En travers de sa gorge, texte, mise en scène et scénographie de Marc Lainé

En travers de sa gorge, texte, mise en scène et scénographie de Marc Lainé

Nommé il y a trois ans à la Comédie de Valence, Marc Lainé poursuit le travail qu’il avait entrepris avec Vanishing Point, Construire un feu, Nostalgia Express La Chambre désaccordée, Nos paysages mineurs. Une œuvre cohérente, à l’écart des sentiers battus où il essaye et réussit à faire une synthèse entre arts plastiques (il a été élève aux Arts Déco à Paris et est un remarquable scénographe), théâtre; et cinéma fantastique.

Après Sous nos yeux, un spectacle créé l’an dernier et devenu un très beau carnet de beaux dessins signés Stephan Zimmerli et reproduit sur papier grand format dans les ruelles bordant les petits canaux dans Valence (à voir demain dans Le Théâtre du Blog). Dans le second volet, Marianne, une réalisatrice de films vit seule dans le Vercors. La maison est confortable, le paysage de toute beauté mais elle ne peut faire face au départ subit et inexplicable de Lucas Malaurie, son mari. Elle a du mal à se concentrer et essaye avec difficulté d’écrire une adaptation contemporaine du Faust de Goethe.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Son amie Léa, une scénariste (qui se révèlera avoir une liaison avec son compagnon) vient la voir. Comme Charles, son producteur, le lui a demandé, elle doit l’aider à finir son scénario. Mais Marianne ne goûte pas du tout la chose et va très vite se montrer odieuse et lui proposera de la ramener vite fait à la gare.

Julie, une autre amie qui a aussi fait l’amour avec Lucas, arrive mais Marianne perd de plus en plus le contrôle d’elle-même et est à la limite de la démence. Une nuit, elle reçoit un appel et croit entendre Lucas… Puis Medhi, un inconnu, surgit dans la maison et lui aussi, a curieusement, la voix de Lucas mais pas du tout son physique. Marianne l’interroge et pense qu’il est en fait possédé par l’esprit de Lucas, même s’il en a pas vraiment conscience. Terrifié, Medhi s’enfuit.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Marianne qui veut rester en contact avec ce mari disparu, cherche à revoir Medhi. C’est un jeune artiste qui habite Pantin en banlieue parisienne et il construit des maquettes des endroits où il a eu des crises d’épilepsie.
Lucas semble réussir à maîtriser son corps pour parler avec Marianne qui a une relation ambigüe avec Medhi.
Le fantôme de Lucas devient jaloux et menace Medhi si Marianne continue à le voir…

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage


Dans le troisième épisode de cette histoire fantastique, Medhi vit maintenant à New York et son travail artistique va faire l’objet d’une rétrospective. La réalisatrice l’appelle, lui dit qu’elle est là et qu’elle veut le rencontrer. Ce qu’il accepte. La fin, un film en train de se faire sur ce scénario, est une anacoluthe facile et qui a le goût du déjà trop vu…

Marc Lainé a toujours eu le goût des fantômes, ou du moins des personnages fantomatiques qui s’invitent sans prévenir. Le théâtre, rappelle-t-il avec raison, en fait souvent usage. Et cela depuis Eschyle, Dans Les Perses, la première et magnifique pièce du théâtre occidental ( V ème siècle avant J.C.), apparaît déjà l’ombre du roi perse Darios qui fait le lien entre un glorieux passé et un présent qui l’est beaucoup moins. A cause d’une guerre contre les Grecs qui ont détruit toute la puissante flotte et l’immense infanterie perse. Et puis il y aura Hamlet, et la vision de la mère dans le Lorenzaccio d’Alfred de Musset, les fantômes des nôs japonais et ceux de la guerre de 14 chez le grand Tadeusz Kantor. Avec, à chaque fois ou presque, la figure du Père… sans compter les nombreuses pièces de théâtre pour la jeunesse.

Réalité, fiction, mensonge, vérité, illusions, bref, tout ce qui fait la vie réelle et celle, concentrée, sur un plateau de théâtre. Reste à mettre en forme cette histoire à la vaste dramaturgie dont les dialogues sont bien écrits, mais qui peine quelquefois et surtout dans la dernière partie, à être convaincante. Le fantastique en général est plutôt un genre romanesque que scénique et là, Marc Lainé semble avoir du mal à l’exprimer après la première heure. Sans doute à cause d’un texte qui a, dans les deuxième et troisième parties, quelque chose de bavard. Et les spectateurs à l’évidence étaient moins attentifs… L’auteur et metteur en scène avait-il absolument besoin de ces deux heures vingt-cinq ? Non, ma mère ! Reste à Marc Lainé -et il n’est pas trop tard- à prendre une paire de ciseaux et à élaguer son texte, surtout dans la dernière partie… C’est un travail souvent difficile pour le metteur en scène et pas très agréable pour les acteurs mais le spectacle y gagnerait beaucoup.

Il y a ici une grande qualité de réalisation et, quand Marc Lainé conjugue théâtre et cinéma, c’est pour une fois, justifié par le propos, singulier et brillant. En partie, grâce à la précision et à la grande poésie des décors et maquettes qu’en scénographe expérimenté, il a aussi conçus, ce qui donne une belle unité au spectacle. Une pensée pour Guy-Claude François, son professeur de scénographie dont on retrouve ici la rigueur et la générosité scénique. Et quel plaisir de voir Marie-Sophie Ferdane seule sur un rocher en carton avec, derrière, une grande image des monts du Vercors. Ou cette terrasse avec vue sur tout New York. Et une fois, filmées, ce sont  des scènes plus vraies que nature…
Comment ne pas apprécier cette balade entre jeu des acteurs sur le plateau et leur image traduite au-dessus sur grand écran par le biais de caméras. Très bien tenues et à l’endroit exact par des cadreurs de premier ordre, ou automatisées. La réalisation vidéo de Baptiste Klein dans un espace-temps absolument rigoureux est d’une rare précision, avec des contre-champs jamais gratuits qui éclairent bien la situation.Et il n’y a jamais ces petits trucs vulgaires (très gros plan obscène au sens étymologique des visages, vues des acteurs regagnant les coulisses, plans de coupe gratuits, etc. comme en font souvent les jeunes (et moins jeunes) metteurs en scène. Et le spectacle doit aussi beaucoup aux lumières de Kevin Briard et aux bruitages de Morgan Conan-Guez.

Marc Lainé sait, et bien mieux qu’avant, diriger au cordeau sa bande d’acteurs -dont certains complices de longue date- tous remarquables, même si le travail est parfois encore un peu sec mais c’était une première: Bertrand Belin, oui, le chanteur mais qui, ici, ne chante pas, Jessica Fanhan, Adeline Guillot, Yanis Skouta et  Marie-Sophie Ferdane: mention tout à fait spéciale à celle qui joue cette mystérieuse et fascinante Marianne, presque toujours sur scène. Seul Bertrand Belin (Lucas) n’apparait pas sur l’écran : normal pour un fantôme! Mais très présent sur scène, il donne aussi sa voix dans un exercice de haute voltige à Yanis Skouta (le jeune artiste, prisonnier d’un fantôme).

Un travail original d’un créateur- ce qui n’est pas si fréquent dans les Centres Dramatiques Nationaux- et de haute tenue, bien servi par ses équipes techniques et artistiques. Même si, encore une fois, des coupes sont indispensables, ce mariage cinéma/théâtre est pour une fois, solide et efficace.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 27 septembre à la Comédie de Valence ( Drôme). Jusqu’au 30 septembre.

Les 19 et 20 octobre, MC2 de Grenoble ( Isère).

Le 4 avril, Scènes du Golf -Théâtres Arradon, Vannes ( Morbihan).

Et du 4 au 12 mai, Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours (Indre-et Loire).


