Festival d’Avignon Ça va ça va le monde ! R.F.I.

Festival d’Avignon 2022

Ça va ça va le monde ! R.F.I.

 

(C)Pascal Gely

(C)Pascal Gely

 Opéra poussière de Jean D’Amérique (Haïti) mise en lecture d’Armel Roussel

 Une voix d’outre-tombe se souvient du monde sensible des vivants : Sanite Bélair résistante anti-colonialiste, née en 1781 a été assassinée en en 1802 par les Français pour avoir constitué et mené un groupe de rebelles. Elle reste absente des livres d’histoire et des espaces dits de mémoire. Cette pièce est « une tentative de réveiller cette héroïne de la poussière. » Grande Brigitte et Baron Samedi qui veillent sur le Peuple des ossements, l’autorisent à revenir d’entre les morts : « Une urgence d’Histoire ».
Les quatre héros de l’Indépendance s’ennuient en statues sur le Champ de Mars quand Sanite Bélair fait irruption, alors que la télévision annonce une singulière agitation sur les réseaux sociaux : elle a lancé le mouvement #HéroïneEnColère pour réclamer sa place dans la parmi les «pères» de la patrie. Car les femmes sont systématiquement oubliées des luttes. « Je suis la dernière génération/ des cadavres en vacances/ j’ai fini mon temps de silence/ je révoque mon destin de poussière /la rue m’appelle à travailler la vie/ à bout de sueurs et de feu/ la vie m’appelle à me réveiller du tombeau de l’oubli  »

Le lauréat du Prix R.FI Théâtre 2021 signe ici un poème dramatique dialogué, rythmé par le chœur des morts. Mêlant mythologie vaudou et univers numérique, la pièce emplie d’énergie et d’humour est publiée aux Editions Théâtrales, à la suite de Cathédrale des cochons, chez le même éditeur. Son premier roman, Soleil à coudre a reçu le Prix Montluc Résistance et Liberté 2022.

 Fantôme de Dieudonné Niangouna (République du Congo) mise en lecture et version radiophonique de Catherine Boskowitz

FANTOME CA VA CA VA LE MONDE

© Pascal Gely

Trois frères et sœurs, accompagnés de leur neveu, s’apprêtent à vendre la maison d’un père, et grand-père, qu’ils n’ont pas connu. Mais un vieillard énigmatique, venu s’abriter de la pluie, sème la zizanie. Sorte de sorcier blanc, il ravive une vieille histoire de famille, celle du père, mort à en Afrique en chassant le rhinocéros blanc. Au fil de discussions tapageuses, les personnages essayent de démêler les secrets de famille liés à la colonisation. Fantôme revêt une forme surprenante pour les habitués de l’écriture explosive deDieudonné Niangouna.

Le dramaturge, metteur en scène et comédien répondait ici à une commande du Berliner Ensemble pour des comédiens allemands: «Je leur raconte leur colonisation du Cameroun, dit-il. Une histoire racontée par les enfants des colonisateurs avec des scènes à l’européenne. Avec la psychologie et la langue du Colon. Je suis loin de mon écriture en spirale.»

Malgré cette rigueur dramaturgique, on retrouve son attitude subversive, nourrie par la langue poétique de Sony Labou Tansi. Dieudonné Niangouna vient d’obtenir pour l’ensemble de son œuvre le prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin décerné par l’Académie française et il prépare une création pour la MC93, Portrait Désir.

 Mireille Davidovici

 * Diffusion des lectures par R.F.I.A l’antenne et en podcast :

Opéra Poussière de Jean D’Amérique (Haïti)  le 30 juillet à 17 h 10.

Course aux noces de Nathalie Hounvo Yekpe (Bénin) 6 août à 17 h 10.

Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr (Sénégal), le 13 août à 17 h10.

Celle des îles de Koulsy Lamko (Tchad) le 20 août à 17 h10.

Procès aux mémoires de Laura Sheïlla Inangoma (Burundi) le 27 août à 17 h10.

Fantôme de Dieudonné Niangouna (République du Congo) le 3 septembre 17 h 30.

 A retrouver sur Facebook.

Toutes les lectures des années précédentes sont également à (ré)écouter sur rfi.fr.

 

 


Archive pour juillet, 2022

Le Cas Lucia J. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade


Le Cas Lucia J
. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade  (suite)

Rappelons les faits : la pièce qui avait déjà été jouée, a été présentée depuis le 7 juillet à l’ Artéphile, un des lieux les plus connus du off (autrefois Théâtre du Bourg) entièrement rénové et maintenant dirigé par Anne Cabarbaye et Alexandre Mange. Le Théâtre du Blog a très souvent rendu compte les années passées des spectacles qui y étaient joués.

©x

©x

Selon eux, Le Cas Lucia J. se jouait depuis le 7 juillet, quand la situation étant devenue ingérable avec la compagnie L’Envers du décor ces directeurs ont préféré arrêter les représentations… Et après quelques discussions orageuses, ils l’ont expulsée avec toutes les conséquences financières que représente une telle rupture de contrat. Nous n’avons pu réussir pour le moment à joindre Eugène Durif, Karelle Prugnaud et Eric Lacascade qui n’étaient plus en Avignon.
Mais le metteur en scène s’était déjà exprimé dans une lettre et ne mâchait pas ses mots : « La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites! Le propriétaire de ce théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace, au prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà pris contact avec son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu qu’il considère comme son «appartement» nous a expulsé. Sa violence est sans limites. Exemple: le directeur est entré après une représentation dans la loge de Karelle Prugnaud sans frapper ni prévenir, alors qu’elle était nue. En expulsant la compagnie, alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival : logements, attachée de presse, attachée de production, etc., cela nous place dans une situation financière dramatique. Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle, puisqu’il l’avait vu en tournée, et savait donc à quoi il s’engageait. Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Elle reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui , bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique. »

