Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

©x

©x

Peut-être le nœud de l’affaire que ce petit : «et» reliantà jamais le nom du grand général romain et celui de la reine d’Alexandrie. Cléopâtre, de la famille gréco-macédonienne des Ptolémée, veut devenir Egypt  selon l’orhographe shakespearienne et orner sa tête de tout l’outillage du pouvoir pharaonique pour impressionner Antoine, et ce avec succès. Mais les Romains puritains et qui craignent pour César cette mauvaise fréquentation, ont fait d’elle la grande prostituée, la magicienne, la gipsy aux dangereux sortilèges. La preuve de cette force maléfique: la défaite d’Antoine. Un guerrier vaillant et audacieux, un amoureux sensuel, un amateur de faste… mais pas nécessairement un homme de pouvoir. Et l’un des plus beaux couples de l’Histoire finira vaincu. Si l’une n’avait pas rencontré l’autre, si l’autre n’avait pas cédé à l’appel de ses charmes…

Le spectacle commence par un moment de volupté. Dans un salon oriental un peu bohème, parsemé de coussins, Cléopâtre et ses suivantes chantent, écoutent de la musique. Pur plaisir : elle n’a pas ici pour fonction d’harmoniser le monde, (comme dans la tirade de Portia à la fin du Marchand de Venise). Mais elle caresse, incite au plaisir, à l’amour et rend sourd aux enjeux du pouvoir. Le regard terne d’un buste de César n’intimide en rien une reine capricieuse. Pour ce premier acte, Anaïs Romand a habillé -ou plutôt dévêtu- Mélodie Richard (en alternance avec Dea Liane), comme la meneuse de revue d’un cabaret égyptien imaginaire. Nous la verrons ensuite sous des voiles plus sévères : cela fait partie du caprice et de la grandeur d’un personnage qui veut tout embrasser.

©x

©x

 

En même temps et loin de cette image kitsch, nous écoutons le très beau chant d’Ahmed Chawqi et Mohamed Abdel Wahab par la voix de Dea Liane (Charmian, la suivante de Cléopâtre) et les poèmes de l’Alexandrin Constantin Cavafy. C’est très beau et très libre : Célie Pauthe n’hésite pas à tirer les pépites de deux millénaires du fameux mythe Antoine et Cléopâtre. Face à cette cour féminine, les hommes de cabinet d’Octave, en costume bleu très politique quelque peu macronien, affichent leur compétence au masculin, avec un Lépide se sachant déjà superflu. Revenons à l’histoire : dans une Rome à la fin de sa république aristocratique, Octave, sous le second triumvirat, reproduit le schéma de son «père» César. Et le troisième, faire-valoir et tiroir-caisse, est vite éliminé pour laisser place à un duel entre les autres. Et l’un sera le premier : une fois Crassus expédié, Jules César vainqueur de Pompée et Lépide débarrassé, ce sera Octave, vainqueur d’Antoine. Ils avaient passé des accords provisoires: Antoine épouse même Octavie, la sœur de son rival, pour sceller une très fragile alliance. Mais il n’avait jamais renoncé à l’espoir de fonder avec sa Cléopâtre un empire d’Orient, assuré par leurs descendants et le petit Césarion, fils du grand Jules. Voilà pour l’histoire et la légende.

Tout cela fait-il du théâtre? Oui, et trois fois oui. Guillaume Delaveau a imaginé un dispositif ample et souple qui ne ralentit jamais l’action. Ainsi le décor -minimal- du mariage romain se défait, Charmian attrape au vol le bouquet de mariée lancé par Octavie. Et nous voilà à nouveau sur le territoire de Cléopâtre, au propre et au figuré ; en deux secondes, le sort de ce mariage diplomatique est réglé. Le spectacle, grâce aussi à la traduction d’Irène Bonnaud, fourmille de ces trouvailles vives et riches de sens multiples, non dépourvues d’humour et sur lesquelles la mise en scène ne s’appesantit jamais.

Mais le spectacle prend son temps et donne le leur aux personnages secondaires. Le messager malheureux car porteur de terribles nouvelles (Glenn Marausse),  tel autre avec son ambiguïté et ses retournements , une soldate troublée (Maud Gripon). Chacun esquisse un histoire aussi profonde que celle des héros. Shakespeare sait très bien créer ce petit peuple comme le fossoyeur dans Hamlet ou les gardiens dans Macbeth . La distribution (quinze interprètes pour trente-six personnages) est parfaite et chacun garde une même  ligne  où se rejoignent sa fonction et sa personnalité, selon les différents rôles qu’il joue. Ainsi Lounès Tazaïrt est un devin, puis le précepteur et enfin un paysan avec son fatal panier de figues, incarne une seule et même fonction poétique : le destin lui-même, sous sa modeste et changeante apparence.

Après un salon de musique alangui, le spectacle monte en puissance jusqu’à l’entracte. Ensuite le rythme ralentit : c’est celui de l’élégie, de la descente marche après marche vers la mort des héros et des soldats que Shakespeare n’oublie pas. Antoine et Cléopâtre, cette pièce monstre a rarement été montée en France, par Roger Planchon (1978), Stuart Seide  (2004) et Tiago Rodrige, il y a sept ans. Célie Pauthe et son équipe ont totalement relevé le défi.La scénographie  de Guillaume Delaveau porte le jeu des acteurs sans jamais l’alourdir. Comme avec cette métaphore du sable : d’abord petit caillou dans la chaussure de l’envoyé romain, puis signe envahissant de l’enlisement d’Antoine en Egypte, et des Romains en général. Et coulant entre deux doigts, tout simplement le symbole du temps qui passe. Enfin, en transformant un portique romain en pylône égyptien. Le travail sur les costumes est de la même force: audacieux et simple, dramaturgique c’est-à-dire éclairant les enjeux de la pièce, sans faire pléonasme avec les autres éléments de la mise en scène.

L’Orient de Cléopâtre n’est pas celui de Bérénice qu’avait monté Célie Pauthe qui, ici, a choisi les mêmes interprètes: Mélodie Richard et Mounir Margoum, pour le temps d’un rêve géopolitique. Et si ces grandes femmes avaient régné sur le monde romain? Blaise Pascal n’avait pas tort: «Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »

 Christine Friedel

 Jusqu’au 3 juin, Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVIII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

 


Répondre

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...