vidant dans les w. c. comme dans l’holocauste de La Défense de l’infini d’Aragon et la mort annoncée de l’écrivain.

Gaspar Noé filme le couple en «split-screen»: un écran coupé en deux. Les personnages sont à la fois côte à côte, et irrémédiablement séparés. Chacun dans son monde s’occupe comme il peut, de ses propres affaires. Ces solitudes cohabitent. L’image dédoublée permet de suivre chacun dans ses pérégrinations interminables dans l’appartement. Nous sommes chez des « intellectuels », comme on dit. La radio du matin est branchée sur France-Culture et on entend Boris Cyrulnik expliquer ce qu’est le deuil, la perte d’une personne aimée et comment l’homme se prépare à la mort.

Les images, impitoyables, ne nous épargnent rien des faiblesses de l’âge et de l’effondrement qui survient. La femme a presque perdu l’usage du langage, ne sait plus où elle se trouve et ne reconnait plus rien. L’angoisse se lit sur son visage et la maladie d’Alzheimer la désoriente progressivement. L’homme, lui, a bien du mal à survivre, partagé entre la crainte de voir son épouse laisser le robinet du gaz ouvert ou se perdre dans la rue, et l’obligation de garder son propre psychisme intact pour survivre.
La maladie a rendu son épouse quasi muette, alors qu’elle pratiquait un métier de la parole : la psychiatrie. Lui s’exerce à écrire un essai sur le rêve et à parler dans une langue française dont il cherche le mot juste, alors que sa langue natale : l’italien est déjà loin derrière lui. Plus que la santé du corps, c’est bien l’intégrité de la pensée et du langage qui nous permet de vivre, disent-ils..

Vortex est une longue descente vers une disparition annoncée. Ces vies juxtaposées poursuivent leur chemin parmi les objets accumulés dont la dispersion révèle le trouble du penser. Ils semblent porter toute la mémoire du monde mais une mémoire qui s’effrite. Chaque geste d’amour compte ici et permet de rester en vie. Dans la famille, lieu de refuge et de la vie qui continue… Ici, un fils drogué qui ne s’en sort pas et un petit-fils qui ne parle pas encore et qui joue avec ses petites voitures qu’il entrechoque avec fracas, comme pour signifier sa présence dans un monde d’adultes dont il ne possède pas encore les mots.
Toute la vie se déroule entre deux moments : celui de l’acquisition du langage et celui de sa perte.

La caméra filme impitoyablement et jusqu’au bout ce couple dont la fin est programmée. Les propos tenus par Boris Cyrulnik au début du film trouvent alors leur triste illustration. L’épreuve de la perte de l’autre et de la perte de soi, de la solitude et de l’égarement, affectent le spectateur. Une partie du double écran s’efface, et avec lui, la disparition progressive des objets encombrant l’appartement. Il faut dire adieu à tout ce qui entoure une vie, voir disparaitre toutes les traces du passé et assister à un immense naufrage. «La mort, c’est cela, dit le réalisateur, les objets d’une vie qu’on laisse aux autres et qui finissent dans un camion-poubelle, aussi rapidement que les souvenirs qui se décomposent dans le cerveau.»,
La cérémonie des adieux ressemble à toutes celles que nous connaissons. Elle prédit celle à venir et que nous ne pouvons qu’imaginer. La confrontation avec la mort, notre propre mort, est ici directe.

Jean-François Rabain

 

 


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