Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

Festival d’Avignon

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

C’est la dernière comédie (388 av. J.C.) d’Aristophane, le dramaturge grec dont on connaît surtout Les Guêpes, La Paix, Lysistrata, Les Oiseaux, Les Grenouilles et surtout L’Assemblée des femmes. Ces  pièces font souvent, adaptées à notre époque, le bonheur des collectifs que l’on appelait au siècle précédent « jeunes compagnies »…
Les choses ont-elles évolué depuis ce IX ème siècle avant J. C. ?  Oui, bien sûr mais pas tant que cela! Aristophane s’en prend dans
Les Cavaliers, aux hommes politiques véreux à Athènes mais cela pourrait être à Levallois-Perret ou à Paris… Et dans Les Oiseaux (414), il se met en colère contre les utopies politico-sociales. Avec Les Guêpes, il stigmatise l’organisation défaillante des tribunaux avec ces plaideurs qui les encombrent, coûtant donc cher au pays.
La Paix (421) peut être considérée comme la première pièce antimilitariste et dans Lysistrata, il critique à nouveau la guerre mais aussi les conflits entre hommes et femmes. Quoi de plus ancien en démocratie et de plus actuel…  Note à benêts, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes: tout près d’ici, dans une autre halle de la Cartoucherie, le grand Luca Ronconi (1933-2015) avait monté en 1975,  une adaptation des Oiseaux dans un long espace bi-frontal formidablement scénographié; c’était cinq ans après sa mise en scène-culte d’Orlando Furioso dans l’une des dernières halles alors encore préservées, conçues par Baltard à Paris.

Dans Ploutos, Aristophane aborde -autre thème encore des plus actuels- le problème de l’inégalité des biens et richesses! Sur ordre de Zeus, très jaloux de son pouvoir, Ploutos, dieu de la richesse et de l’abondance, est aveugle, pour éviter qu’il ne devienne le bienfaiteur de tous les hommes sans exception… Donc l’argent ira tout à fait logiquement aux déjà bien nantis, aux familles riches et aux escrocs recourant aux aides et subventions de l’Etat… Quelle métaphore! Mais sur le conseil de l’oracle d’Apollon, un citoyen athénien des plus honnêtes, Chrémyle va convaincre Ploutos d’aller se faire soigner par Esculape et quand il aura retrouvé la vue, il pourra aider les pauvres et faire le bonheur des honnêtes gens.

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Mais surgit Pénia, la Pauvreté, qui prévient Chrémyle et son esclave Carion : ce genre d’erreur va mettre à mal le système socio-économique du pays toute entier. En effet, si tout le monde a assez d’argent pour vivre, qui assurera les travaux les plus ingrats comme les plus pénibles? Mais Ploutos voit à nouveau… pour le plus grand bien des citoyens normaux! Et rien ne va plus pour les profiteurs et délateurs au service de l’Etat, pour cette femme riche abandonnée par le gigolo qu’elle nourrissait: elle va devoir travailler! Mais cette histoire concerne aussi les Dieux: le grand Hermès ne reçoit plus d’offrandes en argent et demande du travail à Chrémyle. Et une prêtresse de Zeus va être au chômage…

Dans l’adaptation d’Olivier Cruveiller qui en vaut une autre, il s’agit d’un triptyque où d’abord Chrémyle et son esclave rencontrent Ploutos qui ressemble à un mendiant aveugle et négocient avec lui une part de sa richesse s’il recouvre la vue. Puis les acteurs de la pièce ne comprennent plus ce qui se passe mais Ploutos les calme en leur donnant de l’argent. Et au troisième tableau, Chrémyle et son entourage profitent allègrement de cet argent inespéré.
A la fin, Ploutos parle de notre époque  contemporaine, elle aussi en butte aux pouvoirs de l’argent via toutes les technologies bancaires sophistiquées. Comment une société peut-elle faire un usage normal de la monnaie, c’est à dire en créant un moyen d’échange et non de spéculation capable alors d’entraîner toute une partie de la population dans une crise sans fin comme on l’a bien vu avec la trop fameux marché des «sub-primes» aux Etats-Unis quand eut lieu l’augmentation de prêts sur hypothèque mais à risque, accordés à une clientèle sans situation professionnelle ou patrimoine fixes. En 2006, le krach de ces prêts que personne n’était plus capable de rembourser, a entraîné une crise économique sans précédent qui s’est étendue au monde entier.

