Zébrures d’automne 2022 à Limoges

Zébrures d’automne 2022 à Limoges: Les Francophonies des écritures à la scène à l’heure d’Haïti

Le festival a établi son quartier général Place de la République avec une grande librairie sous chapiteau et, à quelques encablures de là, au foyer de l’Opéra, rebaptisé pour l’occasion : Archipel.  Coup de projecteur donné cette année, aux artistes issus de territoires insulaires ou ultra-marins. Notamment Haïti, avec une journée consacrée aux cultures de cette île, avec le lancement d’une anthologie: Nouvelles Dramaturgies d’Haïti. Avec en deux volumes, douze pièces d’auteurs dont aucun d’eux n’a encore deux fois vingt ans, dit Guy Régis Jr, à l’origine du projet avec sa complice Hélène Lacroix. Directeur du festival des Quatre Chemins à Port-au-Prince (voir Le Théâtre du Blog), il se réjouit de ce «qu’avec ce festival, on puisse parler d’un renouveau du théâtre haïtien. Il faillait rendre visible ce travail. » 

On retrouve publiés par Edisyon Chimen en Haïti, Gaëlle Bien-Aimé, lauréate du Prix R.F.I. Théâtre 2.022, avec Port-au-Prince et sa douce nuit. Dans Que ton règne viennedeux hommes qui ne se connaissent pas et réfugiés au coin d’une rue, cernés par le chaos d’une manifestation, se découvrent mutuellement, se rassurent. Leurs voix s’entrechoquent et disent au masculin les mécanismes de la violence des hommes sur les femmes, l’injustice des pouvoirs. En contrepoint de leurs courtes répliques, un chœur s’élève dans une langue ample pour donner voix au silence des femmes.

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  Dans Avilir les ténèbres, Jean D’Amérique offre la parole à une femme dont les figures se démultiplient en un chant poétique pour dire son insolente résistance aux violences subies. « Je suis toujours en révolte, dit Jean d’Amérique, les personnages qui traversent mes textes sont dans cette mouvance.» « Je me sers de mes blessures pour écrire le monde » dit Rolaphton Mercure, auteur de Fuck dieu, fuck le vodou Je ne crois qu’en mon index où deux frères, bandits, militants politiques et amoureux de la même femme, s’affrontent verbalement. Ce texte, à la musicalité d’un rap, dénonce une société en proie au banditisme, à la corruption, à l’incurie politique: « Ici, on meurt jeune. Pas besoin de répandre le vent, la tempête est là. » 

  »On rit beaucoup, on fait de l’autodérision», dit Naïza Fadianie Saint-Germain, qui dans Purgatoire, n’a pas froid aux yeux: la présumée virginale Juliette Capulet de William Shakespeare y côtoie des femmes scandaleuses comme Linda Lovelace, star du porno et héroïne de Gorge profonde, Lili Elbe, première transsexuelle opérée connue  et Tamar, figure biblique de la vengeresse, bafouée et répudiée. Ici, pas de biographies savantes mais des prétextes à tisser une comédie irrévérencieuse sur la sexualité féminine.

Comme cette jeune autrice, Djevens Fransaint, qui, avec Bal de l’incontinence développe un style loufoque, héritier de l’absurde d’Eugène Ionesco, sur fond de famille déchirée. Le père apparaît comme un tyran dérisoire dans un univers sombre où le rêve, la mort ou encore la mémoire, seraient les seules échappatoires. Une gaie et salutaire désespérance avec laquelle Djevens Fransaint tisse un théâtre contre l’oubli. 

Tout aussi déjantée, Des Fous en apothicaires étales de Ducarmel Alcius. Sur une place publique, trois fous en blouse de médecin et trois folles avec des poupées dans les bras. Il y a Marx, Mona Lisa, Mona Lisa sans fard et une faiseuse de rêves… Des récits et impressions en vrac racontent la misère, les viols et les meurtres… Dans la veine absurde aussi avec  Un an, un jour après la mort, James Saint-Félix montre devant un cercueil vide, deux amis d’enfance que leurs idées séparent, face aux politiques violentes et aux d’affrontements entre civils et policiersSont-ils morts? Condamnés Seront-ils un jour apaisés? Qu’attendent-ils? Sont-ils une seule et même personne? La question reste ouverte.

