Tous les Marins sont des chanteurs de François Morel, Gérard Mordillat et Antoine Sahler

Tous les Marins sont des chanteurs de François Morel, Gérard Mordillat et Antoine Sahler

Canular ou biographie véridique? Ici, la vie, l’œuvre d’Yves-Marie Le Guilvinec et ses chansons sont ressuscitées sous forme de conférence universitaire, entrecoupée de musiques du marin-poète. Cet illustre inconnu né en 1870 à Trigavou près de Saint-Malo, disparut en mer en 1900 comme ses frères et bien d’autres matelots, après avoir pêché la morue à Terre-Neuve et navigué de port en port…

«Dans un vide-grenier à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine), dit Gérard Mordillat, François Morel, feuilletant de vieilles revues rongées par les embruns, découvrit une brochure de 1894 où douze chansons d’Yves-Marie Le Guilvinec étaient reproduites, illustrées par l’auteur. » Le cinéaste et romancier s’est joint à François Morel et Antoine Sahler pour restaurer les paroles et musiques disparues, dans le style marqué des goélantes et autres chansons à boire bretonnantes. Selon eux, on doit notamment à ce héros La Cancalaise dont Théodore Botrel se serait inspiré pour sa Pimpolaise… Cet air célèbre, vont-ils nous démontrer, étymologie à l’appui, n’est en réalité qu’une chanson paillarde déguisée !

© Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Dans l’esprit de l’Oulipo, ce cabaret chanté avec énergie par François Morel qui parodie Renaud, Alan Stivell ou Léo Ferré, nous apporte une bouffée de bonne humeur, même si parfois la charge est un peu lourde et les airs assez monotones. Antoine Sahler au piano, à la trompette et à l’accordéon, Muriel Gastebois aux percussions et Amos Mah à la guitare et au violoncelle, n’hésitent pas à interrompre le chanteur ou le conférencier (Romain Lemire, en alternance avec Gérard Mordillat), avec des commentaires vaseux, histoire de se mettre au diapason des fantaisistes…

 Un divertissement roboratif d’une heure trente avec, comme une bouteille à la mer, un message humanitaire en filigrane: «Quand un homme tombe à la mer/ Tu lui tends la main/Si tu es marin, simplement humain/Il faut s’employer à le repêcher/Faut pas lui d’mander s’il a des papiers… » Quant à savoir qui était vraiment cet Yves-Marie Le Guilvinec, la question reste ouverte. Comme disait Boris Vian: «Cette histoire est vraie, puisque je l’ai inventée. »

 Mireille DavidoviCi Jusqu’au 3 juillet, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) T. : 01 44 95 98 00.

François Morel chante Yves-Marie Le Guilvinec (Tous les marins sont des chanteurs), un album édité par Little Big Music (2020).

Tous les marins sont des chanteurs est paru aux éditions Calmann-Lévy ( 2020).

 

 


Archive pour mai, 2022

Il Tartufo, de Molière, traduction en italien de Carlo Repetti, mise en scène de Jean Bellorini (en italien, sous titrage en français)

Il Tartufo (Le Tartuffe) de Molière, traduction en italien de Carlo Repetti, mise en scène de Jean Bellorini (en italien, sur-titrage en français)

Une pièce éternelle? Durable en tout cas, tant qu’il y aura des familles, belles-mères autoritaires, amoureux maladroits, parasites et angoissés ayant besoin de gourous, et des désirs pas clairs. Tartuffe est l’histoire d’un hypocrite, d’un escroc dévoilé in fine par la supposée clairvoyance du Roi mais le texte est aussi assez riche pour s’exposer à des lectures opposées, ou au moins contradictoires.
Pour l’anniversaire de Molière, Tartuffe prend un coup de décapage. D’abord, radical quand il est opéré par Ivo van Hove à la Comédie-Française. Il a choisi de monter la première version en trois actes (celle des Plaisirs de l’Île enchantée, une fête donnée pour Louis XIV et sa cour en mai 1664). Une version «à l’os», sans querelles d’amoureux ni intervention-miracle pour sauver une famille. Mais avec toute la passion d’un père qui voit en Tartuffe, l’instrument de son salut : « Un homme, un homme… un homme enfin !). Et il y a toute la jouissance de ce dernier à faire craquer sa victime sous la dent, en dévorant ses biens comme le rat dans le fromage et en jouissant au passage de sa femme, pour gagner, à la fin.

©Yvan Nocera

©Yvan Nocera

Le décapage de Jean Bellorini passe par d’autres chemins et le metteur en scène n’oublie pas de nous faire rire. Même noire, la pièce reste une comédie. Retour à la famille qui s’épanouit dans la chaleur d’une vaste cuisine. Ici, on vient se refaire, manger, bousculer, désirer, s’expliquer, quitte à avancer deux chaises vers les spectateurs pour nous inclure dans le jeu. Y loge l’indispensable servante Dorine et un étrange commentateur: Cléante, le fils raisonneur d’Orgon, ici présentateur de music-hall à la retraite. Tout le monde passe par cette fameuse salle basse des comédies de Molière qui a l’avantage de comporter au moins deux portes : l’une sur la rue, le dehors, le monde, et l’autre sur les appartements intimes et leurs tourments.

Pourquoi Orgon, ce respectable bourgeois moderne, est-il si fortement attiré par Tartuffe, ce faux curé enjuponné de noir ? Nous ne saurons rien de plus que ce qu’en dit le texte. Pas d’explication, ni psychologie, c’est comme ça. À chaque interprète de mener son personnage dans l’action et à lui sauver la peau. La pièce, ici jouée au premier degré mais nettoyée des commentaires et hypothèses. Et fondée sur la mémoire du cinéma italien que nous avons tous «tant aimé»: Ettore Scola, Dino Risi, ou, plus près de Paolo Sorrentino, avec même un accent grave à la Pier Paolo Pasolini.

