Le Chevreuil et Dalida de Clémence Caillouel, mise en scène de Jessica Walker

Festival d’Avignon (suite et fin)

Pour des raison indépendantes de sa volonté notre collaboratrice Elisabeth Naud n’avait pu nous remettre cet article au moment du festival.

Le Chevreuil et Dalida de Clémence Caillouel, mise en scène de Jessica Walker 

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Itsi bits fini ouin bikini ! Un des célèbres tubes de Dalida ouvre le spectacle… Souvenirs et moments heureux pour le public ! La chanteuse nous reçoit à Porto-Vecchio, l’ambiance est légère, c’est la fête ! Et quelle surprise de la découvrir quelque peu transfigurée à l’image à la fois d’un clown et d’un travesti: costume flamboyant et visage  maquillé à l’extrême. Elle chante et ses mouvements sont ceux de la star que l’on connaît, mais tout autres quand elle prend la parole. Marchant courbée, le pas hésitant, elle se reprend avec grâce et malice. Ce seul en scène est interprété avec élan et sensibilité par Clémence Caillouel que nous avions déjà admirée  dans Paulina , une  adaptation de La Maison de la force d’Angelica Liddell (voir Le Théâtre du blog), premier Prix du festival Les Floréales Théâtrales 2017. En 2019, le spectacle avait reçu la mention spéciale du Jury du Prix Tournesol et le prix de la meilleure comédienne au off d’Avignon.

 La pièce revisite la vie de cette chanteuse mythique selon un mode tragi-comique. Mais ici, rien d’un biopic ! Si l’existence bigarrée de cette star mondiale a intensément inspiré Clémence Caillouel et Jessica Walker, le spectacle interroge aussi le destin d’une vie, de son évolution et anéantissement, de ses joies et souffrances. Or, le monde du show-biz ne fait pas bon ménage avec celui de l’évasion, de la solitude et d’être soi coûte que coûte. Dès son plus jeune âge, la vedette n’a cessé de vouloir réaliser un idéal : devenir une star ! Être célèbre et aimée de tous : «Mon rêve a toujours été de devenir quelqu’un. »  Clémence Caillouel se pose la question, à propos de l’idéal de Dalida: Amour, luxe et célébrité, «C’est quoi être une femme ? Avec tout ce qu’on lui impose, la maternité, la séduction, la maîtresse du logis etc. » Loin d’être une liberté de vie pour nombre d’entre elles, cette vie est un emprisonnement. Mais pour cette artiste, si féminine, si lumineuse: « Le public c’est mon mari, et mes chansons mes filles. » Autre surprise de la pièce : les thèmes du deuil et de la mort qui s’introduisent au cœur de cette tragi-comédie hors-norme : « J’estime que la mort fait partie de notre choix et que, si un jour je devais me la donner, je me la donnerais, mais pas pour un désespoir quel qu’il soit. Une chose est sûre, je ne veux pas qu’on me vole ma mort ».
Accroché au mur, une tête de chevreuil empaillé fixe du regard le public, comme une allégorie poétique du passage entre la vie et la mort. Côté cour, trône une bouée en forme de flamand non pas rose mais noir ! Comme un clin d’œuil à la mort et un rappel d’une enfance difficile  dans un milieu modeste mais où l’art, était présent. Dalida était la fille d’un violoniste et d’une  couturière. Le texte est écrit sous forme d’interview mais laisse place aussi à des paroles secrètes, intérieures quelquefois proches du soliloque. Ce contraste en la langue, donne l’occasion à la metteuse en scène de jouer tour à tour sur le personnage intime et public de Dalida. Ainsi vient prendre place, tel un patchwork, ses chansons,  des extraits de Candide de Voltaire et de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de l’écrivain suédois de Stig Dagerman. Ce choix esthétique crée ici une complicité entre les spectateurs et son idole. Le masque tombe ! Les paillettes peuvent devenir des larmes de chagrin et solitude. L’obsession du paraître et de la beauté ont un goût amer. Sans cesse et d’un moment à l’autre, Dalida quitte son piédestal, devient un être ordinaire habité par ses angoisses qui peuvent être aussi les nôtres.  Nous sommes étonnés et touchés par les vulnérabilités de la star. Le décor: sa maison à Porto-Vecchio (en Corse) pareillement nous surprend. Il pourrait être celui d’un intérieur privé comme celui d’ une loge d’artiste. Et vient renforcer cette dualité présente dans la pièce, entre la vie intérieure de la vedette et sa vie publique. 

L’écriture de Clémence Caillouel et et la mise en scène de Jessica Walker créent une tension dramatique venue d’un ailleurs,  le temps ainsi suspendu permet la mise en action du temps du souvenir. Ce mouvement, semblable à une onde qui traverse l’esprit et l’espace intime de chacun, fait  revivre dans un espace retrouvé les passions et les jours heureux d’autrefois : « Rien qu’un moment du passé. Beaucoup plus peut-être, quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiels qu’eux, écrivait déjà Marcel Proust dans Le Temps retrouvé.

Le public reçoit avec émotion ce visage singulier et tragique de Dalida en son habit de lumière. Une vie intime traversée par la disparition des êtres aimés et d’amours tragiquement vécus. S’emparer d’une vedette de la chanson populaire admirée par le monde entier et encore de nos jours, est un audacieux pari. Une pièce tout en finesse, une profonde poésie et un humour créent l’étonnement et la surprise et s’adresse à un large public. Nous sommes là face à un espace théâtral où : « La chanson populaire est d’abord à prendre comme un miroir musical du monde (…). » écrivait Friedrich Nietzsche.  

 Elisabeth Naud 

 Spectacle vu au Théâtre Artéphile-Bulle de création contemporaine, Avignon.

 

 

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