Archive pour septembre, 2022

Sorcières d’après le texte de Mona Chollet par le collectif À définir dans un futur proche

Sorcières d’après le livre de Mona Chollet  par le collectif À définir dans un futur proche

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©Julien Mignot

 Cette « lecture musicale », créée au Théâtre du Rond-Point en 2019 avec une vingtaine d’actrices et musiciennes d’âge et d’horizons divers, fait entendre les morceaux choisis d’un essai* qui fit date. Selon le collectif : « Qui mieux que la sorcière et sa résurgence dans des incarnations contemporaines (la femme sans enfant, la célibataire, la femme aux cheveux blancs…) Et il interroge les normes dominantes qui pèsent et modèles les féminités.»  Repris ici pour quinze représentations, le spectacle est chaque soir différent, en fonction des interprètes: quatre actrices et deux musiciennes.

 Ce soir, Anne Pacéo avec sa batterie et dans des lumières mode concert, grâce à sa voix puissante et mélodieuse, introduit la paradoxale nature de la sorcière: à la fois féminine et rebelle, attirante et repoussante… En écho, Garance Marillier évoque « les siècles de souffrance », les chasses aux sorcières et les tortures subies par celles qui sortaient de la norme. L’ouvrage de Mona Chollet comporte une importante partie historique, où on apprend, entre autres choses , que des « piqueurs », cherchaient, avec des aiguilles, la marque du diable sur le corps des femmes…

Après un chant à la guitare façon blues, de la Canadienne Mélissa Laveaux, vient Anna Mouglalis. L’extrait qu’elle lit, évoque la soumission des femmes vouées au don de soi et au service des hommes, au détriment de leur propre réalisation. Elle incite à en finir avec la domination masculine : « Vous avez des capacités. Vous avez des rêves ! » Clotilde Hesme, à son tour, parle de la maternité imposée à la femme: « La destination de la femme est d’avoir des enfants et de les nourrir », lit-on dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Certaines comme Mona Chollet, revendiquent le choix de ne pas avoir d’enfant : «Dans ma logique, ne pas transmettre la vie permet d’en jouir pleinement. » Aure Atika clôt le spectacle, avec un passage sur le « diktat de l’éternelle jeunesse » dont sont victimes les femmes, leur « obsolescence programmée » dès quarante- cinq ans… Mais on peut désobéir :« Etre fille et pas forcément gracieuse. « Et les femmes, dit Susan Sontag, devraient permettre à leur visage de raconter la vie qu’elles ont vécue.Les femmes devraient dire la vérité. »

 D’autres comédiennes seront les sorcières d’un soir : Ariane Ascaride, Suzanne de Baecque, Jennifer Decker, Constance Dollé, Valérie Donzelli, Claire Dumas, Marie-Sophie Ferdane, Éyé Haïdara, Irène Jacob, Annabelle Lengronne, Christiane Millet, Florence Muller, Grace Seri. Et les musiciennes : Lucie Antunes, Fishbach, Franky Gogo, Léonie Pernet, P.R2B, Clara Ysé, Yoa

 Sans prétention de mise en scène, les textes, mis bout à bout et ponctués de moments musicaux, rendent compte d’un livre érudit, et qui développe un féminisme argumenté. Ce manifeste militant permet de raison garder dans la cacophonie des brûlots agressifs distillés par les réseaux sociaux et la presse. Merci à toutes ces artistes de faire passer le message avec humour et impertinence.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 novembre, les mardi et mercredi à 19 h. Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris (XVlll ème). T. : 01 46 06 49 24

* Sorcières, la puissance invaincue des femmes, éditions Zones (2018).

Gabriel de George Sand, adaptation de Laurent Delvert et Aurélien Hamard-Padis,mise en scène de Laurent Delvert

Gabriel de George Sand, adaptation de Laurent Delvert et Aurélien Hamard-Padis, mise en scène de Laurent Delvert

Dans une Renaissance italienne très approximative, vit le prince Jules de Bramante qui a deux fils;  l’aîné qu’il aime bien, a une fille. Le cadet qu’il déteste, a un garçon. Mais voilà, la loi du majorat (instituée par une loi de Napoléon Ier) avait pour but  rendre un titre de noblesse d’Empire transmissible par héritage aux seuls aînés d’une famille. Le prince (Alain Lenglet) cache donc sa petite-fille (Claire de La Rüe du Can) et la fait -très bien- éduquer par un précepteur, l’abbé Chiavari (Alexandre Pavloff ) mais comme un garçon nommé Gabriel. Mais il lui avouera ensuite qu’elle est bien une jeune femme… Ce qu’elle ne savait pas. Bon! Et tant pis pour un minimum de vraisemblance, ce qui ne semblait pas déranger madame Sand qui ne s’est pas beaucoup fatiguée pour écrire ce mélo… loin d’être vraiment le brûlot féministe, comme voudrait le croire le metteur en scène.

La jeune femme prise au piège est alors mise devant une alternative douloureuse : rester Gabriel, un jeune prince libre et riche mais travesti, ou bien devenir une Gabrielle sans aucun héritage et enfermée dans un couvent. Elle choisit la première solution et va rencontrer son cousin désargenté, le comte Astolphe de Bramante (Yoann Gasiorowski) flanqué  d’Antonio son ami mais rival (Birane Ba).
Ils vont devenir très vite amis mais tout se complique ! Au carnaval de Florence, Astolphe imagine alors, pour se moquer de Faustina, sa maîtresse (Elisa Erka), de déguiser Gabrielle en femme ! Ce qu’elle est déjà mais dont il s’aperçoit vite quand elle est torse nu… Et bien entendu, il en tombe illico amoureux fou. Vous suivez toujours?
Impossible pour eux dans ces conditions de rester à Florence et les amants vont se réfugier à la campagne chez Settima, la mère d’Astolphe (Anne Kessler). Ils lui mentent en lui faisant croire qu’ils se sont mariés en secret mais voilà, la maman n’aime pas du tout cette jeune femme… Ils vont donc aller en Calabre mais cela se complique: Astolphe en effet est terriblement jaloux. Vous suivez toujours cet imbroglio aux allures romantiques? Gabriel (elle) part pour Rome essayer d’obtenir du Pape l’autorisation de transmettre la fortune des Bramante à Astolphe. Mais Jules, le grand-père de Gabrielle est mourant; il se méfie et engage un assassin. Astolphe de son côté, pense qu’elle lui est infidèle et et va retrouver la belle Faustina. Gabrielle est là, et sans doute lasse va se laisser tuer. Ouf !

Un sujet malheureusement actuel, pense le metteur en scène : «Sand compose ici un manifeste sur la nécessité de l’égalité en droit et en pratique. Ce manifeste en actes, incandescent et émouvant puisqu’il met en jeu des corps dans une expérience pensée percutante, il faut, je pense le donner à entendre aujourd’hui. »
Allons-y pour ce manifeste « incandescent, émouvant et percutant « (sic) mais dans ce Gabriel, la chair théâtrale qui fait les bonnes pièces -un bon scénario et un vrai  dialogue- n’est pas au rendez-vous.

Laurent Delvert dit être sensible au combat de l’autrice pour l’égalité des femmes et des hommes. Oui, mais voilà, que fait-on aujourd’hui avec ce roman dialogué avec une trentaine de personnages?  Et que George Sand a remanié de nombreuses fois sans arriver à le faire jouer… On voit bien les thèmes qui ont pu séduire ici le jeune metteur en scène:  amours contrariés, recherche d’identité sexuelle, justice mal en point, jalousie, assassinat… Et la pièce a parfois des airs de Lorenzaccio d’Alfred de Musset qui était justement en voyage avec George Sand quand elle écrivit ce mélo mal ficelé.
Laurent Delvert est libre de croire à «l’immensité de  l’œuvre» et il pense que cet ovni est une tragédie, puisqu’on fait croire à cette jeune femme qu’elle est de la race des dominants, alors qu’elle va, prise au jeu d’un amour fusionnel dans une société réactionnaire et patriarcale, subir une descente aux enfers…

Comment faire une adaptation de ce brouet pour le rendre un peu crédible. Il aurait fallu au minimum une dramaturgie moins conventionnelle et plus alerte. Ici jamais de décalage ni de second degré, ce qui aurait pu sauver la mise de cette mise en scène appliquée : pas facile mais le grand Jérôme Savary savait bien faire cela. Ou Léna Bréban et Alexandre Zambeaux  qui avaient dû en prendre de la graine à Chaillot quand ils étaient élèves de l’Ecole. Ils ont monté sur cette même scène l’an passé un très bon Sans Famille d’Hector, adapté du roman d’Hector Malot ( voir Le Théâtre du Blog).