 Nous sommes dans une Italie d’aujourd’hui, ou d’avant-hier, proche en tout cas. Ce Tartufo est un plaisir d’acteurs, allégée des traditions mais d’une dramaturgie pointilleuse : les amoureux sont bouffons et touchants comme tels. Madame Pernelle dépasse la fonction de rouspéteuse, traversée par la tragédie, aussi élégante et aussi folle que celle de Claude Mathieu à la Comédie-Française. Dans l’unité d’ensemble, chacun est libre de pousser son jeu, à la fois celui de l’interprète et celui du «caractère ».

© Ivan Nocera

© Ivan Nocera

Et puis, la langue italienne avec ses accents toniques -et le souci du traducteur de trouver des rimes- balance bien l’alexandrin. Et pour ceux à qui la musique de cette langue ne suffiraient pas, d’excellents sous-titres (de Molière lui-même !) sont projetés en fond de scène. En italien, notre auteur ici rentre en quelque sorte à la maison et peut-être à ses premières impressions de théâtre. Quand il revêt son personnage de Sganarelle, il sait qu’il n’est pas loin des Sganapino, Leporello et autre Brighella. Tartuffe, comme les grandes pièces de Molière, naît dans son milieu bourgeois mais a ici des ancêtres italiens.

En passant donc par la plus belle période de l’histoire du cinéma italien, ce Il Tartufo retourne aux sources et Jean Bellorini nous propose une musique différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Il dit son plaisir de travailler avec des acteurs d’une autre langue -celle de son nom- et avec d’autres voix, d’autres écoles de jeu. Plaisir partagé, dans toute sa richesse…

Christine Friedel

Jusqu’au 27 mai, Théâtre des Amandiers, avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

 

 

Caligula d’Albert Camus, mise en scène de Bruno Dairou

Caligula d’Albert Camus, mise en scène de Bruno Dairou

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Curieux retour des choses : cela se passe au studio Hébertot donc à une vingtaine de mètres de la grande salle du Théâtre où Gérard Philipe, encore jeune acteur, créa en 1943-1944 dans le rôle de l’archange Sodome et Gomorrhe de Jean Giraudoux. Et en 45… Caligula il y a donc déjà… soixante-dix sept ans. Ce fut le premier rôle important de celui qui éblouit, surtout au cinéma, toutes les jeunes filles de son époque et qui fut la vedette du T.N.P. sous Jean Vilar dans Le Cid, Lorenzaccio. Avant de mourir à trente-sept ans…

Depuis cette pièce a été parfois mise en scène; d’abord à la Comédie-Française en 1992, dans une mise en scène de Youssef Chahine avec l’excellent Jean-Yves Dubois qui dort son dernier sommeil au cimetière communal de Villerville (Calvados) bien entouré par ses camarades, les grands acteurs Philippe Clévenot et Bertrand Bonvoisin.En 2001,Charles Berling mit aussi en scène et interpréta un Caligula au Théâtre de l’Atelier à Paris.

Cela se passe donc dans la Rome antique sous le règne de ce jeune empereur qui, à vingt-huit ans, prend conscience de l’absurdité de la vie et cherche à en persuader son entourage. Trois ans plus tard, se trame un complot contre lui et le dernier des actes verra la fin de ce dictateur. Autour de Caligula, Cæsonia, sa maîtresse plus toute jeune obéissante et complice des crimes. Hélicon, un ancien esclave, affranchi par l’Empereur, Cherea, un intellectuel mais aussi Scipion et Metellus, et d’autres. Ce Caligula autrefois généreux n’est plus le même… Comme le dit le jeune poète Scipion: « Je l’aime. Il était bon pour moi. Il m’encourageait et je sais par cœur certaines de ses paroles. Caligula disait que la vie n’est pas facile, mais qu’il y avait la religion, l’art, l’amour qu’on nous porte. Il répétait souvent que faire souffrir était la seule façon de se tromper. Il voulait être un homme juste. »
Lui a succède un tyran qui ne veut plus dépendre de personne mais exerce sa liberté  envers les Dieux et les hommes et les Dieux. Il refuse le monde tel qu’il est et n’a rien à faire de prétendues valeurs comme le respect des autres, les arts, la littérature qu’il considère comme un mensonge de plus. Et il remettra vite en place un écrivain comme Cherea : « Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté. (…) Et justement, je vous hais parce que vous n’êtes pas libres. (…) Réjouissez-vous, il vous est enfin venu un empereur pour vous enseigner la liberté. » Caligula est aussi cruel et il en jouit. Quand Mereia, un vieil homme boit un médicament, il le soupçonne d’avoir bu du contrepoison et le force à avaler un vrai poison qui va le tuer…

Le jeune Scipion -dont Caligula a fait tuer le père- est un être à part dans cette Cour: il ne ment pas et Caligula le voit bien: «Tu es pur dans le bien comme je suis pur dans le mal » Mais il pose vite les limites:  « Comme tu y vas mon garçon; il y a en ce moment, dans Rome, des gens qui meurent pour des discours beaucoup moins éloquents.» Et ce jeune empereur se déguise en Vénus grotesque la fois pour se moquer des Dieux et de la création artistique. Il reproche à cette déesse de la fécondité de faire naître les hommes alors qu’elle sait qu’ils mourront tous, lui compris. Samuel Beckett ne dira pas autre chose quand il dit : «Elles accouchent sur une tombe. » Et pour Caligula, la vie humaine ne compte absolument pas et fort de son pouvoir, il ridiculise, insulte, confisque les biens, fait l’amour avec toutes les femmes qu’il désire comme celle de Murcius. Il tue aussi les enfants de ses amis, comme comme le fils de Lépidus et les force à en rire.
Et il sait trouver l’argent où il y en a : « Toutes les personnes de l’Empire qui disposent de quelque fortune -petite ou grande, c’est exactement la même chose- doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en faveur de l’État. (..) À raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. »