L’affaire semble s’être envenimée quand les compagnies aussi programmées à Artéphile ont publié un communiqué : «Avignon, le 20 juillet 2022,  Nous, sommes choquées d’apprendre que ce lieu sert de bouc émissaire pour dénoncer les dérives du festival Off d’Avignon. Nous déplorons qu’aucun compromis permettant la tenue des prochaines représentations n’ait pu être trouvé dans le conflit opposant la compagnie l’Envers du décor, au théâtre Artéphile.
Mais nous souhaitons aussi réaffirmer notre choix d’être là et témoigner des conditions privilégiées qui sont les nôtres tous les jours, et depuis plusieurs mois. Nous trouvons ici l’accompagnement et le professionnalisme nécessaires pour présenter dignement nos propositions artistiques et pour que nos équipes, artistes, techniciens, chargés d’administration et de diffusion, travaillent dans les meilleures conditions.  Nous renouvelons la confiance que nous portons à toute l’équipe d’Artéphile : sa direction comme son personnel. »

L’affaire n’est pas simple et Olivier Py, le directeur du festival In, dont c’était le dernier mandat a, chose inédite, généreusement invité L’Envers du décor à présenter Le Cas Lucia J. à l’Eglise des Carmes (entrée gratuite mais sur réservation) le lundi 25 juillet à 15 h. «Expulsée d’Artephile le 16 juillet et sans lieu pour continuer à jouer, dit la compagnie. Mais comme Lucia, nous voulons parler et nous taire quand nous le décidons. Parce qu’il n’y a pas de fatalité à exercer son art. Il n’y a que des obstacles qui nous construisent. Pour ceux qui nous soutiennent. Pour ceux qui n’ont pas vu le spectacle. Pour ceux qui, comme nous, ont quelque chose à défendre.» Bref, complet désaccord esthétique et moral avec  la direction d’Artéphile… Depuis, Karelle Prugnaud, l’actrice du spectacle, a remercié le public «d’être venu nombreux en réaction et en soutien. Et le photographe Christophe Raynaud de Lage dont nous avions rendu compte de la grande et belle exposition à la maison Jean Vilar (voir Le Théâtre du Blog) a dit: «Je défends le droit d’auteur mais aussi la liberté des artistes et donc en raison des circonstances, par solidarité, j’offre mon reportage à la compagnie.» 

Nous avons aussi voulu aussi avoir le point de vue des directeurs d’Artéphile Depuis 2015, ils accueillent sept spectacles par jour dans une salle de soixante-deux places et une autre de quatre-vingt quatorze. Avec quarante minutes pour le montage entre chaque représentation: pas fantastique mais correct. Et rare dans le off où souvent et depuis longtemps,c’est la course pour faire la mise entre deux spectacles et où l’accueil est souvent limite! Une de nos collaboratrices a pu avoir un entretien avec Anne Cabarbaye et Alexandre Mange: «Les communiqués, partagés sur les supports, médias, réseaux… sont très violents et pétris de mensonges. Donner un aspect générique aux compagnies et aux lieux qui accueillent leur spectacle, sont d’un esprit non objectif sur l’événement qui a lieu et plus de l’ordre de la nature humaine et ses dérives. Il y a là un esprit de déconstruction et un manque de professionnalisme pour une compagnie subventionnée et conventionnée.

Pour résumer: les choses ont commencé ainsi: les compagnies que nous accueillons, viennent installer sur deux jours et devaient cette année, envoyer un plan de feux pour le 31 mai comme prévu au contrat. Mais nous n’avons jamais rien reçu de l’Envers du décor qui est arrivée sans avoir consulté le plan de la salle. Son régisseur remettait cela toujours à la semaine prochaine, donc la collaboration professionnelle a été inexistante. Selon L’Envers du décor, il n’était pas nécessaire de prendre en considération, l’espace et le plan de scène. Ce qui était pourtant facile à communiquer, puisque le metteur en scène Éric Lacascade était  au Printemps des comédiens de Montpellier donc près d’ici, avec son spectacle Oedipe Roi. 

Les compagnies comme Les 1.057 roses, L’Astrolabe et la La Volada qui ont fait des créations sur de grands plateaux, ont pris le temps nécessaire pendant l’année pour adapter leur spectacle à la salle d’Artéphile. Comme le travail en amont n’avait pas été fait, l’avant-première du Cas Lucia J. du être annulée, au prétexte que le comédienne s’était foulée un doigt. La compagnie n’ayant pas eu assez de temps de travail, la direction d’Artéphile lui a donné le plateau toute la soirée du 4 juillet. Mais le régisseur qui pensait avoir enregistré sa conduite, s’est aperçu qu’elle ne l’était pas. Donc, nous avons accordé aussi le plateau le 6 juillet sans limite d’horaire.
Le spectacle fut enfin prêt et la répétition générale a pu avoir lieu, grâce à la mobilisation du théâtre et de son équipe technique. Peu de lieux du Off voire même aucun, n’aurait sans doute accordé cela… Les directeurs que nous sommes, avaient bien auparavant vu et pris connaissance du spectacle et tenions à l’accueillir.
Nous étions en confiance avec les artistes et avions déjà reçu des performances comme celle de Melchior Salgado qui, lui, n’avait jamais mis des coups sur le mur du plateau. Ces détériorations ont causé le renvoi des artistes et donc l’interruption du spectacle. Mais les compagnies d’assurances de chacune des parties ne sont pas d’accord sur le fait de pouvoir endommager un décor et des matériaux. Prendre comme moyen d’attaquer Artéphile en disant que le Off est pourri, est très commode et facile. Et il faut rappeler que L’Envers du décor nous a demandé de jouer au Théâtre Artéphile. L’an passé, la compagnie Diptyque Théâtre, associée à Eugène Durif, avait ici présenté Poétique ensemble, des poèmes de cet auteur, mis en musique, et cela s’était très bien passé.
Eugène Durif, calme et à l’écoute, passait régulièrement au théâtre… Mais cette année, tout le contraire et nous avons été agressés moralement. Diffamations, calomnies, etc. Le soir de la dernière représentation le 16 juillet (le spectacle devait finir le 26) Eugène Durif s’est enflammé et nous a accusé de n’avoir aucun respect du geste artistique et nous a dit que nous étions des Thénardier et que l’on protégeait nos produits ! Comme, entre autres, le mur qui a été plusieurs fois abimé.
Le premier trou a été fait le 10 juillet et nous avons aussitôt prié Karelle Prugnaud de faire attention et de modifier son jeu.  Ou de prendre des mesures conservatrices comme faire mettre des planches en bois pour que sa gestuelle ne fasse aucun dégât. C’était à voir avec les techniciens pour trouver des solutions et il y en avait  : ce n’était pas en soi un problème.. Or la compagnie est arrivée sur le lieu en consommatrice : « Nous payons et nous avons tous les droits. »
Second trou plus important fait le 12 juillet. L’exaspération commençait à monter. Nous avons encore prévenu : «Prenez rapidement des mesures, sinon cela ne pourra pas continuer dans ces conditions.» Et le 16 juillet, troisième trou dans le mur. Dans l’article de  L’Humanité, il s’agit de «fêlures ». Non, un mur transpercé, c’est un énorme dégât. Eugène Durif parle de « mur en carton pâte » ! Mais nous avons toutes les conditions et un E.R.P. pour recevoir le public sans danger.