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Et il aurait aussi fallu une mise en scène qui tienne la route, ce qui est loin d’être le cas ici où sept séquences se suivent sans rythme, avec à chaque fois, un petit déménagement opéré par les acteurs. Laurent Delvert a sans doute pensé que cela donnerait une touche de modernité en ponctuant les scènes de ronflements de basse électroniques, ce qu’on voit partout! Ou, procédé hérité directement de Brecht mais devenu aussi un stéréotype du théâtre contemporain, il a mis une série de chaises soigneusement alignées sur les côtés du plateau où sont assis les interprètes quand ils ne jouent pas… Impossible de ne pas voir qu’ils s’ennuient ferme jusqu’à esquisser parfois un baillement.
En cause aussi une scénographie mal adaptée, avec un plateau nu sans pendrillons, noir d’encre avec à un énorme lustre assez laid, mais sous éclairé en permanence, encombré par un ensemble de cadres tout aussi noirs dans la lignée des sculptures de Carl André. Ils auraient peut-être une place dans le section: art minimal d’un musée d’art contemporain, pas assez riche pour s’offrir des œuvres de ce grand sculpteur…

Passé les dix premières minutes, on comprend vite que l’aventure est sans espoir et ces deux heures de bavardage sont interminables. Reste comme toujours à la Comédie-Française, une belle unité de jeu de toute une équipe où, sans exception, tous les rôles, même les petits, sont très bien tenus (remarquable Chrstian Gonon en serviteur).
Mention spéciale à Claire de La Rüe du Can qui, d’un bout à l’autre de la pièce, réussit à s’imposer dans ce personnage difficile, voire impossible… Cette bande de très bons acteurs arrive ainsi à sauver ce qui peut l’être. Une des missions de La Comédie-Française est de mettre en lumière des pièces du répertoire oubliées, voire jamais jouées. Mais pourquoi être allé chercher cette pseudo-pièce qui méritait juste une lecture en public. Il y a parfois des mystères insondables dans la programmation des théâtres nationaux…

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 31 octobre, Comédie-Française-Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 4458 15 15

 Gabriel est édité chez Folio Théâtre.

 

 

 

 

Richard II, de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

Richard II, de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

«Asseyons-nous, et racontons la triste histoire de la mort des rois ». Et c’est Richard II lui-même (Micha Lescot) qui nous y invite, rappelant à quel point la vie d’un roi d’Angleterre (on ne parle pas d’une reine de Grande-Bretagne) est fragile, menacée, disputée en ces temps shakespeariens. Richard II semble croire en la royauté sacrée, mais pas vraiment en lui-même comme roi. Un peu rapide et désinvolte, il tranche la querelle entre Mowbray et Bolingbroke (Guillaume Lévêque et Éric Challier), le second accusant le premier, de l’assassinat de son cousin, crime où le roi pourrait avoir trempé. Pas de « jugement de Dieu », interdiction de trancher la querelle à l’épée, sinon ce sera l’exil. À vie pour le compromettant Mowbray et pour dix ans, réduits à six, pour le cousin (et futur successeur du roi) Bolingbroke. Rompez.

 © Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Richard pourra partir en guerre contre les révoltés d’Irlande. Oui mais… La guerre demande de l’argent et il n’en a plus. Pourquoi alors ne pas confisquer les biens des bannis ? Mauvaise idée et à courte vue, nous le verrons. Christophe Rauck et son dramaturge Lucas Samain ont fait maigrir le texte, juste ce qu’il faut, de quoi en affiner les muscles. Cela vaut aussi pour la scénographie d’Alain Lagarde comme pour la direction des acteurs. Sur le plateau, deux tribunes s’écartent pour le libérer : on reconnaît le dispositif de la Chambre de Communes, image importante qui devrait rappeler sans cesse à Richard de ne pas oublier son peuple. Ce qu’a bien compris Bolingbroke, le «populiste»… Les tribunes glissent, roulent et se placent, en un mouvement et un rythme impeccables, pour devenir rivages marins, jardins, collines… Pour la clarté de l’histoire et pour sa rapidité, les noms des lieux sont projetés sur un tulle et pour donner quand même une place au lyrisme et à l’hyperbole, des vidéos d’immenses vagues en furie sont projetées au lointain. C’est peu, c’est beaucoup et cela fonctionne à la perfection.

Les acteurs ont la même efficacité; ici, on ne perd pas de temps avec les nuances psychologiques et on affronte les situations et pulsions qui en sont l’origine ou la conséquence. Ainsi Micha Lescot fait vaciller la démarche du roi, entre son royaume qui lui pèse et l’encombre, et sa royauté qui le tient. La reine (Cécile Garcia-Fogel) joue sur le versant prophétique de l’amour et là où son Richard exprime sa tendresse, elle dit ses craintes. Comme un tour de passe-passe, en quelques secondes, Thierry Bosc quitte la défroque de Jean de Gand mourant ( le duc de Lancaster, pour la clarté de la suite…) et revient en duc d’York, protecteur du royaume en l’absence du roi. De l’intraitable loyauté du premier, il passe à la fermeté plus que chancelante du second : il se déclare assez vite « neutre » devant la progression rapide des armées de Bolingbroke, le nouveau duc de Lancastre venu reconquérir ses biens. Humour shakespearien… Tous dont les jeunes comédiens venus de l’école du Théâtre du Nord, ont la même économie de jeu : engagement physique et précision dans l’interprétation, comme on le dirait de musiciens. Cela tient beaucoup à la traduction de Jean-Michel Déprats : une véritable machine à jouer :rythme, humour, jeux sur les mots… Aux acteurs de lui donner chair. Ce qu’ils font tous, avec générosité. Et peu à peu, sous l’épopée, nous voyons naître la tragédie. Bolingbroke a voulu d’abord défendre son bien, son titre et son orgueil mais n’a jamais cessé de regarder et d’écouter le peuple, d’où l’importance de la tribune des Communes, signe de la légitimité qu’il pourrait en recevoir. Son ambition royale est déjà à l’œuvre.

Le déroulement des faits le conduit à usurper le trône de Richard et à faire assassiner celui-ci, à la fois malgré lui et consentant. Le futur Henry IV sait que ce ne sera pas drôle. Le pouvoir rend fou, brise détruit et il faut le tenir. En commençant par écarter ceux qui vous ont aidé à le conquérir. Pour celui qui gagne, l’ingratitude est une vertu. Ce Richard II, au-delà d’une magnifique mise en scène, invite à une méditation sérieuse sur « la triste histoire de la mort des rois ».

Christine Friedel

Jusqu’au 15 octobre, Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00. Navette depuis le RER Nanterre Préfecture et retour.