Unknown-14A Caesonia, sa maîtresse et confidente qui lui avoue son amour et qui essaye de l’aider car elle le voit souffrant et au comble de l’exaltation : «Je veux même, lui dit-il, mêler le ciel à la mer, confondre laideur et et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance. » Mais l’amour que lui voue Caesonia n’est pour lui que «tendresse honteuse». Et il la voudrait cyniquement à son image. Quand elle lui dit: «Mais arrête. », il lui répond: « Tu feras tout ce que je te dirai. (…) Tu seras cruelle, froide, et implacable. » Et il la tuera aussi. Quant à la bienveillance et à la solidarité envers ses proches, mieux vaut oublier, et seule compte chez lui une soif maladive de pouvoir absolu et de vengeance. Et il devient un exécuteur cruel et sans scrupules, menaçant de mort rapide tous ceux qui se permettraient un seul mot de trop… Avant d’en finir avec une vie d’indispensables mensonges, paroles cyniques et meurtres en série!  Et il se laissera lui-même assassiner… Un suicide déguisé? En tout cas, il veut sans doute nous signifier une dernière fois ce qu’il a toujours dit, hanté par la mort dans sa brève existence: la vie est absurde et n’a eu aucune valeur. Ultime provocation, il criera en mourant:«Je suis encore vivant. »

Cela ne commence pas très bien avec un théâtre dit participatif : dans la cour pavée du Studio Hébertot. « Depuis trois jours l’Empereur a disparu, disent en confidence les acteurs, en jean bleu et veste noire avec médaille de la Légion d’Honneur épinglée dessus etdemandent au public s’ils n’auraient pas vu Caligula. Ah ! Ah ! Ah ! Tous aux abris….  Sur le petit plateau, encadré au sol par une guirlande lumineuse, huit cubes blanc cassé serviront un peu à tout, c’est à dire à rien, sinon à envahir l’espace et à gêner la circulation des acteurs. «Non seulement déplaçables et modulables en différentes formes (fauteuils d’Empereur, banc, escalier. Leur couleur, blanc cassé, permet de nombreuses options lumineuses pour créer des ambiances en fonction des situations.» (sic) Mais cette  médiocre scénographie et ces costumes d’une rare banalité desservent la mise en scène. Quand ils ne jouent pas, les acteurs restent debout très raides sur les côtés, un vieux truc usé hérité de Brecht chez qui, au moins, ils étaient assis. Vers la fin, ils rythmeront l’action en frappant sur ces cubes.
Caligula est une pièce plus intéressante que Les Justes, une médiocre chose qu’avait montée -on se demande bien pourquoi- Emmanuel Demarcy-Mota (voir Le Théâtre du Blog). Même si le texte nous parait maintenant assez bavard, Albert Camus a bien su montrer toute la démesure et la descente aux enfers de Caligula,  presque tout le temps sur scène et impeccablement interprété par Antoine Laudet.
Unknown-15Bruno Dairou dirige bien ses acteurs malgré une distribution inégale. Pablo Eugène Chevalier (Scipion), Antoine Robinet (Hélicon) Édouard Dossetto (Cherea) et Josselin Girard qui joue plusieurs autres personnages mineurs, sont tous crédibles. Chose rare de nos jours, ils ont une excellente diction et arrivent à bien faire passer le lyrisme de la langue d’Albert Camus. Mais Céline Jorrion, au début, annone son texte et n’est jamais Caesonia! Dommage… Mais il y a de belles scènes comme entre autres: avec elle et Caligula ou quand  l’Empereur complètement délirant apparaît en Vénus et s’en prend à ses «amis».

Bruno Dairou aurait pu nous épargner quelques stéréotypes fleurissant depuis un moment, genre : jeu dans la salle et sur scène à la fois, distribution de petits papiers sous plastique que les spectateurs des premiers rangs « devenus sénateurs de Rome» (sic) doivent dire (mais cela ne marche pas du tout), basses électroniques et lumière stroboscopique blanche pour accentuer la progression de la tragédie et l’assassinat de Caligula à la fin…

Même s’il y des erreurs de mise en scène, nous avons échappé aux fumigènes et aux micros H.F. ! Le rythme de jeu est soutenu et on ne s’ennuie pas. Bref, c’est une occasion d’aller voir cette pièce où plane la folie et la démesure d’un homme insupportable mais fascinant. Ici remarquablement joué par Antoine Laudet. Au sommet de l’Etat, pour lui, la mort de milliers de concitoyens, d’amis proches, voire de sa maîtresse est, selon lui, indispensable au bon fonctionnement d’un pays et font partie du jeu politique… Caligula, le tout puissant n’avait ni tanks, avions, sous-marins, missiles, drones, bombe atomique mais cela peut vous rappeler quelque chose.

Philippe du Vignal

Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème).

Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

Tout mon amour de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

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© Pascale Cholette

On vient d’enterrer le grand-père. Son fils et sa belle-fille de retour dans la maison familiale, vont revivre un drame qui, dix ans auparavant, a ébranlé leur vie : leur petite fille dix ans avait disparue sans laisser de traces. Mais est-elle cette jeune fille hagarde qui vient maintenant frapper à leur porte? Sa mère, dans le déni et son père, qui est prêt à y croire, s’affrontent et mêlent leur fils à leur dilemme… Un fantôme erre dans la vieille demeure aux meubles des années soixante: le grand-père, venu reprocher à son fils sa faiblesse de caractère. De son temps, dit-il, on avait plus de trempe.

 Dans ses romans, Laurent Mauvignier plonge dans le passé d’êtres traumatisés avec un grand talent. Nous avions  apprécié son art à sonder les âmes en peine dans le beau film que Lucas Delvaux a tiré de Des Hommes (2020). Ici, l’écrivain fait émerger les non-dits qui hantent la famille, du grand-père au petit-fils, avec de courtes scènes concises balisant ce drame

. Anne Brochet, en mère évanescente, retourne son chagrin et ses frustrations en agressivité contre son mari et son jeu pincé contraste avec la grande sensibilité  de Philippe Torreton. Ambre Febvre, la mystérieuse inconnue de seize ans qui prétend être leur fille, joue un personnage hébété, à l’aune des traumatismes qu’elle a subis. Un jeu très physique, à la limite de la caricature. Romain Fauroux, issu comme elle de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, est plus nuancé.