Nous n’avons jamais vécu ce genre de situation inacceptable. Des accidents, cela arrive et c’est normal dans ce métier. Mais plus cela allait, plus ils détruisaient. Et Karelle Prugnaud nous avait pourtant dit qu’elle allait faire attention. Selon Eric Lacascade, le metteur en scène, les techniciens et l’administrateur  de la compagnie: «Nous, on y est pour rien, c’est Karelle. »
Toute cette histoire est terrible: il va y avoir des travaux à faire sur les deux murs de la cage de scène et cela exigera de mettre le théâtre à l’arrêt. Rupture de contrat, cas de force majeure : nous ne comptons plus les clauses non respectées et assumées. Par ailleurs, nous sommes surpris et aurions apprécié qu’Olivier Py nous téléphone quand il a décidé de programmer ce spectacle. L’administrateur de L’Envers du décor ne nous répond pas au téléphone. Silence radio. Plus aucun contact, pas de nouvelles non plus de la compagnie d’assurances. À la base, nous nous étions tous mis d’accord pour nous retrouver tous le 17 juillet et faire un communiqué commun.
Mais seuls sont venus l’administrateur et le technicien mais ni Eugène Durif ni Karelle Prugnaud. Ainsi, ils avaient le champ libre. Notre équipe de techniciens n’avait jamais vu cela. Nous, directeurs de ce lieu, sommes bénévoles ! Nous avons reçu dans un élan collectif, un véritable soutien de toutes les compagnies qui ont travaillé dans notre lieu et qui le connaissaient.
D’autre part, L’Envers du décor a affirmé que le spectacle était complet le 16 juillet mais il y avait cinquante-trois spectateurs pour quatre-vint-quatorze places dans la salle. Et pour le 17, le lendemain du jour où nous avons arrêté le spectacle, il y avait trois réservations, dont une professionnelle. J’ajouterai les insultes. Un programmateur présent au bar, a demandé un peu sèchement à Eugène Durif, très énervé, de sortir du lieu. Le ton est vite monté et il a dit à Eugène Durif : «Dégage! » et autres mots dégradants.
50 % a été non facturé du prix de la location en fin de festival et nous verserons les derniers 50 % et l’argent de la billetterie quand les murs auront été réparés. Cette affaire renforce notre désir de collaborer avec le In et de créer ainsi un véritable lien professionnel et artistique. Et ne pas en rester à de la sémantique. Il faut arrêter de stigmatiser le Off.
Eric Lacascade, lui, jouait comme chez des prolos et était vexé. Il a eu une attitude méprisante et dédaigneuse dès la première rencontre. En 2020, le Théâtre 14 à Paris, avait pris contact avec nous pour programmer dans Paris juillet festival Off certains de nos spectacles. Nous leur en avons proposé trois qu’ils ont pris, dont Le Cas Lucia J. »

A l’évidence, cette triste affaire relève du fonctionnement du off avec quelque cent quarante lieux et 1.500 spectacles (mais pas tous sur la durée entière du festival et avec de très nombreux solos) serait à réinventer. Pas si facile, puisqu’il s’agit de locations, voire de co-réalisations et que ces salles appartiennent à des propriétaires privés… Les choses se compliquent puisque- et on l’oublie trop souvent- les compagnies de toute la métropole mais aussi de l’archipel qui choisissent le off d’Avignon comme vitrine pour vendre leur spectacle, bénéficient de subventions (villes, Régions, D.R.A.C, etc. ). Mais des entreprises de statut privé grignotent de plus en plus le gâteau du off… Et ce qu’on appelle la défiscalisation n’y est sans doute pas pour rien.

Reste un problème majeur. Tiago Rodrigues, le nouveau directeur du festival In, devra tenir compte du fait que les Français fréquentent moins les cinémas et les théâtres quel que soit le genre de spectacle. Cela s’est vu dans certaines créations du in et dans le off en général, et quoi qu’en disent les directeurs qui cherchent à se rassurer, le théâtre en général reste majoritairement un loisir de classes dites supérieures ou du moins aisées.
Un séjour en Avignon de quelques jours revient vite à cinq cent euros et il y a peu de jeunes. Raison invoquée: le prix des places dans le in et manque d’intérêt pour le théâtre actuel… Le Ministère de la Culture est quand même concerné, puisque, répétons-le il s’agit aussi de subventions, donc d’argent public. Mais il a toujours regardé le Off avec une certaine condescendance, même si, d’année en année, il a conquis des parts de marché et est maintenant très bien implanté. Et certains de ses spectacles auraient toute leur place dans le in. Oui, mais voilà le Off dépend étroitement et son public, quand le In prend fin, diminue sérieusement. «La vie est vraiment simple, disait déjà Confucius, mais nous insistons à la rendre compliquée. »