 

Foire foraine d’art contemporain, direction artistique de José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau

Foire foraine d’art contemporain, direction artistique de José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau

Le Cent-Quatre à Paris (XIX ème) a été ouvert en 2008 sur l’immense site de l’ancien Service municipal des pompes funèbres, 104 rue d’Aubervilliers à Paris (XIX ème). Après un début plus que chaotique et une faible fréquentation, son nouveau directeur José-Manuel Gonçalvès et son équipe mettront  tout en œuvre pour en faire ,avec succès; un centre de loisirs pour les habitants de ce quartier pas bien riche… Et toute la journée des jeunes gens viennent danser, y répéter gratuitement. Ce lieu très vivant est aussi doté de plusieurs salles de spectacles et d’expositions, cafés, librairies…

Sur une surface importante du Cent-Quatre, cette Foire est une sorte de mariage entre l’art contemporain toutes tendances confondues avec la participation d’une trentaine d’artistes et la fête foraine inscrite il y a cinq ans à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français: type foire du Trône, des Tuileries aujourd’hui heureusement disparue, fête à Neu-Neu créée par décret de Napoléon en 1815. Devenue chère, assourdissante et vulgaire, elle a été déplacée aujourd’hui au bois de Boulogne grâce à madame Hidalgo, maire de Paris… Au Cent-Quatre, nous sommes conviés à une sorte de revisitation, à la fois intelligente et fine par une cinquantaine d’artistes internationaux, de ces attractions avec souvent des sensations fortes : chute sans danger mais éprouvante, train fantôme, jeux d’adresse, manège, palais des glaces, cabinets de curiosités ou d’illusions… Et il y a aussi un stand de Spaces Waffles, des gaufres imaginées par Invader, l’artiste  » street-art » de mosaïques sur les murs maintenant bien connues. Il a refait faire des plaques en forme de mosaïques pour cuire ces gaufres. Bonnes à croquer mais pas sûr que les visiteurs fassent le rapprochement… Dans le genre gustatif, Le Chocoleur  de Pierre de Mecquenem avec pêche à ligne: on plonge une gourmandise plongée dans une mare de chocolat chaud …

Cette foire foraine tient un peu d’une exposition mais c’est plutôt un ensemble ludique et les œuvres sont créées pour l’occasion ou non. Le public y accède soit gratuitement pour certaines, soit avec un ou deux- c’est selon- de la vingtaine de jetons roses compris dans le prix d’entrée. Et, à partir du 15 décembre, il y aura aussi des monographies d’artistes qui inventeront des aires de jeux à l’image de leur univers.

Nous n’avons pu tout voir (mieux vaut disposer de plusieurs heures) mais voici de quoi vous faire une idée : d’abord Casera de tiro/ Shooting Gallery ( 2004), un stand de tir classique mais revu et corrigé par Pilar Albarracin. Cette artiste espagnole tape, et dur! sur les stéréotypes sociaux et propose ici de viser de œuvres d’art entrées dans l’histoire de l’art…

Pas très loin, Pierre Ardouvin a conçu Les Quatre saisons ( 2010) un manège sans chevaux de bois qui tourne lentement et sans fin avec quatre canapés très moches et très fatigués. On peut s’y asseoir et être abreuvé de la célèbre musique qui a envahi les moments d’attente des répondeurs, ascenseurs, etc… Un mariage entre art conceptuel, musique devenue populaire, passé et présent…

Juste à côté, Un Moment de gloire de Serge Bloch, auteur et dessinateur. Il a imaginé un photomaton avec caméra enregistrant notre visage et le transformant à coups de crayon rapides et incisifs qu’on peut voir sur la vitre. A l’extérieur, un retour vidéo affiche le visage transformé des clients précédents… Crises de rires assurée, dit la note d’intention. Non, rien de très convaincant, mais c’est gratuit .

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Dans le très grand hall, trois Rocking chair ( 2009)  à bascule surdimensionnés en aluminium de Lillian Bourgeat,où on peut se balancer.Les enfants aiment bien. Grandiose, parait-il, non, cela n’a rien de grandiose mais c’est aussi gratuit et les enfants adorent. Un petit merci au passage au grand homme de théâtre et artiste polonais Tadeusz Kantor (1915-1990) et à sa chaise surdimensionnée en plein air mais aussi à son fauteuil d’arbitre de tennis dans un hahheping où il dirigeait les vagues de la mer!  Une merveilleuse photo qu’e nous avons retrouvée servant de pub sur une affiche d’une compagnie d’assurances: Nous vivons une époque moderne disait Philippe Meyer dnas sa chronique à France Inter. Et à la Broken Chair de plusieurs mètres de haut imaginée par Daniel Berset. Décidément, l’art contemporain n’en aura jamais fini avec les chaises, pas plus que le théâtre… comme dans la malheureuse mise en scène de La Cerisaie de Tchekhov par Tiago Rodrigues, avec ces dizaines de chaises dans la Cour d’ Honneur à Avignon…

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Bonne surprise dans un coin: la petite Caravane de l’art modeste d’Hervé di Rosa (1990) abrite une toute petite partie de l’immense collection-trésor du Musée de Sète consacré à un art très populaire. Ici, des héros en plastique et monstres de jeux pour enfants sont réunis par centaines dans quelques vitrines. Mais on peut aussi admirer derrières les fenêtres de la caravane des assiettes noires avec poissons ou amphores cassées aux couleurs flamboyantes. Ou le mauvais goût hissé au rang d’œuvre d’art absolu, entre culture populaire et réflexion sur l’art… Bien vu, José Manuel Gonçalvès..

 

©x vue du dispositif

©x vue du dispositif

Très impressionnant, Le Face au vide de Yoann Bourgeois que cet artiste bien connu (voir Le Théâtre du Blog) a créé pour cette Foire. Il s’agit d’une installation en quadrilatère pour quatre visiteurs maximum sur vingt minutes avec un escalier ne menant nulle part dans une ascension sécurisée mais apte à donner une beau vertige. Cerise sur le gâteau, des questions posées sur l’existence et arrivée en haut du parcours où on peut (ou pas) sauter dans le vide cinq mètres plus bas sur de gros matelas pour la réception mais quand même ! Et une caméra capte le visage de la victime potentielle. Mais bon, nous avons été gentiment interdit de séjour pour cause de sciatique, par le patron du Cent-Quatre  « Philippe, tu reviendras, quand tu seras vraiment en forme. » Et nous avons bien sûr obéi et nous vous en dirons plus, quand nous y retournerons. Ce parcours insolite est aussi interdit aux femmes enceintes, aux personnes fragiles, anxieuses, cardiaques, etc.

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Work n° 262 Half the air in a Given Space de Martin Creed. L’artiste conceptuel bien connu nous invite à pénétrer dans une grande pièce emplie aux deux tiers de milliers de ballons de baudruche verts. Une plongée ludique avec garanti sur facture, une impression de désorientation totale.

Dans le même genre, les installations labyrinthiques de Julio Le Parc, un des cofondateurs en 1961 du Centre de Recherche d’Art Visuel devenu GRAV avec Horacio Garcia Rossi, François Morellet, Francisco Sobrino, Joël Stein, Yvaral et Julio Le Parc qui s’est ensuite consacré à la peinture. Et à quatre-vingt douze ans, il était là le jour du vernissage.Chapeau!

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Imaginez des plaques au sol et qu plafond couvertes de lignes noires et blanches. Et suspendus de grands miroirs où le corps des visiteurs se confondent rappelant les palais des glaces des fêtes foraines. Perte de tout repère spatial garanti et expérience ludique garanties…

Côté jeu, le billard électrique Monsieur Ferraille ( 2003) de Winshluss, dessinateur de BD mais aussi musicien et réalisateur. En 2007, il avait reçu avec Mariane Satrapi le prix du Jury au festival de Cannes pour Persépoli. Il a érigé ce flipper en objet de collection. En parfait état, attention : on devient vite accro d’autant que les parties sont gratuites… Plus sophistiqué, le Benzaïomètre du fameux Groland, cette république avec à sa tête l’acteur Christophe Salengro, imaginée par l’équipe de Jules-Edouard Moustic qui permet au visiteur de tester sa puissance vocale. Et il y a un passe tête Jour de fête à Groland ( 2012) pour faire une photo-souvenir de son visage dans les fesses du président auto-proclamé de Gronland, ce merveilleux acteur malheureusement disparu Christophe Salengro…

©Philippe du Vignal

©Philippe du Vignal

Dans la même salle Déshabillage, habillage, rhabillage, libres et changeants ( 1977, 2016) d’Orlan. Cette artiste française, l’une des rares avec Annette Messager  à être bien connue à l’étranger a créé une installation composée de boîtes à double face avec photos de parties de son corps et système de rotation. On peut ainsi habiller ou déshabiller l’artiste. Bon, c’est drôle mais… aucun risque de s’attarder ! Comme à cette Roue des insultes (2010) de Pascale Marthine Tayou. En la faisant tourner, vous vous voyez attribuer une insulte en français mais aussi en turc ou en japonais. Bon…

Et -mais nous n’avons pas eu le temps de l’expérimenter- il y avait une queue d’une heure- un » train fantasmes » avec, entre autres, un sorte de fantôme conçu par Adel Abdessemed. Aanééen de Berlinde de Bruyckere a imaginé une grande sculpture faite d’ Et -mais nous n’avons pas eu le temps de l’expérimente: il y avait une queue d’une heure… Aanééen de Berlinde de Bruyckere a imaginé une sculpture faite de corps assemblés de deux chevaux sans yeux ni bouche. Il y a aussi le célèbre Chien andalou de Luis Bunuel (1928), un court-métrage muet mais sonorisé, scénario co-écrit avec Salvador Dali avec moments difficilement supportables… Bunuel, il y a presque un siècle avait visé juste avec ces images à l’horreur absolue… Et encore La huitième Griffe où plane une araignée géante que Virginie Tassef a créée pour cette foire. Et Abrakan 1 et Abrakan 2 créées par Peybak, des créatures monstrueuses qui respirent lentement..