Plus de vingt siècles après, Ploutos reste un bon avertissement sur le pouvoir et l’esclavage de l’argent auquel personne ne peut rester insensible tant il soulève de graves questions éthiques. Au V ème siècle avant J.C. , Eschyle le grand dramaturge grec avertissait: l’ombre du Roi Darios, dans Les Perses, au moment de retourner dans son tombeau, a cette phrase sublime et prémonitoire : «Et vous, vieillards, adieu, même dans les malheurs, jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte, car l’argent ne sert à rien chez les morts. » Autrement dit, méfiez-vous de la capitalisation. Et citée par Philippe Lenton, cette phrase boomerang : «Argent, machinisme, algèbre: les trois monstres de la civilisation actuelle» écrivait Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce (1947).

Reste à savoir comment monter la pièce aujourd’hui. Pas facile! Nous l’avions vue  à la création, au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie. Elle offre nombre de concordances avec le monde actuel de l’économie. Ici, sur un praticable à roulettes, une  vanité très XVII ème : un crâne sur-dimensionné, quelques bougies et un coffre-fort. Une image peu efficace.
Mais il y une très belle représentation de la Pauvreté en haillons par Natalie Akoun-Cruveiller qui joue aussi La Grande Prêtresse et l’épouse de Chrémyle.
Juchée tout en haut d’un praticable à roulettes, elle profère ses mises en garde. Les autres rôles sont aussi bien tenus et c’est un travail tout à fait honnête : rien à dire, les acteurs font le boulot -dont le magistral Nicolas Struve, reste épatant et drôle dans le rôle de Carion.
Mais le rythme bien lent reste le même et pèse sur l’ensemble un peu ennuyeux : la mise en scène trop sage de Philippe Lanton, ne va pas assez loin dans la charge sociale qui aurait dû être plus virulente et plus proche du cabaret, pour être vraiment efficace. Le public (une trentaine de personnes seulement, en majeure partie d’anciens profs) semblait content mais à part un ado, aucun jeune dans la salle… Dommage…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 juillet à 16 h 10, Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, Avignon. T. : 04 32 74 18 54. 131 rue du Pont

 

 


Archive pour 24 juillet, 2022

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

Festival d’Avignon

Ploutos, l’Argent Dieu, d’après Aristophane, adaptation d’Olivier Cruveiller, mise en scène de Philippe Lanton

C’est la dernière comédie (388 av. J.C.) d’Aristophane, le dramaturge grec dont on connaît surtout Les Guêpes, La Paix, Lysistrata, Les Oiseaux, Les Grenouilles et surtout L’Assemblée des femmes. Ces  pièces font souvent, adaptées à notre époque, le bonheur des collectifs que l’on appelait au siècle précédent « jeunes compagnies »…
Les choses ont-elles évolué depuis ce IX ème siècle avant J. C. ?  Oui, bien sûr mais pas tant que cela! Aristophane s’en prend dans
Les Cavaliers, aux hommes politiques véreux à Athènes mais cela pourrait être à Levallois-Perret ou à Paris… Et dans Les Oiseaux (414), il se met en colère contre les utopies politico-sociales. Avec Les Guêpes, il stigmatise l’organisation défaillante des tribunaux avec ces plaideurs qui les encombrent, coûtant donc cher au pays.
La Paix (421) peut être considérée comme la première pièce antimilitariste et dans Lysistrata, il critique à nouveau la guerre mais aussi les conflits entre hommes et femmes. Quoi de plus ancien en démocratie et de plus actuel…  Note à benêts, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes: tout près d’ici, dans une autre halle de la Cartoucherie, le grand Luca Ronconi (1933-2015) avait monté en 1975,  une adaptation des Oiseaux dans un long espace bi-frontal formidablement scénographié; c’était cinq ans après sa mise en scène-culte d’Orlando Furioso dans l’une des dernières halles alors encore préservées, conçues par Baltard à Paris.

Dans Ploutos, Aristophane aborde -autre thème encore des plus actuels- le problème de l’inégalité des biens et richesses! Sur ordre de Zeus, très jaloux de son pouvoir, Ploutos, dieu de la richesse et de l’abondance, est aveugle, pour éviter qu’il ne devienne le bienfaiteur de tous les hommes sans exception… Donc l’argent ira tout à fait logiquement aux déjà bien nantis, aux familles riches et aux escrocs recourant aux aides et subventions de l’Etat… Quelle métaphore! Mais sur le conseil de l’oracle d’Apollon, un citoyen athénien des plus honnêtes, Chrémyle va convaincre Ploutos d’aller se faire soigner par Esculape et quand il aura retrouvé la vue, il pourra aider les pauvres et faire le bonheur des honnêtes gens.