Philippe du Vignal

Le Cas Lucia J. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade

Le Cas Lucia J. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade

Une première esquisse de la pièce a été présentée au théâtre de la Reine Blanche en 2018, à Paris, avant d’être crée à la Rose des Vents de Villeneuve-d’Asq ( Nord), en décembre de la même année.  Eugène Durif captivé par la relation étrange entre James Joyce et sa fille, a écrit un récit admirable de sensibilité et de théâtralité. La pièce est le récit,  sur ce que la société et le milieu médical entendent par folie. Et celui du destin tragique d’un être libre et fasciné par la beauté à travers toutes ses expressions possibles : la danse, la poésie, la peinture et l’amour : « J’ai peur d’aimer quelqu’un d’autre que toi (son père James Joyce), davantage que toi. Mais cela n’arrivera jamais, je te le promets. »

©x

©x

Lucia Joyce a expérimenté ces domaines artistiques. Ils étaient pour elle, sa façon d’être au monde. La danse notamment : «Il y a tant de danses inachevées, retenues dans mon corps, (…) je les vois, moi qui suis là, parfaitement immobile. (…) J’ai suivi des cours (…). Puis chez Raymond Duncan, le frère d’Isadora, je l’aimais beaucoup, toute une approche philosophique de monde, du corps. » L’auteur s’est adressé au metteur en scène Éric Lacascade et à Karelle Prugnaud, comédienne et performeuse, pour faire vivre Lucia Joyce, sans détour et avec une vérité troublante et poétique. Un espace blanc,  une chaise et personne sur scène, quand une voix nous surprend. Le public se retourne : en fond de salle, à la hauteur de la régie et dans un cadre, allongée et nonchalante, une jeune femme nous interpelle  « C’est là que ça commence, dit-elle. C’est là que tout commence.»
Le public, pendant toute la représentation est bouleversé. Sur scène et parfois dans la salle, les gestes fous ou/et gracieux, drôles parfois et sincères de Lucia, leur rythme d’une poignante douceur ou d’une rare violence , laissent advenir un chemin tragique sans retour. Emus, nous sommes en empathie avec Lucia et son âme à la fois adulte et d’enfant. Parole tragique,  ruptures de situation entre les différents moments psychiques et la sensualité de son corps tel est ce Feu dans sa tête. Son univers : un « chaosmos »

 Lucia J. part à la recherche infinie de l’image vraie du monde et de sa relation au père, pour  aboutir à une image : un insaisissable chaos. Pensées et sensations fragmentaires, envahissent la conscience et le cœur de la jeune femme. Le public, touché, s’interroge. De toute beauté, ce spectacle, nous fait ressentir de façon sensible et charnelle, la réalité du vécu de cette héroïne qui sera internée à plusieurs reprises et qui mourra  dans l’anonymat d’un asile en 1982, sacrifiée au nom de l’art de son père : «Rendez-moi ce corps que l’on m’a arraché à moi-même ! »

Le texte est habité en permanence des courants dionysiaques (l’ivresse, la sensation) et apolliniens (l’image, le rêve). La mise en forme de cette ivresse par la gestuelle et la mise en scène lui donne toute sa puissance théâtrale. Le jeu de Karelle Prugnaud, l’écriture d’Eugène Durif et la mise en scène d’Éric Lacascade laissent jaillir subtilement mais dans toute sa splendeur la vie tragique de Lucia J.  Une existence instable et asphyxiée, chargée de tension dramatique entre le dionysiaque et l’apollinien, déséquilibre qui précède ici toujours le jaillissement de l’étincelle ou l’ouverture épiphanique. Ce n’est sans doute pas un hasard, si le prénom de la fille de James Joyce, d’origine arabe et latine, dérivé de lux, signifie : lumière ! 

Elisabeth Naud 

Spectacle vu au Théâtre Artéphile, Avignon, le 12 juillet.

 

 

Festival d’Alba (suite)

Festival d’Alba 2022 (suite)

les colporteurs

Coeurs sauvages © Les Colporteurs

 Cœurs Sauvages par Les Colporteurs, mise en scène d’Antoine Rigot et Agathe Olivier

 Cette compagnie fondée en 1996 est, avec les Nouveaux Nez, à l’origine de La Cascade- Pôle national des Arts du cirque (voir Le Théâtre du Blog). Ses « metteurs en piste » mêlent fil, mât chinois, acrobatie et agrès aériens, conjuguant les talents de nombreux artistes.
Après un grave accident qui l’empêchera de danser sur le fil, Antoine Rigaud continue à se battre pour son métier, comme le montre Salto mortale (2014), un film de Guillaume Kozakiewiez  (voir Le Théâtre du Blog). Aujourd’hui, il transmet sa pratique à de jeunes artistes, comme en témoignent les sept circassiens qu’avec Agathe Olivier 
il a réunis pour cette nouvelle création.

 Sous le chapiteau, dans un maillage de fils, mâts, cordes et tissus, ils se déploient en meute, solo ou duo, de haut en bas et de bas en haut, au ras du sol, sur fil et dans les airs. Inspiré, comme le titre l’indique, de la vie animale, le spectacle dévoile la danse fragile d’un papillon sur un fil mais aussi un magma rampant de bestioles, d’où s’échappent un bras, un pied… Un acrobate cabriole, ’un couple se forme sur les hauteurs… Deux hommes descendent simultanément, tels des araignées, l’un le long d’une corde, l’autre dans les entrelacs d’un tissu. Et une ronde s’organise pour protéger une brebis égarée…

Pour ce spectacle bien rythmé, les compositeurs Damien Levasseur-Fortin, Coline Rigot, Tiziano Scali accompagnent en direct Valentino Martinetti, Manuel Martinez Silva, Riccardo Pedri, Anniina Peltovako, Molly Saudek, Laurence Tremblay-Vu et Marie Tribouilloy. La variété des numéros permet d’apprécier la virtuosité de chacun mais aussi la cohésion et l’esprit d’entr’aide du groupe.

 

Du 3 au 7 décembre , Le Volcan, Le Havre (Seine-Maritime)

Du 20 au 29 janvier, Archaos P.N.C.-Marseille (Bouches-du-Rhône) dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts du Cirque.

Du 8 mars au 2 avril, La Villette, Paris (XIX ème).

 

FIQ ! (Réveille-toi !) par le Groupe acrobatique de Tanger, circographie de Maroussia Diaz- Verbèke

fiq!