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Enfin nous vous avons gardé pour la bonne bouche, la vedette de cette foire, un monumental trompe-l’œil de Leandro Erlich, un artiste argentin de quarante neuf ans,  qui attire la convoitise de tous les visiteurs. Imaginez un miroir de quelque 80 m2 incliné à quarante-cinq degrés et, au sol, la façade peinte hyperréaliste d’ un bel immeuble parisien début XIX ème siècle avec grande porte cochère, fenêtres, corniche comme on en voit dans les sixième ou septième arrondissements. On peut s’asseoir sur les balcons (en volume), s’accrocher à la corniche, passer d’un étage à l’autre. Ce beau dispositif fonctionne parfaitement. Il faut donner deux jetons mais c’est une expérience exceptionnelle n’exigeant aucune compétence. Plus loin que la fascination optique, cela va sans doute jusqu’à un état de trouble psychologique: où sommes nous ? Allongés par terre ou suspendus à une façade?

Voilà, c’est une belle exposition d’art contemporain-foire-spectacle très réussie… Quel nom lui donner? Des bémols. Oui, une entrée un peu chère sans doute : 15 € mais avec tarifs enfants et jeunes et qui exigerait sans doute une inscription préalable à l’entrée pour les attractions les plus demandées. Mais cette réconciliation foire populaire/ art contemporain avec nombre d’œuvres créées pour l’occasion est copieuse et possède la saveur des fêtes foraines d’autrefois. De quoi oublier un peu les malheurs du monde.

 

©x José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau

©x José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau

Une belle ode au rire et à l’art contemporain  en même temps. Par les temps qui courent, ce n’est pas un luxe… José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau ont réussi leur coup. Ouverture de nouvelles attractions le 17 décembre.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 janvier, Le Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème). « Certaines œuvres peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ».

*Le Grand livre du musée international des Arts modestes d’Hervé di Rosa a été publié à l’occasion des vingt ans du musée à Sète. Il comprend l’histoire du MIAM, au travers des expositions et collections et une interrogation sur ses perspectives. Il comporte aussi la reproduction d’œuvres des trente créateurs qui ont accompagné cette aventure. 400 pages, 40 €.

 

Donnez-moi une raison de vous croire, texte et dramaturgie de Marion Stenton, mise en scène de Mathieu Bauer

Donnez-moi une raison de vous croire, texte et dramaturgie de Marion Stenton, mise en scène de Mathieu Bauer

Au départ, le metteur en scène et Marion Stenton avaient choisi d’adapter Welfare, un documentaire sur un bureau d’aide sociale à New York de Frederick Wiseman (1975). Ils n’en ont pas obtenu les droits mais le sujet continuait à travailler dans leur tête.  Marion Stenton est arrivée avec un texte déjà bien avancé. Tope là, elle a écrit cette pièce sur les demandeurs d’aide et les employés chargés de leur répondre (plus ou moins…), échafaudée sur une très large et vivante documentation, pour le groupe 46 de l’école du Théâtre National de Strasbourg.

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Ce ne sera pas le spectacle de sortie mais d’entrée dans la vie professionnelle. En juin dernier, au Théâtre Public de Montreuil, la première série de représentations avait été interrompue par un incident technique: dur apprentissage. Aujourd’hui, Donnez-moi une raison de vous croire reprend vie à au T.N.S.: bonne maison et bonne école. Aucun des métiers du théâtre n’y est laissé en friche.
Et tous les élèves connaissent et fréquentent le métier de chacun:  de la dramaturgie, à la réalisation des décors et costumes, du jeu, bien sûr, à la régie. Le théâtre y est une fois pour toutes affaire d’engagement personnel et collectif total.

Marion Stenton s’était déjà frottée à l’expérience de l’écriture confrontée au collectif, avec Colosse monté par Antoine Hespel, élève-metteur en scène du même groupe. Jouée pendant le confinement pour un public restreint (voir Le Théâtre du blog), son œuvre parle de la ville, des choses réelles importantes de la vraie vie mais Donnez-moi une raison de vous croire va plus loin. Avec un titre fait écho à la trop fameuse phrase imposée aux demandeurs d’asile : il faut prouver que vous venez bien d’un pays en guerre, que votre vie est menacée, que vous êtes un “vrai“ réfugié. Ce qui place le demandeur dans une situation kafkaïenne : un récit trop bien organisé, avec l’aide d’une association solidaire, risque d’être stéréotypé et donc peu crédible… Et un récit confus, lacunaire, parce que vous ne parlez pas la langue, que vous ne savez pas donner les détails décisifs, également.

Marion Stenton a relevé le défi en partant de l’Amérique (ou Le Disparu), premier roman, inachevé, de Franz Kafka, et plus exactement de l’épisode qui confronte Karl -tous les Karl, anonymes- du Grand Théâtre d’Oklahoma, où l’homme -sandwich proclame :  » Rêvez-vous de devenir artiste ? Notre théâtre emploie tout le monde et met chacun à sa place. »
.Ici commencent les tribulations des «demandeurs»: quelle place, et pour qui ? C’est l’enjeu de la pièce. Et les jeunes comédiens pour leur premier spectacle professionnel, jouent ici leur propre situation au présent mais construite, mise à distance par le théâtre lui-même, burlesque, tragique, étrange. La mise en scène musicale de Mathieu Bauer joue au ping-pong selon son expression, avec le texte, lui-même rythmé, serré, vif et qui ne se prive pas de sa propre musicalité, y compris en anglais, l’autre langue de Marion Stenton (autrice d’un mémoire sur le polylinguisme au théâtre ) et celle de ces Etats-Unis qui continuent à faire rêver.

De sa batterie, le metteur en scène et musicien relance, précède ou suit les jeunes comédiens, leur impose élan et rigueur, entre solos et choralité, les soutient avec amour, n’ayons pas peur du mot. Comme pour son orchestre de Montreuil, Mathieu Bauer a fait appel à tous les talents présents, embauchant les propres régisseurs du spectacle qui jouent d’un instrument, ne craignant pas de se compliquer la tâche pour que la troupe gagne en cohésion et en solidarité. C’est fort,  joyeux et tient le rythme et la structure de la pièce faite de vagues successives se heurtant à un rocher, l’assaut répété des demandeurs d’aides, des administrés dociles et inquiets pour leur dossier, des candidats acteurs : -«Que savez-vous faire ? -Me tenir debout. -Alors vous serez acteur. ». Mais ils peuvent se retrouver portiers, contre les remparts mous et les labyrinthes fuyants de l’administration.

