J’ai trop d’amis, texte et mise en scène de David Lescot
J’ai trop d’amis, texte et mise en scène de David Lescot
Dans son précédent spectacle pour la jeunesse, J’ai trop peur (2014), le héros âgé de dix ans s’inquiétait pendant les grandes vacances, de son entrée en classe de sixième… Le début nous laisse quelques instants plongés dans le noir. Seuls, résonnent en voix off, des bruits, mots épars, rires et cris: la cour de récréation n’est pas loin. Dans l’obscurité, le public se sent aussitôt intégré à l’espace de l’école et de l’amitié. Un monde lointain pour certains, encore proche pour d’autres mais à jamais gravé dans nos mémoires.
J’ai trop d’amis est aussi le récit tumultueux des premières amours ou des pénibles embrouilles. « Basile : T’es d’accord ou pas ? Moi : Eh ! Oh, Basile ! C’est ma vie privée ! C’est un message secret, je te signale ! Comment tu sais ce qu’il y a dedans ? Tu l’as lu ou quoi ? Basile. Ben oui. Tout le monde l’a lu. Ça vient du fond de la classe. Moi : J’hallucine ! Basile. Bon, est-ce que t’es d’accord ou pas ? Moi. : D’accord pour quoi ? Basile : Ben, pour être avec Marguerite. C’est ça qu’il y a écrit sur le message non ? (Il lit.) “Est-ce que tu es d’accord pour être avec Marguerite? ” Tu vois? » Dur de voir s’effacer un secret et son espace intime glisser dans l’espace public ! Les nouveaux moyens de communication ont sans doute brisé les charmes et les tensions des premiers émois… Sur scène l’apparition soudaine de la clarté, symbole de changement, marque aussi une continuité entre J’ai trop peur et J’ai trop d’amis.
Et leurs personnages sont des caractères, au sens classique du terme. Continuité et échos se perçoivent entre les deux pièces, soulignés par la répétition dans le titre de: trop. Sur le thème du passage de l’enfance à l’adolescence, ces fictions ont chacune leur indépendance. Pourtant David Lescot n’a pas envisagé de retrouver ses personnages dans une prochaine aventure : «Au départ, je ne pensais pas du tout écrire une suite. Mais le spectacle a beaucoup tourné et tourne encore aujourd’hui. Du coup, nous avons eu envie avec le Théâtre de la Ville, d’aller plus loin avec ces personnages. Je pensais aussi aux comédiennes dont certaines ont joué la pièce des centaines de fois et à leur envie d’endosser à nouveau ces rôles dans une autre histoire. Même ressenti pour le public ! Le héros: Moi, revient pour le plus grand plaisir des jeunes et des moins jeunes. Un bon nombre d’entre eux, souhaitait faire un bout de chemin avec lui, savoir ce qu’il devenait. Rien de plus normal entre camarades de classe…
Sur la scène à présent éclairée, notre pré-adolescent: Moi, (rôle masculin interprété par une actrice comme tous les autres de la pièce) juché sur un module, semble bien agité ! À la fois fier et inquiet, il s’adresse à la salle. Comme pour se libérer et nous faire part de son inquiétude et de sa joie. Moi: «Alors ça y est. J’’y suis. Je suis en sixième. » Un début, touchant et très drôle où il soliloque en répétant sur tous les tons : «J’ai peur», «J’ai pas peur», «J’ai peur» .Comment ne pas faire le lien avec J’ai trop peur ! Mais cette fois, peur de quoi ? De l’entrée en sixième? Le collège est une micro-société où l’intimité et le social se confrontent pour le meilleur et pour le pire. Moi : « Oscar n’est pas du tout mon meilleur ami de CM2, mais c’est quand même quelqu’un de mon CM2. Il fait partie de ma vie ».