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Mais surgit Pénia, la Pauvreté, qui prévient Chrémyle et son esclave Carion : ce genre d’erreur va mettre à mal le système socio-économique du pays toute entier. En effet, si tout le monde a assez d’argent pour vivre, qui assurera les travaux les plus ingrats comme les plus pénibles? Mais Ploutos voit à nouveau… pour le plus grand bien des citoyens normaux! Et rien ne va plus pour les profiteurs et délateurs au service de l’Etat, pour cette femme riche abandonnée par le gigolo qu’elle nourrissait: elle va devoir travailler! Mais cette histoire concerne aussi les Dieux: le grand Hermès ne reçoit plus d’offrandes en argent et demande du travail à Chrémyle. Et une prêtresse de Zeus va être au chômage…

Dans l’adaptation d’Olivier Cruveiller qui en vaut une autre, il s’agit d’un triptyque où d’abord Chrémyle et son esclave rencontrent Ploutos qui ressemble à un mendiant aveugle et négocient avec lui une part de sa richesse s’il recouvre la vue. Puis les acteurs de la pièce ne comprennent plus ce qui se passe mais Ploutos les calme en leur donnant de l’argent. Et au troisième tableau, Chrémyle et son entourage profitent allègrement de cet argent inespéré.
A la fin, Ploutos parle de notre époque  contemporaine, elle aussi en butte aux pouvoirs de l’argent via toutes les technologies bancaires sophistiquées. Comment une société peut-elle faire un usage normal de la monnaie, c’est à dire en créant un moyen d’échange et non de spéculation capable alors d’entraîner toute une partie de la population dans une crise sans fin comme on l’a bien vu avec la trop fameux marché des «sub-primes» aux Etats-Unis quand eut lieu l’augmentation de prêts sur hypothèque mais à risque, accordés à une clientèle sans situation professionnelle ou patrimoine fixes. En 2006, le krach de ces prêts que personne n’était plus capable de rembourser, a entraîné une crise économique sans précédent qui s’est étendue au monde entier.

Plus de vingt siècles après, Ploutos reste un bon avertissement sur le pouvoir et l’esclavage de l’argent auquel personne ne peut rester insensible tant il soulève de graves questions éthiques. Au V ème siècle avant J.C. , Eschyle le grand dramaturge grec avertissait: l’ombre du Roi Darios, dans Les Perses, au moment de retourner dans son tombeau, a cette phrase sublime et prémonitoire : «Et vous, vieillards, adieu, même dans les malheurs, jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte, car l’argent ne sert à rien chez les morts. » Autrement dit, méfiez-vous de la capitalisation. Et citée par Philippe Lenton, cette phrase boomerang : «Argent, machinisme, algèbre: les trois monstres de la civilisation actuelle» écrivait Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce (1947).

Reste à savoir comment monter la pièce aujourd’hui. Pas facile! Nous l’avions vue  à la création, au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie. Elle offre nombre de concordances avec le monde actuel de l’économie. Ici, sur un praticable à roulettes, une  vanité très XVII ème : un crâne sur-dimensionné, quelques bougies et un coffre-fort. Une image peu efficace.
Mais il y une très belle représentation de la Pauvreté en haillons par Natalie Akoun-Cruveiller qui joue aussi La Grande Prêtresse et l’épouse de Chrémyle.
Juchée tout en haut d’un praticable à roulettes, elle profère ses mises en garde. Les autres rôles sont aussi bien tenus et c’est un travail tout à fait honnête : rien à dire, les acteurs font le boulot -dont le magistral Nicolas Struve, reste épatant et drôle dans le rôle de Carion.
Mais le rythme bien lent reste le même et pèse sur l’ensemble un peu ennuyeux : la mise en scène trop sage de Philippe Lanton, ne va pas assez loin dans la charge sociale qui aurait dû être plus virulente et plus proche du cabaret, pour être vraiment efficace. Le public (une trentaine de personnes seulement, en majeure partie d’anciens profs) semblait content mais à part un ado, aucun jeune dans la salle… Dommage…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 juillet à 16 h 10, Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, Avignon. T. : 04 32 74 18 54. 131 rue du Pont

 

 

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