Le metteur en scène a vu dans cette pièce «un polar intimiste et métaphysique, dans la mesure où Laurent Mauvignier mêle subtilement une écriture presque naturaliste, à une atmosphère de film fantastique.» Certes, les murs se déplacent et se resserrent sur le drame pour traduire la sensation d’étouffement des personnages et une ambiance de cauchemar. Mais la direction d’acteurs «carrée » ne fait pas dans l’allusif et, malgré l’écriture ciselée de Laurent Mauvignier, alourdit le spectacle. Chapitres de la chute, ou Saga des Lehman Brothers, joués dans ce même théâtre qui l’accueille régulièrement (voir Le Théâtre du blog) conviennent mieux à la palette d’Arnaud Meunier…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 4 juin, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).  T . : 01 44 95 98 00.

La pièce est publiée aux Editions de Minuit

 

 

 

 

Hariklia Cavafy, texte et mise en scène de Koraïs Damatis

Hariklia Cavafy, texte et mise en scène de Koraïs Damatis

 Nous sommes en 1899. Dans un monologue lyrique et plein de tendresse, la mère du grand poète grec Constantin Cavafy (1863-1933) se livre à un bilan mélancolique -elle a soixante-cinq ans et c’est le dernier jour de sa vie- dans son appartement, rue Ramliou à Alexandrie (Egypte.) .

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Constantin est le dernier des neuf enfants de Petros Cavafy, un négociant en import-export de textiles et de Hariklia Photiadis, la fille d’un diamantaire. Originaires de Constantinople ils s’étaient installés à Alexandrie. Petros décède en 1870 et la famille s’installe alors en Grande-Bretagne. Cela marquera profondément Constantin et ses écrits montrent une grande familiarité avec la tradition poétique anglaise.  Comme  le dit Marguerite Yourcenar dans la préface de sa traduction de ses poèmes :« C’est aussi l’un des plus grands, le plus subtil en tout cas, le plus neuf peut-être, le plus nourri pourtant de l’inépuisable substance du passé. »

 

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Hariklia parle beaucoup de ses neuf enfants et, avec force détails, raconte les difficultés qu’elle a eues pour les élever. Cette famille ruinée reviendra vers 1879 à Alexandrie, puis, anticipant les émeutes de 1882 qui allaient précipiter la guerre anglo-égyptienne, se réfugie à Constantinople. Et plus tard,  de nouveau à Alexandrie. Hariklia parle plusieurs fois de son unique fille unique qui est morte. Elle se souvient aussi de son attitude étrange à faire porter des habits féminins au petit Constantin et parle, avec une angoisse discrète, de ses premières relations homosexuelles. Et ici, la relation mère-fils est dessinée avec une écriture poétique et de fortes images.

Dans un décor-collage de photos et poèmes, Aspassia Kralli, cette grande actrice, connue pour son «théâtre du silence» et des spectacles de mime, excelle à incarner cette mère avec une sincérité et une douceur qui nous touche profondément. Elle nous invite à penser nos nôtres et à tous les sacrifices qu’elles ont faits pour nous rendre heureux…

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Vault, 26 rue Melenikou, Athènes, T. : 00302130356472.

Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

 Petter Jacobsson et Thomas Caley,  directeurs du C.C.N., sont familiers des courants de la danse suédoise contemporaine: ils ont réalisé plusieurs pièces au Royal Swedish Ballet à Stockholm dont Petter Jacobsson assura la direction artistique de 1999 à 2004. Ils ont souhaité faire revivre les années folles des Ballets suédois. Fondés à Paris en 1920 par le richissime Rolf de Maré et par le danseur et chorégraphe Jean Börlin, ils défrayèrent la chronique au Théâtre des Champs Elysée, jusqu’en 1925. Après les Ballets Russes de  Serge de Diaghilev, ils attirèrent les créateur de l’avant-garde comme  Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Ricciotto Canudo, Fernand Léger,  les compositeurs du Groupe des Six :Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre et aussi Eric Satie, Cole Porter… Les interprètes des Ballets suédois venaient en majorité de l’Opéra Royal de Stockholm et cette compagnie fera des tournées dans le monde entier.

Le titre du spectacle : Pas assez suédois indique combien les programmes étaient cosmopolites : mis à part Nuit de Saint-Jean où  transpose les sarabandes du folklore populaire de son pays, Jean Börlin chorégraphia et interpréta une vingtaine de pièces aux formes nouvelles, traversées par les tendances internationales…  Dont Offerlunden (1923), son plus grand succès et Within the Quota (1923), l’un des premiers ballets jazz. Et Relâche (1924), sa dernière création,  seul ballet dadaïste de l’histoire de la danse qui a été repris en 2014 par le C.C.N. -Ballet de Lorraine, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley. Nous restent seulement de la création de ce ballet burlesque, une photographie de Man Ray avec Marcel Duchamp nu et Bronia Perlmütter en Adam et Eve (reproduits ici en version unisexe masculin). Mais aussi la musique d’Erik Satie et le manuscrit de Francis Picabia où il ébauche le scénario d’un «film qui se jouerait sur scène ».

Petter Jacobsson et Thomas Caley ont invité trois chorégraphes à interroger avec eux cet ouragan artistique et à revisiter l’esprit débridé de l’entre-deux-guerres, à l’aune de leur personnalité et des archives des Ballets suédois conservées au Dansmuseet-Rolf de Mare’s Museum of Movement à Stockholm. Une soirée de deux heures, riche de propositions contrastées avec des interprètes d’exception.

 Fugitives Archives,chorégraphie de Latifa Laâbissi

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©Laurent Philippe

Huit danseuses en costume à damiers jouent avec leurs ombres et les réminiscences du Marchand d’oiseau, chorégraphié en 1923 par Jean Börlin sur un livret d’Hélène Perdriat et une musique de Germaine Tailleferre. En plongeant dans les archives, Latifa Laâbissi et sa scénographe et costumière Nadia Lauro ont été séduites par les ombres étranges découpées sur le décor et les petits personnages à la périphérie de l’argument du ballet : des écolières turbulentes en costume à carreaux. «C’est une rencontre entre une image d’archives et mon inconscient, dit la chorégraphe, l’idée est de se plonger dans ces années vingt: leur liberté, leur impertinence nous ont autorisées cette impertinence.»