© Mireille Davidovici

Créée en 2003 par Sanae El Kamouni, la compagnie rassemble de jeunes artistes marocains autour d’écritures acrobatiques contemporaines et invite des metteurs en scène à orchestrer des spectacles, entre tradition et innovation. Ici, quinze hommes et femmes acrobates, danseurs, choisis sur audition au Maroc en 2018, laissent libre cours à une énergie débordante, sous la houlette de la «circographe» et dans les costumes colorés et la scénographie imaginés par le photographe Hassan Hajjaj. Dj DINO est aux platines pour  impulser ses remix entre classique, pop et rap…

Ici, on ne se produit pas pour ne rien dire : les filles réclament leur liberté, leur droit à la parole ou au rêve avec leurs corps et aussi leurs mots. Amine Demnati développe une danse hip-hop endiablée, tandis que Jemma Sneddon, Manon Rouillard et Bouchra El Kayouri volent dans les airs ou se livrent à des équilibres, lancées ou portées par leurs camarades, masculins, tout aussi pugnaces à vilipender le monde – et le Maroc- tel qu’il va: ultra-libéralisme, mondialisation, racisme, inégalités… Des écrans relayent leurs revendications. Juchés sur des caisses de coca-cola en plastique rouge, les quinze brandissent des pancartes et drapeaux couverts de slogans… Puis ils portent DJ DINO en triomphe.

 Une joyeuse suite d’acrobaties, glissades, boutades et cavalcades, mêlant cirque et danses urbaines, citations, inventions verbales, messages. Le nombreux public du Site antique applaudit à tout rompre, emporté par cet ouragan de couleurs et d’énergie communicative. Après une longue tournée en Europe restent deux seules représentations au festival Veranos de la Villa, à Madrid, les 26 et 27 juillet…

Rapprochons-nous par La Mondiale générale

planche

Rapprochons-nous. ©Pierre Barbier

Sur un socle carré de quatre-vingt centimètres de côté, deux hommes s’agrippent l’un à l’autre et vont tenter des équilibres insensés, risquant de quitter cette plateforme à tout moment. Vingt postes de radio, placés parmi le public, relayent ce qu’ils se disent, pendant qu’ils grimpent l’un sur l’autre, se recalent ou relacent une chaussure… Cette « forme courte intimiste et distancée » inclut les spectateurs au cœur de l’action et un.e  perchiste (en alternance : Julien Vadet, Christophe Bruyas, Rebecca Chamouillet) capte les mots des acrobates, jusqu’aux froissements de leurs costumes et crissements de leurs semelles : un sous-texte improvisé pendant qu’ils cherchent à ménager leur espace vital. «Alexandre Denis et moi, dit Frédéric Arsenault, nous faisons des portés depuis dix ans. Nous avons eu envie de parler, de donner cette parole de coulisses .»

Les gestes sont rares minimum et exigeants et l’espace, subjectif. Ce numéro sonore et visuel traite de la cohabitation, de comment on supporte l’autre dans un espace contraint, et de quelle part de liberté il nous reste dans la coercition. C’est drôle, et n’est pas sans rappeler, avec humour et finesse, le confinement qui nous fut imposé…

Rapprochons-nous exprime la solidarité nécessaire entre artistes et la tolérance, autant qu’une intimité partagée avec le public. La Mondiale générale, née en 2012, articule ses projets autour du cirque, des arts plastiques, du théâtre acrobatique, de la création sonore.
« Celui qui regarde est mis au cœur de nos préoccupation », disent les artistes, et en partant de constats simples et pragmatiques, nous avons mis nos corps en situation, sans recherche de dénouement. La proposition doit venir de nous mais la résolution est faite ensemble. » Trente minutes de suspense et partage.

Mireille Davidovici

Spectacle joué du 12 au 17 juillet, Place de la Mairie, Alba-la-Romaine (Ardèche). T. : 04 74 54 40 46.

La Cascade, 9 avenue Marc Pradelle, Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) . T. : 04 75 54 40 46

 

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

Festival d’Avignon

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

C’est la dernière comédie (388 av. J.C.) d’Aristophane, le dramaturge grec dont on connaît surtout Les Guêpes, La Paix, Lysistrata, Les Oiseaux, Les Grenouilles et surtout L’Assemblée des femmes. Ces  pièces font souvent, adaptées à notre époque, le bonheur des collectifs que l’on appelait au siècle précédent « jeunes compagnies »…
Les choses ont-elles évolué depuis ce IX ème siècle avant J. C. ?  Oui, bien sûr mais pas tant que cela! Aristophane s’en prend dans
Les Cavaliers, aux hommes politiques véreux à Athènes mais cela pourrait être à Levallois-Perret ou à Paris… Et dans Les Oiseaux (414), il se met en colère contre les utopies politico-sociales. Avec Les Guêpes, il stigmatise l’organisation défaillante des tribunaux avec ces plaideurs qui les encombrent, coûtant donc cher au pays.
La Paix (421) peut être considérée comme la première pièce antimilitariste et dans Lysistrata, il critique à nouveau la guerre mais aussi les conflits entre hommes et femmes. Quoi de plus ancien en démocratie et de plus actuel…  Note à benêts, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes: tout près d’ici, dans une autre halle de la Cartoucherie, le grand Luca Ronconi (1933-2015) avait monté en 1975,  une adaptation des Oiseaux dans un long espace bi-frontal formidablement scénographié; c’était cinq ans après sa mise en scène-culte d’Orlando Furioso dans l’une des dernières halles alors encore préservées, conçues par Baltard à Paris.

Dans Ploutos, Aristophane aborde -autre thème encore des plus actuels- le problème de l’inégalité des biens et richesses! Sur ordre de Zeus, très jaloux de son pouvoir, Ploutos, dieu de la richesse et de l’abondance, est aveugle, pour éviter qu’il ne devienne le bienfaiteur de tous les hommes sans exception… Donc l’argent ira tout à fait logiquement aux déjà bien nantis, aux familles riches et aux escrocs recourant aux aides et subventions de l’Etat… Quelle métaphore! Mais sur le conseil de l’oracle d’Apollon, un citoyen athénien des plus honnêtes, Chrémyle va convaincre Ploutos d’aller se faire soigner par Esculape et quand il aura retrouvé la vue, il pourra aider les pauvres et faire le bonheur des honnêtes gens.