Ici pas de personnages mais des situations semblables : quêtes sans fin ni réponse, papiers perdus, enfouis on ne sait où, tentatives pour exister face à une administration qui se dérobe en envoyant en première ligne des employés aussi perdus, anéantis que les «usagers».Les jeunes comédiens habitent ces figures avec énergie, humour et sang-froid: « Celle qui accueille », est aussi « Celle qui voudrait être chanteuse » (petite allusion à Joséphine la cantatrice, une autre nouvelle de Kafka). Elle reçoit magistralement les spectateurs entrant dans la salle, semblant improviser avec les mots mêmes du texte. Et « Celui qui savait tout jouer »,  devient, à force de se heurter aux refus « L’Acteur suicidaire », ou « Celui qui a perdu son manteau ».

L’angoisse, l’attente, l’espoir sans réponse et l’obstination sans espoir font vibrer le plateau, secoué par des vagues de tristesse et d’humour. L’énergie partagée des comédiens et des musiciens, forme comme un organisme vivant… Seule réponse inattendue et concrète et finalement revigorante aux angoisses du monde tel qu’il est.Et la scénographie fonctionne parfaitement, dans ses intentions comme dans sa réalisation. Un chose à ne pas oublier pour les futures compagnies : le théâtre est un art multiple et matériel et ces jeunes artistes chantent aussi très bien, en chœur et en solo (surtout les filles).

Mathieu Bauer et Sylvian Cartigny préparent un nouveau spectacle en musique avec Marion Stenton. On patientera en allant voir Donnez moi une raison de vous croire. Un spectacle important pour les élèves du groupe 46 : il met la barre très haut pour leur carrière et pour le public, parce qu’il s’en prend, avec tous les moyens du théâtre, à la vraie vie.

Christine Friedel

Jusqu’au 1er octobre, Théâtre National de Strasbourg. T. : 03 38 24 88 00.

 

M.E.M.M. Au Mauvais Endroit au Mauvais Moment de et par Alice Barraud et Raphaël de Pressigny

M.E.M.M. Au Mauvais Endroit au Mauvais Moment de, et par Alice Barraud et Raphaël de Pressigny

Acrobate et voltigeuse, elle a vu sa carrière voler en éclats à cause d’une balle dans le bras, lors des attentats du 13 novembre 2015. Mais Alice Barraud, avec courage et énergie, a surmonté ce traumatisme et remonte sur les planches. Elle a consigné dans ses carnets son calvaire: la nuit d’effroi, la douleur, les hôpitaux, les opérations… Une longue traversée, entre découragement et rage de vivre. Une bagarre qui la ramène sous la lumière des projecteurs, pour nous restituer avec humour et délicatesse cette lente renaissance.

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© Fabien de Branbandere

Le lit d’hôpital au centre du plateau fait pendant à jardin à l’imposante batterie de Raphaël de Pressigny qui sera le partenaire indéfectible d’un récit entre danse et cirque. Alice Barraud a retrouvé l’usage partiel de son bras et s’est inventé une nouvelle gestuelle : elle évoque ses doutes, les réactions de ses proches ou des médecins et elle éconduit vertement un psychiatre balourd, ou rit aux plaisanteries de son frère parlant d’ «un trou de balle dans le bras ».

 Elle met en scène la réappropriation progressive de son corps et sa maladresse devient un élément du spectacle où les gags interdisent tout pathos : comment se servir du seul bras qui vous reste, quand il est attaché à une perfusion ambulatoire ? Comment attraper le «perroquet», ce triangle placé au-dessus du lit ? Chutes, faux pas et gestes ratés deviennent les éléments d’une chorégraphie amusante. Mais, à la fin, nous assistons à la métamorphose dans un envol poétique, en forme d’apothéose, de ce corps empêché. La légèreté et la pudeur de l’artiste enrayent tout apitoiement mais nous font partager avec émotion ses épreuves qui furent celles de nombreuses victimes. Une belle leçon de vie et de théâtre.

 

Mireille Davidovici

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Spectacle vu le 24 septembre au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIV ème). T. : 01 43 13 50 60.
Dans le cadre du festival Village de cirque #18 organisé par 2r2c (voir Le Théâtre du Blog).

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, montage de textes d’Anouk Grinberg, mise en scène d’Alain Françon, musique de Nicolas Repac

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, montage de textes d’Anouk Grinberg, mise en scène d’Alain Françon, musique de Nicolas Repac

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© Tuong-Vi Nguyen

 La comédienne nous avait donné une première version de cet étonnant spectacle lors des Langagières 2019, au T.N.P. à Villeurbanne ( voir Le Théâtre du blog), accompagnée, comme aujourd’hui, par le compositeur Nicolas Repac. Une immersion dans la littérature dite brute comme l’art mis en lumière par le peintre Jean Dubuffet.  Depuis mis en scène par Alain Françon à la Colline, le spectacle s’est étoffé d’un décor et d’une chorégraphie. Anouk Grinberg coiffée d’un chapeau est vêtue d’un costume sans âge aux allures androgynes. La force de cette performance reste les paroles des anonymes hospitalisés et enfermés dans leur folie : Babouillec, Aloïse Corbaz, Samuel Daiber,  Hernst Herbeck,  Jacqueline, Lotte Morin Jego Hestz, Jules Pages, Marguerite de Pillonel,  Justine Python, Romain, Jeanne Tripier,  Adolf Wölfli… Et subrepticement, des textes d’Henri Michaux, Robert Walser ou Emily Dickinson.

 Avec sa sensibilité à fleur de mots, sur les notes discrètes du musicien, Anouk Grinberg fait entendre la colère et la douleur de ceux que l’ont dit aliénés. Elle rend inoubliable la révolte de Jeanne Tripier, enfermée douze ans à l’hospice de Maison-Blanche : « Maison barbare et par trop mortifère  rien ne vaut la liberté des peuples qui s’entretuent  nous sommes toutes plus ou moins mortes vivantes. Il fallait attendre la venue de Malbrough s’en va-t-en guerre mais ne sait quand il reviendra.» Ou celle de Lotte : «Il est nuisible de me séquestrer. Pourquoi des brigands transforment en prison ce que l’Etat appelle hôpital? » «  Il n’avait pas le droit, on n’est pas folles », écrit Justine Python depuis Maison Blanche ». On entend aussi Aloïse Corbaz, dite Aloïse (1886-1964), hospitalisée jusqu’à sa mort pendant cinquante-sept ans, la plus célèbre des artistes d’art brut, exposée par Jean Dubuffet. 

 Anouk Grinberg fait parler haut la poésie avec un timbre de voix ferme aux tonalités enfantines, mais aussi la liberté paradoxale de ces «aliénés», comme l’exprime Babouillec. Cette jeune femme de trente-sept ans a été diagnostiquée « autiste très déficitaire ».«Très déclarée sans paroles. Je tue mes démons silencieux dans les tentatives singulières des sorties éphémères de ma boîte crânienne. (…) J’invite au voyage des sens interdits (…) L’écriture est mon arme secrète. J’adore appuyer sur la gâchette, balancer des munitions pour faire péter le son et me faire entendre. Je suis libre dans ma tête et ce souffle qui porte la vie, je l’ai en moi et dans le silence du fond de mon corps, je pousse ce cri. ».

Anouk Grinberg poursuit, avec plus de légèreté : « Lily, la roue tourne, la route s’ouvre, vivre le destin n’est pas chose facile », sur une balade à la guitare jouée par Nicolas Repac.  Elle montre avec une  ardeur communicative, que la différence entre ces auteurs dits « fous » et les autres, est infime comme l’écrit Jean Dubuffet : « La folie allège son homme et lui donne des ailes et aide à la voyance. (…) qui est normal? Où est-ce qu’il est, votre homme normal ? Montrez-le-nous! L’acte d’art, avec l’extrême tension qu’il implique, la haute fièvre qui l’accompagne peut-il jamais être normal ? »

 Les textes recueillis par Anouk Grinberg désormais édités, sont d’une telle puissance qu’ils auraient pu se passer d’une mise en scène superfétatoire et d’un jeu parfois trop forcé. Reste la justesse et l’engagement des interprètes, leur belle complicité… Le spectacle devrait gagner en nuance au fil des représentations.


Mireille Davidovici

 Jusqu’au 16 octobre,Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).  T. : 01 44 62 52 52.