En arrière-plan, un rideau de papier blanc plissé sur lequel se découpent la silhouette noire d’une sorcière griffue et des branches dénudées. Les danseuses, masques blancs et robes à damiers déployées en larges corolles, évoluent dans des postures incongrues, courbées ou tordues. Elles s’agglutinent tel un nid d’insectes, s’éloignent en petits piétinements sonores, reviennent au pas de l’oie ou s’installent dans des positions indécentes, avec force grimaces. La construction aléatoire de Fugitives Archives où dominent le noir et blanc et quelques carrés rouges, est ponctuée par des bribes musicales élaborées par Manuel Coursin.
Une pièce-mémoire de vingt-cinq minutes d’une beauté formelle dans la lignée de Pourvu qu’on ait l’ivresse (2016) la dernière création de Latifa Laâbissi, avec des paysages imaginaires où se côtoient le beau et le grotesque. On retrouve aussi le dépouillement du butô japonais avec des mouvements de mains et bras d’une extrême précision. Une performance des interprètes…

Mesdames et Messieurs, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Calay

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©Laurent Philippe

 En vingt minutes, treize danseurs se lancent en groupes ou en solos dans une série de numéros clownesques, inspirés de l’univers du cinéma muet. La joyeuse bande émerge d’un amas de plaques en plexiglass, rappelant les pellicules d’antan. Les chorégraphes convoquent des personnages d’époque en costumes hétéroclites, comme sortis des malles de cabarets ou cafés-concerts, pour un grand carnaval grotesque multicolore dans l’esprit du Cinésketch de Francis Picabia (1924).

Pour la nouvelle année, l’artiste avait présenté une série de sktech inspirés des films comiques de Charlie Chaplin, Buster Keaton. Il y a le comique troupier, le travelo, la danseuse à frou- frou et d’autres figures fantasques dansant sur des chansons en vogue. «  Le shimmy, je veux danser le shimmy », clame Mistinguett, au son aigrelet d’un phonographe hors-d’âge. « Nous avons travaillé sur une “ playlist “ d’airs populaires de l’époque », dit Petter Jacobsson.  Et cette revue festive se construit sur ces morceaux ressurgis du passé. Sur un rythme accéléré rappelant les vingt-quatre images par seconde des films muets, les danseurs masculins, transcendent les genres, dans les costumes extravagants de Birgit Neppl et sur un fond vert pour incrustations d’un studio de cinéma ou télévision. Un clin d’oeil à notre modernité…

Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun

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©Laurent Philippe

Historienne de la danse, la chorégraphe réinvente des pièces anciennes et se tourne ici vers La Nuit de la Saint Jean, figurant au premier programme des Ballets suédois (1920). « On peut encore voir des extraits de ces danses dans un film de Marcel L’Herbier, dit-elle : les rondes et les danses se voudraient « premières » et « crues », alors qu’en réalité, elles ont été transformées par Börlin.» Et contrairement à cet artiste dont elle trouve la chorégraphie trop caricaturale, Dominique Brun s’appuie sur des danses folkloriques encore pratiquées aujourd’hui, notamment en Macédoine.

Elle joue avec des images de ces rondes et farandoles en surimpression. Projetées sur un écran translucide en avant-scène, elles se superposent aux danseurs et danseuses qui, ombres blanches, presque immatérielles, tournent et se déploient sur la musique subtile de David Christoffel dont les nappes sonores enveloppent et rythment le mouvement des corps. En off, la voix de Marguerite Duras dit Les Mains négatives, un texte évoquant les paumes imprimées sur les parois des grottes magdaléniennes : « En souvenir de la pandémie où il était interdit de se toucher, dit Dominique Blanc, et en hommage aux corps des danseurs qui gardent la mémoire de nos gestes. » Cette pièce dépouillée et d’une grande élégance se pare d’une riche iconographie: films, peintures dont Le Saint-Jean-Baptiste du Caravage et des scènes champêtres… montrent des mains qui se prennent ou se tendent. Les interprètes, figures évanescentes derrière l’écran, semblent être les fantômes d’une danse éternelle.

Érosion, chorégraphie de Volmir Cordeiro 

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©Laurent Philippe

 L’artiste brésilien s’est attaché à détourner le rêve de forêt vierge de Paul Claudel dans le livret L’Homme et son désirécrit à Rio de Janeiro : « Claudel semble activer l’imaginaire d’une Amazonie qui va de pair aujourd’hui avec l’invisibilisation des populations autochtones mises en danger par une politique d’extrême-droite. » A l’époque, Darius Milhaud avait composé la musique de ce ballet en forme de drame plastique où la nature sauvage effraye autant qu’elle attire un homme en proie au désir d’une morte.

Rien de tel dans Érosion : une horde sauvage bottée frappant le sol bruyamment, se déchaîne et met à nu des personnages aux chevelures de liane, fragiles peuples «premiers» interprétés par des danseuses… Ces militaires, sur-mâles érotisés et narcissiques, vont détruire le cadre qui ceint la scène, déportant notre regard sur les créatures de ces bois luttant pour leur survie. Une belle énergie émane de cette pièce tonique qui se termine sur l’image de bottes alignées, désertées, symbole d’un pouvoir au pied d’argile. Eros en érosion?

 La musique originale de Darius Milhaud est jouée intégralement en dix-sept minutes mais, pour marquer la présence de ces oubliés de l’argument claudélien, fait ressortir les inserts de folk brésilien que le compositeur avait mis en arrière-plan. Et les pas martelés sur le parquet soulignent la violence de ces prédateurs brutaux. Les costumes de Volmir Cordero mettent en valeur les corps des interprètes et contribuent à créer une esthétique troublante, imaginée par le chorégraphe pour faire «débander l’éros viri », en l’opposant à la plasticité des corps féminins. L’Eros, même dérisoire, a ici la vie dure et cela ne déplait pas en clôture de cette belle soirée.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 18 mai à l’Opéra National de Lorraine, 1 rue Sainte-Catherine, Nancy. Meurthe-et-Moselle).