©x

©x

Mais surgit Pénia, la Pauvreté, qui prévient Chrémyle et son esclave Carion : ce genre d’erreur va mettre à mal le système socio-économique du pays toute entier. En effet, si tout le monde a assez d’argent pour vivre, qui assurera les travaux les plus ingrats comme les plus pénibles? Mais Ploutos voit à nouveau… pour le plus grand bien des citoyens normaux! Et rien ne va plus pour les profiteurs et délateurs au service de l’Etat, pour cette femme riche abandonnée par le gigolo qu’elle nourrissait: elle va devoir travailler! Mais cette histoire concerne aussi les Dieux: le grand Hermès ne reçoit plus d’offrandes en argent et demande du travail à Chrémyle. Et une prêtresse de Zeus va être au chômage…

Dans l’adaptation d’Olivier Cruveiller qui en vaut une autre, il s’agit d’un triptyque où d’abord Chrémyle et son esclave rencontrent Ploutos qui ressemble à un mendiant aveugle et négocient avec lui une part de sa richesse s’il recouvre la vue. Puis les acteurs de la pièce ne comprennent plus ce qui se passe mais Ploutos les calme en leur donnant de l’argent. Et au troisième tableau, Chrémyle et son entourage profitent allègrement de cet argent inespéré.
A la fin, Ploutos parle de notre époque  contemporaine, elle aussi en butte aux pouvoirs de l’argent via toutes les technologies bancaires sophistiquées. Comment une société peut-elle faire un usage normal de la monnaie, c’est à dire en créant un moyen d’échange et non de spéculation capable alors d’entraîner toute une partie de la population dans une crise sans fin comme on l’a bien vu avec la trop fameux marché des «sub-primes» aux Etats-Unis quand eut lieu l’augmentation de prêts sur hypothèque mais à risque, accordés à une clientèle sans situation professionnelle ou patrimoine fixes. En 2006, le krach de ces prêts que personne n’était plus capable de rembourser, a entraîné une crise économique sans précédent qui s’est étendue au monde entier.

Plus de vingt siècles après, Ploutos reste un bon avertissement sur le pouvoir et l’esclavage de l’argent auquel personne ne peut rester insensible tant il soulève de graves questions éthiques. Au V ème siècle avant J.C. , Eschyle le grand dramaturge grec avertissait: l’ombre du Roi Darios, dans Les Perses, au moment de retourner dans son tombeau, a cette phrase sublime et prémonitoire : «Et vous, vieillards, adieu, même dans les malheurs, jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte, car l’argent ne sert à rien chez les morts. » Autrement dit, méfiez-vous de la capitalisation. Et citée par Philippe Lenton, cette phrase boomerang : «Argent, machinisme, algèbre: les trois monstres de la civilisation actuelle» écrivait Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce (1947).

Reste à savoir comment monter la pièce aujourd’hui. Pas facile! Nous l’avions vue  à la création, au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie. Elle offre nombre de concordances avec le monde actuel de l’économie. Ici, sur un praticable à roulettes, une  vanité très XVII ème : un crâne sur-dimensionné, quelques bougies et un coffre-fort. Une image peu efficace.
Mais il y une très belle représentation de la Pauvreté en haillons par Natalie Akoun-Cruveiller qui joue aussi La Grande Prêtresse et l’épouse de Chrémyle.
Juchée tout en haut d’un praticable à roulettes, elle profère ses mises en garde. Les autres rôles sont aussi bien tenus et c’est un travail tout à fait honnête : rien à dire, les acteurs font le boulot -dont le magistral Nicolas Struve, reste épatant et drôle dans le rôle de Carion.
Mais le rythme bien lent reste le même et pèse sur l’ensemble un peu ennuyeux : la mise en scène trop sage de Philippe Lanton, ne va pas assez loin dans la charge sociale qui aurait dû être plus virulente et plus proche du cabaret, pour être vraiment efficace. Le public (une trentaine de personnes seulement, en majeure partie d’anciens profs) semblait content mais à part un ado, aucun jeune dans la salle… Dommage…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 juillet à 16 h 10, Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, Avignon. T. : 04 32 74 18 54. 131 rue du Pont

 

 

The Down of the Gods texte de Marius Ivaskeviius, mise en scène de Vladimir Gurfinkel

The Down of the Gods texte de Marius Ivaskeviius, mise en scène de Vladimir Gurfinkel

© J. Couturier

© J. Couturier

Le théâtre RusDrama de Lituanie présente un spectacle d’une actualité brûlante: la guerre en Ukraine. Proche de celui qu’ont présenté les Dakh Daughters aux ateliers Berthier, (voir Le Théâtre du blog), le spectacle rapporte des faits douloureux à entendre.

Témoin des événements dramatiques survenus à Marioupol, Mantas Kvedaravicius réalisateur du film Marioupol retourne sur les lieux début février avec sa femme Anna pour filmer la suite :  Marioupol 2 . Blessé, il meurt le 2 avril. Anna parle de sa blessure, de sa douleur, de la brutale irruption d’une guerre barbare dans un quotidien bouleversé.
Après avoir récupéré son corps, Anna réussit avec de nombreuses difficultés à le rapatrier en Lituanie.Cette création comprend pour le rôle d’Anna des comédiennes biélorusses et ukrainiennes, réfugiées à Vilnius. La pièce est fondée sur des faits réels et beaucoup de personnes présentes pendant ce drame ont été interviewées. Ici, pas de distanciation possible. On lit en surtitrage : « Il a été gravement blessé à la cuisse. Deux jambes cassées et les intestins touchés. Les voisins lui ont recousu les jambes, à vif. » Autres mots dits à propos de ce conflit très médiatisé et de la manière dont l’écrivain peut rendre compte de ce qui se déroule sous nos yeux en direct : «  Les gens font des selfies et meurent sur livestream. En temps de guerre, où chaque balle est filmée sous différents angles, il n’y a aucune place pour le récit. »

 Au milieu de la pièce, on entend la voix de Mantas Kvedaravicius qui, au téléphone, cherche à rassurer sa famille… Des paroles bouleversantes. The Down of the Gods est un cri pour dire le crime d’Etat qui se perpétue aujourd’hui.