Pour Moi et son entourage, amitié, amour et solitude occupent souvent une plus large place que la joie ou le labeur d’apprendre: Moi :« Être dans la bonne sixième, ça veut dire être dans la même sixième que tes copains de CM2. ». La pièce est riche en micro-évènements et contextes comiques, romantiques: Moi«Et j’ai bien vu que la seule qui ne rigolait pas, c’était Marguerite. Mais j’ai l’’impression qu’elle m’a regardé avec un petit sourire très spécial. Et je devrais pas dire ça, mais je suis bien obligé d’avouer que… ça m’a fait plaisir. », ou violents. Expression bigarrée de cet âge, en pleine exploration de ses désirs, à l’écoute de ses rêves et révoltes : Moi-« Et là normalement là je devrais être mort. Mais je suis sauvé par la sonnerie de la fin de la récré.(Sonnerie.) Je me dépêche de rentrer en classe pour rester en vie, et derrière moi j’entends les autres rire et répéter à Clarence :“Cassé ! Cassé !”.
Autre pépite de ce spectacle :une écriture et une mis en scène remarquables. Tous ces points forts de la pièce ne sauraient être aussi éblouissants sans un rythme parfait entre les différents tableaux : 1. Première heure, 2 dans la classe 3 Raconter sa rentrée 4 Elections 5 Clarence 6 Téléphone . Soit douze courtes scènes où dialogues et situations dramatiques s’entrecroisent ou se succèdent sur le thème de l’amour ou de l’amitié : Moi.« J’étais sûr que cette amitié, elle durerait toujours. Et puis je sais pas, on change de classe, on change de vie, et on n’a plus de place pour les gens d’avant. Pourtant avec ceux de ma nouvelle classe, j’ai que des galères. Ben même.(…)» Entre les différentes séquences, la question de la réputation, du paraître et les multiples facettes de l’adolescence avec ses découvertes et ses tourments, prennent vie sur un tempo soutenu, avec humour ou parfois brutalité. Nous découvrons le paysage subtil et très contemporain de cet âge instable, en recherche et où les illusions perdues ont parfois déjà leur place. Un moment comique parmi d’autres, l’échange entre Basile et Moi, assis en classe l’un à côté de l’autre : Basile. -« Ma grand-mère elle est norvégienne. Moi: Je sens qu’il a envie de me raconter sa vie, mais je suis déjà assez occupé comme ça avec la mienne. Basile: Pour les téléphones, t’en fais pas, c’est interdit d’en apporter au collège, mais, comme c’est interdit de fouiller les sacs des élèves, tout le monde a un téléphone dans son sac. Moi: Je comprends rien à ce qu’il me dit, Basile. Je crois qu’il est un peu… débile. Il me demande si je suis populaire. Basile: T’es populaire, toi ou pas ? Moi: Populaire ? Qu’est-ce que ça veut dire, populaire ? »
Ce spectacle s’adresse aux jeunes comme aux adultes. En une suite de moments riches en théâtralité, il nous offre un portrait jubilatoire et émouvant de l’adolescence. Au cours des époques, cette période fragile et intense de l’existence n’a pas eu les mêmes contours et vibrait différemment. Mais ici, l’auteur-metteur en scène ne cède jamais à la facilité, à une séduction mercantile, à une naïveté vide de sens ou à la caricature. Dans cette réalisation avec une scénographie simple mais très astucieuse de François Gautier-Lafaye, la poésie rayonne sans masquer une lucidité impitoyable, consciente des dérives d’aujourd’hui, « C’est fou, des enfants de douze ans perçoivent des sommes énormes pour être influenceurs sur des réseaux sociaux.» dit cet auteur-metteur en scène qui travaille avec minutie tel un artisan, l’agencement des situations, et tel un musicien, le maniement des mots. Il façonne à travers son écriture, les multiples visages de la jeunesse actuelle. Écrivain, musicien et homme de théâtre, il met en scène avec une perception profonde et contemporaine, ses personnages pleins de vie, traversés par le printemps de leur existence. Dans toute sa splendeur, joyeuse ou mélancolique !
Nous avons vu le spectacle, la veille de la cérémonie des Molières. Quelle heureuse nouvelle d’apprendre le lendemain sa récompense: Prix jeune public »! David Lescot avait déjà reçu en 2008 le Grand prix de littérature dramatique et l’année suivante, le Molière de la Révélation du théâtre de l’enfance.
Elisabeth Naud
Jusqu’au 7 juin, Espace Cardin-Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème).