C.C.N.-Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy.

Reprise de Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun le  27 juin 2022 à 19h et 20h30 · salle des Nymphéas Musée d’Orsay · Paris 

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, traduction d’Irène Bonnaud, mise en scène de Célie Pauthe

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Peut-être le nœud de l’affaire que ce petit : «et» reliantà jamais le nom du grand général romain et celui de la reine d’Alexandrie. Cléopâtre, de la famille gréco-macédonienne des Ptolémée, veut devenir Egypt  selon l’orhographe shakespearienne et orner sa tête de tout l’outillage du pouvoir pharaonique pour impressionner Antoine, et ce avec succès. Mais les Romains puritains et qui craignent pour César cette mauvaise fréquentation, ont fait d’elle la grande prostituée, la magicienne, la gipsy aux dangereux sortilèges. La preuve de cette force maléfique: la défaite d’Antoine. Un guerrier vaillant et audacieux, un amoureux sensuel, un amateur de faste… mais pas nécessairement un homme de pouvoir. Et l’un des plus beaux couples de l’Histoire finira vaincu. Si l’une n’avait pas rencontré l’autre, si l’autre n’avait pas cédé à l’appel de ses charmes…

Le spectacle commence par un moment de volupté. Dans un salon oriental un peu bohème, parsemé de coussins, Cléopâtre et ses suivantes chantent, écoutent de la musique. Pur plaisir : elle n’a pas ici pour fonction d’harmoniser le monde, (comme dans la tirade de Portia à la fin du Marchand de Venise). Mais elle caresse, incite au plaisir, à l’amour et rend sourd aux enjeux du pouvoir. Le regard terne d’un buste de César n’intimide en rien une reine capricieuse. Pour ce premier acte, Anaïs Romand a habillé -ou plutôt dévêtu- Mélodie Richard (en alternance avec Dea Liane), comme la meneuse de revue d’un cabaret égyptien imaginaire. Nous la verrons ensuite sous des voiles plus sévères : cela fait partie du caprice et de la grandeur d’un personnage qui veut tout embrasser.

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En même temps et loin de cette image kitsch, nous écoutons le très beau chant d’Ahmed Chawqi et Mohamed Abdel Wahab par la voix de Dea Liane (Charmian, la suivante de Cléopâtre) et les poèmes de l’Alexandrin Constantin Cavafy. C’est très beau et très libre : Célie Pauthe n’hésite pas à tirer les pépites de deux millénaires du fameux mythe Antoine et Cléopâtre. Face à cette cour féminine, les hommes de cabinet d’Octave, en costume bleu très politique quelque peu macronien, affichent leur compétence au masculin, avec un Lépide se sachant déjà superflu. Revenons à l’histoire : dans une Rome à la fin de sa république aristocratique, Octave, sous le second triumvirat, reproduit le schéma de son «père» César. Et le troisième, faire-valoir et tiroir-caisse, est vite éliminé pour laisser place à un duel entre les autres. Et l’un sera le premier : une fois Crassus expédié, Jules César vainqueur de Pompée et Lépide débarrassé, ce sera Octave, vainqueur d’Antoine. Ils avaient passé des accords provisoires: Antoine épouse même Octavie, la sœur de son rival, pour sceller une très fragile alliance. Mais il n’avait jamais renoncé à l’espoir de fonder avec sa Cléopâtre un empire d’Orient, assuré par leurs descendants et le petit Césarion, fils du grand Jules. Voilà pour l’histoire et la légende.

Tout cela fait-il du théâtre? Oui, et trois fois oui. Guillaume Delaveau a imaginé un dispositif ample et souple qui ne ralentit jamais l’action. Ainsi le décor -minimal- du mariage romain se défait, Charmian attrape au vol le bouquet de mariée lancé par Octavie. Et nous voilà à nouveau sur le territoire de Cléopâtre, au propre et au figuré ; en deux secondes, le sort de ce mariage diplomatique est réglé. Le spectacle, grâce aussi à la traduction d’Irène Bonnaud, fourmille de ces trouvailles vives et riches de sens multiples, non dépourvues d’humour et sur lesquelles la mise en scène ne s’appesantit jamais.

Mais le spectacle prend son temps et donne le leur aux personnages secondaires. Le messager malheureux car porteur de terribles nouvelles (Glenn Marausse),  tel autre avec son ambiguïté et ses retournements , une soldate troublée (Maud Gripon). Chacun esquisse un histoire aussi profonde que celle des héros. Shakespeare sait très bien créer ce petit peuple comme le fossoyeur dans Hamlet ou les gardiens dans Macbeth . La distribution (quinze interprètes pour trente-six personnages) est parfaite et chacun garde une même  ligne  où se rejoignent sa fonction et sa personnalité, selon les différents rôles qu’il joue. Ainsi Lounès Tazaïrt est un devin, puis le précepteur et enfin un paysan avec son fatal panier de figues, incarne une seule et même fonction poétique : le destin lui-même, sous sa modeste et changeante apparence.

Après un salon de musique alangui, le spectacle monte en puissance jusqu’à l’entracte. Ensuite le rythme ralentit : c’est celui de l’élégie, de la descente marche après marche vers la mort des héros et des soldats que Shakespeare n’oublie pas. Antoine et Cléopâtre, cette pièce monstre a rarement été montée en France, par Roger Planchon (1978), Stuart Seide  (2004) et Tiago Rodrige, il y a sept ans. Célie Pauthe et son équipe ont totalement relevé le défi.La scénographie  de Guillaume Delaveau porte le jeu des acteurs sans jamais l’alourdir. Comme avec cette métaphore du sable : d’abord petit caillou dans la chaussure de l’envoyé romain, puis signe envahissant de l’enlisement d’Antoine en Egypte, et des Romains en général. Et coulant entre deux doigts, tout simplement le symbole du temps qui passe. Enfin, en transformant un portique romain en pylône égyptien. Le travail sur les costumes est de la même force: audacieux et simple, dramaturgique c’est-à-dire éclairant les enjeux de la pièce, sans faire pléonasme avec les autres éléments de la mise en scène.