Prospectus et tous écrits suivants de Jean Dubuffet éditions Gallimard.

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, Ecrits bruts (et non bruts), réunis par Anouk Grinberg, sont publiés aux éditions Le Passeur.

 

Jacob Schenström, magicien

Jacob Schenström, magicien

 

© Jacob Schenstrom

© Jacob Schenstrom

Ce vice-champion du monde de close-up à la FISM 2022 a eu un ami qui lui montré un tour à l’école quand il avait quinze ans : « l’élastique sautant entre les doigts ». Puis il a emprunté les livres de la bibliothèque et à l’école secondaire, était dans la même classe que Charlie Caper, un magicien suédois. Il a fait à la fois du « close-up », sa spécialité et de la magie de scène pour des événements d’entreprise.
Il recherchait beaucoup les compétences techniques et est maintenant plus axé sur l’histoire et il aime la magie visuelle. Aux débutants, il conseille de s’inspirer de tout bon artiste mais aussi de films et émissions de télévision, avec effets spéciaux et scénario. Mais aussi d’explorer toutes sortes de styles quitte à trouver le sien plus tard.

Sur la magie actuelle,Jacob Schenström a un regard positif. « Cette année, j’ai été très impressionné par le haut niveau technique et d’innovation à la FISM Québec. Je pense que c’est important d’élargir l’art de la magie. À la fois dans les accessoires utilisés, mais aussi dans l’histoire racontée. »
Et en dehors de son art ? Avant d’être magicien à plein temps, il a longtemps été moniteur de ski et vit maintenant au sud de la Suède avec moins de montagnes et de neige. Mais il essaie de skier quelques semaines chaque année….

Sébastien Bazou

https://www.magician.se/

 

Le Ring de Richard Wagner, direction musicale de Cornelius Meister, mise en scène de Valentin Schwartz

Le Ring de Richard Wagner, direction musicale de Cornelius Meister, mise en scène de Valentin Schwarz


D’excellentes analyses -différentes et passionnantes à lire. de La Tétralogie présentée à Bayreuth cet été, ont été faites par Yves Courmes et Juan Carlos Mellina Vilela, du Cercle Wagner d’Annecy.  Le premier donne toute sa place à la musique, aux chanteurs et à l’orchestre qui nous ont permis de vivre un moment de grâce et il essaye d’éclairer les intentions du metteur en scène. Juan Carlos Mellina Vilela, lui plus sévère, analyse finement les incohérences de cette réalisation que le public a huée. Et pour Claudia Roth, ministre  de la Culture (Bayreuth est subventionné à 29 % par l’Etat): « Les responsables doivent « organiser les conditions générales du festival de manière à ce que des performances artistiques de haut niveau puissent être réalisées ». La composition du public ne reflète pas notre société diversifiée et bigarrée. La direction du festival devra redoubler d’efforts pour séduire son public dans les années à venir. ».

« L’essence du théâtre, disait Wieland Wagner, c’est le changement. » Mais peut-on adhérer à tout changement ? Certains donnent à l’œuvre un souffle nouveau comme Patrice Chéreau en 1976-1980) mais d’autres peuvent aussi dénaturer une œuvre.Autre risque : ne pas se faire comprendre, comme Valentin Schwartz avec cette mise en scène du Ring qui a été abondamment sifflée. Ceux qui n’ont pas compris les allusions faites à la biographie, notamment à l’enfance de Wagner, n’ont vu que pantomime et règlement de compte familial digne d’une mauvaise série télévisée.

Il s’agit « de repeupler l’espace scénique de sa densité mythique », lisait-on dans L’Avant-Scène Opéra, en 1977. Le mythe, a en effet, pour fonction proposer des modèles et une signification du monde et de l’existence humaine. Jean Azouvi dans Siegfried n°14 cite longuement Les Aspects du mythe de Mircea Eliade. Le monde parle et se révèle à travers une histoire sacrée par des symboles qui ne sont pas un décalque de la réalité objective.

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Ainsi le mythe est-il plus vaste et plus riche que tout ce qui repose sur l’actuel. Valentin Schwartz tourne résolument le dos au livret de Richard Wagner, à sa densité trans-historique et symbolique, pour nous regarder « droit dans les yeux », écrit Yves Courmes.
Quel est le sens de cette mise en scène ? Nous plonger dans l’actualité ? Dénoncer les scandales de la société ? Exprimer l’oppression millénaire des femmes par les hommes ? Valentin Schwartz fait du poème Wagnérien, un sitcom vulgaire, voire obscène. Voir Brünnhilde se faire violer sur scène devant son fils les yeux bandés et ligoté sur une chaise… Une rude épreuve pour un admirateur de Wagner plus habitué au thème de la rédemption par l’amour. Quel rapport cette scène brutale entretient-elle avec le poème de Wagner ? Elle en détourne le sens ; voire le récit, en cédant aux tendances contemporaines actuelles : dénonciation des violences faites aux femmes et intrafamiliales ?

Trouvera-t-on du génie au metteur en scène quand il se réfère à la petite enfance du compositeur et rapproche les interrogations de Siegfried sur les doutes que le musicien pouvait avoir lui-même quant à sa filiation ? Qu’il ait pu hésiter entre deux patronymes : Wagner ou Geier, permet-il de mieux comprendre le personnage de Siegfried ?

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Depuis Sigmund Freud, nous savons que les impressions d’enfance imprègnent les œuvres, comme les ambitions. Il citait Heinrich Schliemann, le découvreur de Troie et Mycènes et comme lui, grand amateur d’archéologie. Dans Le Délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen (1907), Freud se réfère à une éventuelle petite sœur morte de l’écrivain pour mieux saisir le désir de l’archéologue Norbert Hanold d’aller rechercher sa bien-aimée dans les ruines de Pompéi. W. Jensen n’a pas eu de sœur mais avait connu un « tendre attachement » pour une jeune fille morte de tuberculose à vingt ans. Freud dans Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910) analyse le tableau Sainte-Anne en tierce la représentant à côté de Marie et de l’enfant Jésus. Et elles ont sensiblement le même âge.

Pour Freud, il s’agit de la représentation des femmes qui ont élevé le petit Léonard: Catarina, sa mère biologique et Dona Albiera, sa mère adoptive. Et Wagner a commencé LeRing par la mort de Siegfried (Siegfried tod) en 1848, l’année où sa mère est morte. Et de nombreux chefs-d’œuvre ont été créés après un deuil douloureux : un auteur puise a créativité au plus profond de lui-même et dans ses impressions d’enfance. Madame Bovary, c’est moi», disait Gustave Flaubert. Et les auteurs utilisent leurs impressions d’enfance, souvenirs et traumas infantiles, comme le rêveur traite les restes diurnes dans le rêve. Et le remaniement de ces traces crée l’œuvre d’art. Cette élaboration comme le rêve, transforme, condense, transpose, dissimule et recrée les éléments de réalité.
Ainsi, Wagner a-t-il utilisé l’infantile en lui pour créer une œuvre poétique qui le dépasse et rejoint des mythes universels. Et nombreux sont ceux auxquels nous renvoie Siegfried. Assoupi dans la forêt, le personnage semble renvoyé aux origines du monde, comme à sa propre naissance. Ses questionnements renvoient aux mythes liés à la mémoire et à l’oubli, à la mort et à la résurrection,mais aussi de l’adolescence. Ce que Wagner met en scène, écrit Nicolas Rabain. Siegfried ignore la peur : sur lui, ni la juridiction du père ni celle des générations ne peuvent donc rien. Et il se débarrasse de Mime se disant être à la fois son père et sa mère : «Ich bin dir Vater und Mutter zugleich.»
Un meurtre qui a le double avantage de faire disparaître à la fois le père adoptif qui le manipule, et la mère archaïque.   La mère perdue est retrouvée avec Brunnhilde. « Ce n’est pas la bien-aimée que découvre Siegfried, c’est la mère», écrira Georg Groddeck, psychanalyste et ami de Freud.