D’autres pièces empruntent davantage à la tragédie comme Vidé mon ventre du sang de mon fils d’Andrise Pierre où une mère pleure la mort de son fils. Telle Antigone, elle se fait l’adversaire du silence mais, à l’inverse de l’héroïne de Sophocle exécutée pour avoir donné une sépulture à son frère, cette mère veut retrouver et déterrer le corps de son fils qu’ on a fait disparaître pour cacher la vérité et protéger les assassins.

Avec Gouvernance de France, Medeley Guillou nous emmène aussi dans le chaos d’un pays et d’une famille sans pilote père dans la tourmente, mère en plein désarroi, et enfant qui erre faute d’avoir pu naître. Esprit pur et corps inachevé, il devient une âme rebelle. Dans Pour que le monde s’en souvienne d’Erikon Jeudy, il y a aussi un fils  assassiné : la mère, le père et la belle-fille doivent trouver des voies pour relier les vivants et les morts. Et devant certains deuils, la raison doit céder la place aux forces occultes comme consolation.

Dans ces pièces, la plume est ici une arme pour vaincre le silence et trouver des espaces de liberté : «Le pays d’où je viens, dit Guy Régis Jr. , leur mentor, est complètement en ruines mais chacun peut écrire dans son coin. Au-delà d’une esthétique du délabrement, répondent par l’urgence l’ici et le maintenant de la beauté. »

Parmi cette anthologie, deux textes en créole non traduit: «Une des langues francophones parlée par quinze millions de personnes entre les Caraïbes et la Réunion. Et seulement 10% de la population haïtienne maîtrise le français. Ce qui a fait débat, lors une rencontre sur Le mouvement de la créolité. «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. », écrivaient déjà en 1989, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Constant dans Eloge de la Créolité. Ce manifeste controversé invitait à regarder le monde autrement qu’avec les yeux de l’Occident ou de l’Afrique. Qu’en est-il aujourd’hui? Pour l’artiste guadeloupéenne Stéphanie Melyon-Reinette:  «Chez nous, être créole est considéré comme une insulte et renvoie à l’esclavage et à la créolisation de l’Africain dans la plantation : «On écrit et parle créole, mais je ne le suis pas. ». Selon Guy Régis Jr., les Haïtiens se réclament aujourd’hui de la «mondialité» :« Ils écrivent pour se faire entendre par le reste du monde, car plus de la moitié de la population vit à l’extérieur de l’îme, principalement en Amérique. » 

Joan Monga, historien du marronnage et de la créolisation à la Réunion, introduit des nuances historiques et pense que la créolité est l’expression complexe d’une culture en mutation : «Edouard Glissant la pensait à partir de la Martinique dans le contexte historique de la décolonisation, comme à l’époque, le Parti communiste réunionnais. Aujourd’hui, il faut plutôt considérer comment les processus de créolisation évoluent ou s’enrayent. On pourrait aussi parler de créolisation en Seine-Saint-Denis.» 

Le concept de négritude s’oppose-t-il aujourd’hui à celui de créolisation, en cela que ce dernier exclut l’Afrique ? » demande l’animateur du débat, Jean-Erian Samson, rédacteur en chef de la revue haïtienne des cultures créoles DO-KRE-I-S… Une vaste question qui appelle des réponses multiples selon le lieu d’où l’on parle… Nous reviendrons sur les spectacles des Zébrures d’automne, en particulier la création remarquée de L’Amour, telle une cathédrale ensevelie de Guy Régis Jr. Une pièce reprise en novembre au Théâtre de l’Aquarium à Paris.

Mireille Davidovici

Les Zébrures d’automne ont eu lieu du 21 septembre au 1 er octobre. 

Les Francophonies des écritures à la scène,11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 33 33 67.

 

 

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