 Jean Couturier

Jusqu’au 28 juillet, La Scierie, 15 boulevard du quai Saint-Lazare. T. 04 84 51 09 11.

Solitaire de Lars Norén, mise en scène de Sofia Adrian Jupither

Solitaire de Lars Norén, mise en scène de Sofia Adrian Jupither

solitaire

© Inga Restriktioner

Un amas de personnes, indistinctes, debout sur le plateau, dans un espace rectangulaire tellement réduit qu’elles ne peuvent bouger ni se voir dans la pénombre. Pourquoi sont-elles là ? Quelle sera l’issue de cette situation insupportable ?
Selon les didascalies : « Ils ne sont pas enfermés entre des murs, et pourtant ils ne peuvent pas s’en aller et ne savent pas pourquoi ils sont là ». Hommes et femmes, certaines avec des enfants, pressés comme dans un métro aux heures de pointe, voient leur vie courante brutalement suspendue: «J’étais en route pour faire des courses», dit l’un. «J’allais simplement chercher ma valise , explique une autre, « J’allais déposer ma fille au club de danse », raconte un père… D’interrogatifs, leurs échanges deviennent angoissés puis agressifs verbalement, voire physiquement.

 Pour cette pièce de l’auteur suédois (1944-2021), l’une de ses dernières, Sofia Adrian Jupither a conçu une mise en scène minimaliste, sans autre décor qu’une orchestration des voix et bruits environnants : pluie, rats, vent… dans un espace exigu, sorte d’isolat sur le grand plateau et plongé, comme la salle de spectacle, dans l’obscurité. Nous ne les distinguons pas plus, qu’ils ne se distinguent entre eux… La metteuse en scène suédoise, familière de l’œuvre de Lars Norén, a créé sept de ses pièces dont six ont été présentées pour la première fois en public.. « Comme la réalisation repose sur une scénographie du rien, dit-elle, l’espace se construit principalement à partir du son, du travail de clair-obscur et du texte. » 

 « L’enfer c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans Huis-Clos (1944) où les trois personnages auraient quelque chose à expier. Mais, ici personne n’a rien à se reprocher, ni à reprocher aux autres, si ce n’est leur présence gênante. Nous sommes loin aussi de la cruauté du Radeau de la Méduse, même si le dramaturge dépeint une humanité à la dérive, qui ne va nulle part. sinon à sa perte... Et nous ne saurons que très peu de ces gens, mais leur être essentiel se révèle dans cette situation de survie où chacun joue sa peau. Aucune psychologie mais un climat brut, étouffant et anxiogène.

 Dans le noir, le rythme, les silences, pauses et reprises de paroles prennent une grande intensité. Et même si la mise en scène a ménagé de l’air entre les mots, il y a peu d’humour. Les interprètes de trois nationalités -la pièce est coproduite par six théâtres, en Suède, Finlande et Norvège- vont nous tenir en haleine une heure trente, dessinant leur personnage anonyme au fil de répliques banales. Dans l’écriture même, ils sont désignés par des numéros et nous saurons peu de choses de ces gens qui, dans la promiscuité, sont capable d’entraide comme de détestation.« Ce qui est génial dans cette pièce, dit Sofia Adrian Jupither, c’est le retournement de situation. »

Bravo à ces artistes endurants. Lars Norén, considéré comme le successeur d’August Strindberg, Ingmar Bergman, Henrik Ibsen, a connu l’enfermement en hôpital psychiatrique, à l’âge de vingt ans. Sans doute s’en est-il souvenu dans cette oeuvre tardive…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 23 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, (Gard)

Bus n°5 , toutes les demi-heures.

27 août-1à septembre, Folkteatern, Gothenberg (Suède); 14-24 septembre, Svnska Teaterne, Helsinki (Finlande); 3-31 octobre, Riksteaterne, the national touring theatre of Sweden (Suède) .

La pièce, traduction d’Amélie Wendling, est publiée chez L’Arche-Éditeur.

 

 

FUTUR PROCHE, chorégraphie de Jan Martens avec l’Opéra Ballet Vlaanderen

Festival d’Avignon

_Futur+Proche+by+Jan+martens+@OBV_DSC8607

© Filip Van Roe

FUTUR PROCHE, chorégraphie de Jan Martens avec l’Opera Ballet Vlaanderen

 Le festival accueille rarement un corps de ballet. L’Opéra d’Anvers et Gand, qui a fusionné avec Ballet Vlaanderen en 2014, s’ouvre à la danse contemporaine, avec des chorégraphes comme Anne Teresa de Keersmaeker, Crystal Pite ou Germaine Spivey. Il a obtenu l’an dernier le Prix de la meilleure coproduction européenne du Syndicat de la critique avec Der Silbersee. Jan Martens, artiste associé du Ballet, vient ici enrichir son répertoire avec une pièce composite, qui déplace la technique des danseurs classiques vers une infinité de styles, autour de musiques contemporaines pour clavecin.

 L’instrument déjà présent dans Any attempt will end in crushed bodies and shattered bonesay,  créé en Avignon l’an passé au lycée Saint-Joseph, occupe ici une place centrale, au milieu d’un banc de dix-huit mètres, presque toute   la longueur du plateau.
Au clavier, la Polonaise Goska Isphording « mise en scène de façon pontificale », plaque des rythmes et sonorités inattendus. Le chorégraphe belge inscrit ainsi concrètement la musique comme élément structurel de sa pièce. Les dix-sept interprètes, dont deux enfants, dansent pendant une heure trente, sur des compositions peu connues de Pëteris Vasks (1946), Janco Verduin (1972), Anna Sigríður Þorvaldsdóttir , Garciane Finzi (1945) Aleksandra Gryka (1977). Nous sommes heureux de découvrir ces sonorités métalliques et vigoureuses et, autant que les tableaux successifs, d’une grande liberté.