Dans Siegfried, le regard de la femme éclaire la forêt obscure où le héros a grandi, loin de toute présence féminine. Un regard à la fois de lumière et résurrection.Etincelant pour la mère :« Ihr Hellschimmernde Augen » (Ses yeux étincelants de clarté ). Eclatant pour la femme : « Deines Auges Leuchten ; seh ich licht ». (Je vois clairement l’éclat de ton regard).
La rencontre de Siegfried et de Brünnhilde se fera sous le signe de la lumière. Hell dir, Sonn !/ Salut à toi, soleil ! Hell dir, Licht/ (Salut à toi, lumière). Hell dir, leuchtender Tag (Salut, jour rayonnant) dit-elle en s’éveillant. La lumière triomphante envahit la scène. Brünnhilde est un amour rayonnant… Une épiphanie lumineuse.

Comme dans les Upanishads indiens, elle est expérience et ces théophanies sont un ruissellement de pure lumière. Dans Le Bhagavad-gita, la forme où Krishna se révèle à Arjuna, est ignée. « Si des milliers de soleils répandaient tous ensemble dans le ciel eu éclat/ Il serait alors comme la lumière du Magnanime/ Tel je te vois…/ Brillant comme la clarté de la flamme et du soleil, immense… Tel je te vois…/ le visage resplendissant de feu/ Ton éclat illumine le monde. » Dans de nombreux mythes, le Cosmos et l’Homme primordial sont nés de la lumière.

Et Emmanuel Levinas a montré combien le visage et le regard me faisant face, m’oriente vers l’être qui le dépasse, vers la lumière qui le baigne, une lumière d’être, au-delà de celle qui l’éclaire. Pour le philosophe, l’accès au visage est d’emblée éthique. « Comment êtes-vous, comment vous sentez-vous dans la lumière de l’autre ? »La métaphore de la lumière rejoint ici celle du regard. « Mehr Licht/ Plus de lumière », disait Goethe, penseur des Lumières, avant sa mort. Dans l’Ancien Testament, Moïse descend du Sinaï, le visage « inondé de lumière ». Si l’être s’éclaire pour moi, je suis éclairé. Un des concepts majeurs de Martin Heidegger est: lichtung ( la clairière, l’éclaircie). Comme dans la Bible, l’être chez apparait comme lumière et dévoilement. Le regard, l’ouverture sur l’être qui se concrétise dans la rencontre avec l’autre, est une ouverture sur l’infini.

C’est toute la grandeur du mythe et de la transfiguration, dit Wagner. La mystique anime Siegfried rencontrant Brünnhilde.  Et passer à côté de ce moment intense, c’est passer à côté de ce que nous transmet Wagner par la voix des chanteurs et la musique elle-même. Nous retrouvons ici le mythe des jumeaux évoquant la fusion primitive avec la mère que l’on retrouve avec le couple Siegmund et Sieglinde. L’amour réunit les amants séparés et restaure l’unité perdue : un thème romantique par excellence.. Le mythe platonicien de l’androgyne symbolise le mieux la chute dans la division, l’incomplétude et le désir de retrouver l’unité primordiale.
L’union amoureuse éternelle rejoint le mythe de l’Un et de l’Absolu qui ne se termine qu’avec la mort.
“ Prangend strahlt/ mir Brünnhilde Stern !/ Sie ist mir ewig,/ ist mir immer,/ Erb’ und Eigen,/ ein und all:/ leuchtende Liebe,/ lachender Tod !”. « Pour moi brille Brünnhilde/ Mon astre éclatant !/ Pour l’éternité/ Elle est moi pour toujours/ Mon bien, mon héritière/ L’unique et le tout/ Amour rayonnant/ Mort radieuse »,chante Siegfried. Joie de l’amour et joie de la mort sont dès lors la seule et même fulgurante révélation, note le compositeur André Boucourechliev et le dernier mot de l’œuvre est : Tod.

Nous retrouvons dans Siegfried, le thème de l’oubli et de Mnémosyne (la Mémoire) qui renvoie à la connaissance et à la vie. Alors que l’oubli mène à l’ignorance et à la mort, rappelle Jean Azouvi. Initié par Brünnhilde, Siegfried a la connaissance des Runes sacrées et l’omniscience de Mnémosyne. Mais il a bu ensuite le breuvage du Léthé et l’oubli équivaut à la déchéance et à la mort. C’est, dit Platon dans Phèdre, une sorte de mort spirituelle. Boire à la source du Léthé efface le souvenir du monde céleste et précipite la déchéance de l’âme.. Dans Le Crépuscule des dieux, Siegfried mourra parce il a rompu le lien qui l’unissait à la Source sacrée de toute vie. En oubliant, il a perdu son unité qu’il avait retrouvée grâce à Brünnhilde. Leur séparation signe sa désintégration.

Valentin Schwarz ,a-t-il lu Theodor Adorno? La mort de Siegfried est en effet liée à ce qu’il «ouvre les yeux avec éclat » et en mourant, il s’éveille à la conscience de Brünnhilde. Dans cette mise en scène de L’Anneau et dans Tristan, l’idéal ascétique est confondu avec l’instinct sexuel. Mais satisfaction instinctuelle et négation du vouloir-vivre se mêlent dans l’ivresse et cette « mort joyeuse » de Siegfried et de Brünnhilde. La nuit d’amour doit apporter l’oubli de la vie. « Prends-moi sur ton sein, arrache-moi au monde ! », dit Siegfried. En glorifiant la mort comme ivresse, Wagner reste fidèle à Schopenhauer, son canon philosophique et dans Le monde comme volonté et représentation, il évoque le nirvana, parle de l’extase, du ravissement, de l’illumination, de l’union avec Dieu. Chez lui, s’annonce déjà le déguisement de la mort en rédemption et, comme chez Wagner, c’est un sommet de son œuvre. Mais la rédemption a-t-elle encore pour Wagner un sens théologique ? Elle substitue à la transcendance, un fantasme de survie et d’élévation du sujet qui nait au moment de la destruction de celui-ci et remarque Adorno : « Au cœur de la rédemption habite le néant. »

Tous ces thèmes sont atemporels : zeitloss, enfouis dans l’inconscient du texte et de la musique. Et faire de Wotan, le violeur de sa fille Sieglinde, enceinte de lui au début de La Walkyrie pour dénoncer inceste et violences familiales, apporte-t-il quelque chose à la compréhension des mythes de La Tétralogie ? En quoi la présence d’un enfant, fils imaginaire d’un inceste Wotan/Sieglinde, transforme-t-elle l’œuvre, en se substituant au thème magique et mystique de l’or, symbole de pureté, domination et volonté de puissance s’opposant à l’amour.

L’enfant à venir est-il vraiment « le symbole d’un univers débarrassé de ses conflits » ? Dans cette mise en scène, la vidéo des jumeaux in utero au début de L’Or du Rhin est-elle «annonciatrice de sérénité et de paix » ? Ce thème des jumeaux peut être l’expression même de la violence fondamentale, inhérente à la nature humaine, dit René Girard, quand il parle de violence mimétique. Dans L’Or du Rhin, l’or est à la fois abîme et refuge. « Or du Rhin ! Or du Rhin ! Or pur ! Oh, si seulement dans les flots rayonnait ton joyau de feu ! Sûr et fidèle est seul l’abîme ! ». Wagner joue sur l’euphonie des mots … Rhein et rein : Rhin et pur.

Bref, La Tétralogie, comme Hamlet de Shakespeare ou Œdipe de Sophocle, ne peuvent se réduire à une représentation de psycho-pathologie. Et comme ici, à l’expression de l’infantile traumatique de Wagner enfant. On pourrait rapprocher de L’Or du Rhin, l’épitaphe qu’André Breton fit inscrire sur sa tombe: «Je cherche l’or du temps ». Il rejoignait alors le mythe, l’atemporel, l’inconscient : pour lui aussi, zeitloss : hors-temps…

 Jean-François Rabain

Spectacles vus à Bayreuth en août 2022.

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