L’Orient de Cléopâtre n’est pas celui de Bérénice qu’avait monté Célie Pauthe qui, ici, a choisi les mêmes interprètes: Mélodie Richard et Mounir Margoum, pour le temps d’un rêve géopolitique. Et si ces grandes femmes avaient régné sur le monde romain? Blaise Pascal n’avait pas tort: «Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »

 Christine Friedel

 Jusqu’au 3 juin, Odéon-Théâtre de l’Europe-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVIII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

Campagne de Mihalis Virvidakis, mise en scène de Georges Skevas

Campagne de Mihalis Virvidakis, mise en scène de Georges Skevas

Ce metteur en scène et auteur dramatique a suivi l’école de Pelos Katselis à Athènes et a débuté comme acteur et assistant à la mise en scène. En 1991, il crée sa compagnie Mnimi et dix ans plus tard, s’installa à La Canée en Crète, où il fonda un atelier d’art et jeu dramatiques. Avec les comédiens qui y sont formés, il mène des recherches scéniques et au Kydonia, lieu permanent de sa compagnie depuis 2002, il monte des textes de Samuel Beckett, Harold Pinter, David Mamet, Thomas Bernhard, Jon Fosse, Peter Handke, Lars Norén… Il a écrit La Lune et la Lire, primé au concours annuel 197 d’écriture dramatique des jeunes auteurs en 1987, Phares allumés sur la nationale, une pièce créée dix ans plus tard au théâtre de Lefteris Voyatzis en 1997 et qui a été élue meilleure pièce grecque à la Bonner Biennale en 1998 et De Natura.

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Cette quatrième pièce sous-titrée Une Histoire de Noël  est une allégorie poétique en quinze tableaux et deux actes sur la notion d’identité nationale, les problèmes de corruption, les injustices, hypocrisies et mensonges des politiciens, la crédulité et les superstitions du peuple, les impasses et vérités enterrées de notre société… Dans cette histoire dite policière à la théâtralité de haut niveau, , l’écrivain nous livre ses réflexions socio-politiques et ses angoisses sur l’avenir de la Grèce. Avec sept personnages aux scènes en mosaïque-miroir dans un microcosme villageois, loin de grands centres cosmopolites luxueux. Mais cela peut aussi se passer là n’importe où victimes et bourreaux s’entrecroisent avec des les limites peu discernables entre eux…

Trois jeunes d’un village, le fils d’un député, celui d’un pope qui bégaie et un rebelle qui se déclare anarchiste, vont préparer le cambriolage d’une banque. Chacun a ses raisons, le premier veut se venger d’un père autoritaire et hypocrite, l’autre pour acquérir le respect de ses amis et le dernier pour défendre une idéologie contestataire.

L’écriture scénique de Georges Skevas est d’une clarté et d’un réalisme qui traduit bien l’esprit du texte. L’éclairage occupe ici une place-clé en définissant les changements d’espace et en reflétant les arrières-pensées des personnages. Les comédiens créent des personnages complexes au corps agile et oscillent entre le dramatique et le comique. Nous avons de bons dramaturges en Grèce et en sommes fiers ! 

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre de la rue Cyclades-Lefteris Voyatzis, 11 rue Cyclades, Athènes. T. : 00302108217877

Comme il vous plaira de William Skakespeare, adaptation de Pierre-Alain Leleu, mise en scène de Léna Bréban

Comme il vous plaira de William Skakespeare, adaptation de Pierre-Alain Leleu, mise en scène de Léna Bréban

 Un jeune duc, après avoir banni son grand frère, le vieux Duc, décide aussi de bannir sa nièce Rosalinde, la fille de ce dernier. Mais Célia, la fille du jeune Duc, comme la sœur de Rosalinde s’enfuie avec elle dans la forêt d’Arden à la recherche du vieux Duc. Poursuivie par le jeune Duc, Rosalinde, se déguise en homme et Célia, en bergère… Soit une feuilleton compliqué avec amours et aventures dans une forêt…
Avec, à l’acte II, le fameux monologue-culte
où le grand Will compare la vie à un jeu théâtral et répertorie les sept étapes de la vie. Dit par Jacques à l’acte III. «Le monde entier est un théâtre, Et tous les hommes et les femmes ne sont que des comédiens. /Ils ont leurs répliques pour entrer et sortir de scène,/Et un seul homme en son temps y joue bien des rôles,/Ses actes décrivant sept âges. D’abord le bébé/Piaillant et vomissant dans les bras de sa nourrice. Ensuite, l’écolier pleurnichard avec son cartable
 Et sa face luisante du matin, se traînant tel un escargot/À l’école, et à contrecœur.(…) Scène finale, Qui conclut cette étrange suite d’épisodes, Un second infantilisme menant à l’oubli pur et simple/ Sans dents, sans yeux, sans goût, sans plus rien.»

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Cette longue pièce baroque, quatre siècles ou presque après sa création, a souvent fait l’objet d’adaptations au cinéma donc celle de Kenneth Branagh (2006) et de comédies musicales, avec de belles scènes notamment entre le bel Orlando et Rosalinde, ou avec elle et Touschstone. Et on reconnait vite la parenté entre les thèmes de l’œuvre et ceux de Peines d’amour perdues.l On y parle souvent de folie, amours et serments d’amour. Mais aussi du sens de la vie, avec humour et parfois même un certain cynisme et des mots qui renvoient aux célèbres vers de La Tempête. «Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est enveloppée dans un sommeil.» Les serments les plus solides. Ne sont que paille sur feu du sang. »
Ici c’est du genre :« 
J’aimerais mieux une folie qui me rendrait gai, qu’une expérience qui me rendrait triste. Ou le célèbre : « Les hommes sont en avril quand ils sont amoureux, et en décembre, quand ils sont mariés. »  » La beauté provoque les voleurs même plus que l’or. Mais de même que tout est mortel dans la Nature, de même toute nature atteinte par l’amour est mortellement atteinte de folie. » Et encore: « 
Le temps n’a pas la même allure pour tout le monde. » ou « L’âme de mon père grandit en moi.»