 Les danseurs flânent d’abord, en tenue de sport, tout en se préparant à entrer en piste avec une étonnante décontraction. Ils ne changeront pas ou peu de costume et la chorégraphie garde un esprit de liberté de tableau en tableau, interrogeant aussi l’avenir de notre monde comme le suggère le titre.

Jan Martens se joue des codes formels avec des effets de citations, alternant mouvements lents, postures tenues et déplacements vifs, voire courses ou cavalcades ludiques. Ses interprètes virtuoses deviennent des individualités distinctes aux postures personnelles pour ensuite se fondre dans des mouvements d’ensemble. Le créateur ménage des effets de surprise, comme ces projections géantes sur la haute muraille du Palais des Papes, où les corps semblent flotter, ou cet amusant cérémonial : une partie de baignade collective, dans une grand baquet qu’on a pris le temps de remplir en apportant des dizaines de seaux d’eau. Comme pour déjouer la canicule qui sévit et les feux qui ravagent les alentours de la Cité des Papes.

 La scénographie rigoureuse de Joris van Oosterwijk souligne le format panoramique des déplacements et les éclairages d’Elke Verachtert découpent l’espace en zones d’ombre où les danseurs se replient. Le chorégraphe applique les recherches intimistes de ses petites pièces à ce grand format, en ménageant, entre les vifs mouvements collectifs, des moments de silence interrogatif ou de flottement dubitatif . « Futur proche, dit-il, évoque les grands défis à relever et l’absence d’actions probantes pour y faire face (…) Le banc a une connotation de repos, d’absence de participation. C’est aussi un endroit où les gens peuvent se rencontrer et où peut naître la révolte. »

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 24 juillet, Cour d’honneur du Palais des Papes. Avignon.

Du 23 septembre au 1er octobre De Singel, Anvers (Belgique).

Du 18 au 26 novembre Vlaamse Opera Gent, Gand.

Le 21 avril, Cultuurhuis de Warande, Turnhout ; du 26 au 28 avril. Théâtre de la Ville, Paris ( VIII ème).

Le 10 mai, Concertgebouw Bruges, (Belgique).

 

 

Le cas Lucia J. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascadee

Un Feu dans sa tête d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade

©x

©x

Une représentation exceptionnelle de cette pièce avec Karelle Prugnaud  aura lieu en l’Eglise des Célestins, à Avignon
Entrée libre sur réservation : contact@bureaurustine.co

« Expulsés d’Artephile le 16 juillet et sans lieu pour continuer à jouer, nous sommes accueillis par le festival d’Avignon qui met à notre disposition l’église des Célestins. Nous tenons à remercier Olivier Py et toute son équipe. Comme Lucia, nous voulons parler et nous taire quand nous le décidons.
Parce qu’il n’y a pas de fatalité à exercer son art. Il n’y a que des obstacles qui nous construisent. Pour ceux qui nous soutiennent. Pour ceux qui n’ont pas vu le spectacle. Pour ceux qui, comme nous, ont quelque chose à défendre…

Le cas Lucia J. (Un feu dans sa tête) tourne librement autour de la relation entre James Joyce et sa fille Lucia qui s’initie à la danse, abandonne cette pratique, tombe amoureuse du jeune Beckett, assistant de son père, qui la rejette. Elle se perd, est soignée par Jung, qui la déclare schizophrène, avant d’être internée. Après la mort de James Joyce à Zurich, en 1941, Lucia ne quittera plus ces lieux asilaires, jusqu’à sa mort en 1982. 

À l’origine de cette aventure singulière, une rencontre entre trois artistes : l’auteur Eugène Durif, le metteur en scène Éric Lacascade et la comédienne-performeuse Karelle Prugnaud qui, seule en scène, donne vie au personnage de Lucia. Elle incarne et désincarne avec force la densité poétique du texte, explorant des chemins artistiques aventureux, sous la direction audacieuse de son metteur en scène. Une expérience scénique bouleversante. »

Festival d’Avignon La belle scène Saint-Denis: programme danse 3:

Festival d’Avignon

La belle scène Saint-Denis: programme danse 3:

©x

©x

Comme chaque année, un programme éclectique dans la belle cour de La Parenthèse. Dans Welcome, une chorégraphie de Joachim Maudet, impressionnante est la maîtrise des corps: de lui-même, Pauline Bigot et Sophie Lèbre… Dans un mouvement d’une grande lenteur, ils se croisent en commentant l’arrivée des spectateurs. Les visages restent immobiles : aucun muscle facial n’est mis à contribution mais comme dans la ventriloquie, la parole laryngée et labiale masquée contribuent à l’oralité. Le texte plein d’humour laisse place à une imposante musique de samba et seules la langue des artistes suit le rythme effréné de la musique.

Dans Black Bird Mathilde Rance arrive en costume d’oiseau multicolore. Femme- orchestre, elle a commencé dans le théâtre de rue chez Oposito perd ses plumes et s’approche très près du public, cherchant un retour qu’elle n’obtient pas. Après sa métamorphose, elle joue quelques accords sur une petite harpe et puis s’en va. La danseuse avait déjà présenté ce solo au Théâtre de la Ville dans le cadre de Jeunes Créateurs temps fort danse (voir Le Théâtre du Blog).

Swan Lake Solo termine ce programme sous une chaleur écrasante. Olga Dukhovnaya, danseuse et chorégraphe ukrainienne, présente des variations dansées dans le silence ou sur la musique de Tchaikowski, sous forme de séances d’échauffement … Elle s’interrompt et nous explique le sens pour les Slaves de ce Lac des Cygnes. Pour les Soviétiques et ex-partenaires de l’URSS, cette musique a toujours été jouée à la mort d’un dirigeant. Un moment marquant des Jeunesses Communistes qui était non pas un changement de régime mais de tête politique. Après ce discours, la danseuse reprend son solo.
Toutes les salles du off sont maintenant climatisées et le plein-air était cette semaine très éprouvant pour les spectateurs et les artistes qui ont joué dans des conditions impossibles. Nous pouvons les en remercier.

Jean Couturier.

Spectacle vu le 17 juillet à La Parenthèse, 18 rue des Etudes, Avignon. Ce programme Danse 3 a été présenté du 13 au 17 juillet.

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...