 Bref, il y  a de belles pépites dans ce Comme il vous plaira et l’immense dramaturge fait la part belle à la folie des amoureux tels ceux du Songe d’une nuit d’été à «la cervelle si effervescente, la fantaisie si inventive qu’ils conçoivent beaucoup plus de choses que la froide raison n’en peut comprendre. » La patte du grand Will quatre siècles après, reste inimitable et un texte comme celui-ci a de quoi séduire une jeune mais déjà avertie metteuse en scène comme Léna Bréban Reste à savoir ce qu’on peut faire de cette comédie sans doute trop longue. Pierre-Alain Leleu en a fait une adaptation- donc forcément un peu réductrice- mais comment faire autrement? Et même si le public s’y perd de temps à autre, pas grave, cela fait aussi partie du jeu…

La mise en scène est brillante et efficace, avec des côtés déjantés et souvent pas loin des spectacles des Monthy Python des années soixante-dix à Londres. Ici éléments de décor et surtout accessoires sont volontairement approximatifs comme guitare ridicule, pour un feu de camp avec trois petites bûches dans une vieille bassine à friture, etc. Et des costumes genre: décrochez-moi ça, genre kilt voyant, pelisses en fourrure polyester, etc. Là aussi drôle et bien vu… Bref, il y a un côté second degré déglingué très réussi dans cette mise en scène menée à un excellent rythme et les acteurs sont superbement dirigés par Léna Bréban comme dans le récent Sans Famille qu’elle avait créé à la Comédie-Française cette saison (voir Le Théâtre du Blog). (Elle a reçu le Molière du metteur en scène dans un spectacle du théâtre privé)

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Le spectacle doit aussi beaucoup aux actrices confirmées que Léna Bréban a choisi pour jouer les jeunes filles (cela peut surprendre mais c’est là aussi, bien vu): Ariane Mourier (qui a reçu le Molière de la comédienne dans un second rôle) et Barbara Schultz, elle, Molière de la comédienne dans un spectacle privé.
Nous l’avions découverte dans son premier grand rôle: elle avait vingt-cinq ans dans Dommage qu’elle soit une putain de John Ford qu’avait mise en scène le grand Jérôme Savary à Chaillot. Vingt-cinq ans plus tard, elle est toujours aussi exceptionnelle: espiègle et drôle, avec une formidable gestuelle et une impeccable diction. Et Léna Bréban a dû sentir comme nous, de la graine de grande actrice chez la très jeune Léa Lopez (merci papa, maître en impros et merci maman, elle aussi actrice). Elle apporte beaucoup au spectacle et possède déjà les même qualités exceptionnelles que son aînée.

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Leur  jeu, absolument virtuose, écrase un peu celui leurs camarades: Adrien Dewitte,Pierre-Alain Leleu, Lionel Erdogan, Jean-Paul Bordes, Eric Bougnon et Adrien Urso, avec des rôles multiples mais moins hauts en couleur. Mais ils font aussi le boulot et bien.

Des réserves, du Vignal? Quelques petites longueurs vers la fin et Léna Bréban aurait pu nous épargner ces fumigènes que l’on voit partout et qui ne servent strictement à rien. Et ces allers et retours permanents entre scène et salle par l’escalier étroit reliant les deux: un procédé plus qu’usé. Ce travail intelligent, sensible et très soigné ne mérite pas ce défaut mais peut être facilement corrigé. Nous avons vu toutes les mises en scène de Léna Bréban qui a bénéficié d’une très bonne formation (Chaillot puis Conservatoire National). Elle a beaucoup progressé et est maintenant entrée dans la cour des grands.

Philippe du Vignal

 Théâtre de la Pépinière, rue Louis-le-Grand, Paris ( I er). T. : 01 42 61 44 16.

 


 

 

 


Adieu Vangelis Papathanassiou

Adieu Vangelis Papathanassiou

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Comme l’a annoncé jeudi soir notre Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, ce compositeur grec, légende des musiques de films, nous a quittés à soixante-dix neuf ans ans des suites du covid à Paris où il vivait, quand il n’était pas à Londres ou à Athènes. De son vrai nom: Evangelos Odysseas Papathanassiou, il était né à Agria en Thessalie et composa dès quatre ans… sans connaître bien sûr le solfège. C’est d’abord vers le jazz et le rock progressif qu’il se tournera.Ce pionnier de la musique électronique et new age était un autodidacte qui trouvait son inspiration à la fois dans l’exploration spatiale, la Nature, l’architecture futuriste mais aussi  Le Nouveau Testament et le mouvement étudiant de mai 68. Cette même année, il s’était fait connaître avec le groupe Les Aphrodite’s Child, notamment avec Rain and Tears chanté par son ami Demis Roussos. Quatre ans plus tard, ce sera Fais que ton rêve soit plus long que la nuit un album-concept dont le titre renvoie à une phrase écrite sur les murs de Paris en 68…

Il a composé entre autres, la musique de celles du film Missing de Costa-Gavras, Lunes de fiel de Roman Polanski, Blade Runner et Alexandre d’Olivier Stone,  1492: Christophe Colomb, Les Chariots de feu  de Hugh Hudson en 1981, pour lequel il reçut la même année l’Oscar de la meilleure musique. Mais aussi en 92, celle de plusieurs documentaires de Jacques-Yves Cousteau et vingt ans plus tard, il compose l’hymne pour la Coupe du monde de football. Vangelis Papathanassiou créa aussi pour la troupe russe du Kremlin Ballet, une version symphonique d’un ballet Beauty and the Beast.  Il aura bien mérité de figurer au Panthéon des compositeurs européens du XX et XXèmes siècles pour des films, spectacles et cérémonies

Nektarios-Georgios Konstantinidis

 

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