Journal d’un femme de chambre d’Octave Mirbeau, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

Journal d’un femme de chambre d’Octave Mirbeau, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

 Un roman-feuilleton (1900) de quelque cinq cent pages, déjà adapté au cinéma seize ans plus tard en Russie ! Puis par Jean Renoir, ensuite par Luis Bunuel (1964) avec Daniel Ivernel, Michel Piccoli et Jeanne Moreau, puis de nouveau par Benoît Jacquot,
Mais aussi de nombreuses fois au théâtre sous forme de monologue. Nicolas Briançon s’y colle cette fois-ci avec Lisa Martino, une actrice expérimentée qu’on a pu voir à la télévision dans
la série P. J.  mais aussi au théâtre dans Le Roi Lear, mise en scène d’André Engel, ou avec Michel Bouquet dans Le Roi se meurt. Et Nicolas Briançon l’avait mise en scène dans Jacques et son maître et N’écoutez pas, mesdames !

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Célestine, une jeune et belle domestique qui a déjà pas mal bourlingué de place en place, se retrouve dans un bourg normand chez le couple Lalaire. Et elle tourne les pages de sa vie dont elle parle avec finesse et lucidité pour raconter l’esclavage physique et mental des «gens de maison » comme on disait. Et pas si ancien qu’on le croit. Selon des témoignages fiables, chez les grands-bourgeois de l’avenue Henri Martin, Paris (XVI ème), dans les années 1950, les domestiques souvent nombreux (il y avait parfois au sixième étage, dix chambres, dites « de bonne » par appartement!) étaient nourris, habillés mais logés dans ces chambres non chauffées, sans eau courante ni sanitaires et… à l’éclairage commandé par les patrons.
Ces femmes de chambre, cuisinières, nounous, valets et/ou chauffeurs travaillaient du matin au soir, et même souvent le dimanche! Et recevaient, en guise de salaire, un peu d’argent de poche. Les « bonnes à tout faire » étaient haïes et/ou méprisées par l’épouse, et convoitées par le mari et les mâles de la famille. 

Ici la jeune Célestine est persuadée que Joseph, un jardinier mais aussi cocher, antisémite et sadique, a violé et tué une petite fille en forêt, et qu’il a aussi probablement volé l’argenterie de ses patrons. Mais ne voulant pas d’ennuis, elle ne dira rien. Et, quand ce Joseph, amoureux d’elle, ouvrira un petit café dans le port de Cherbourg et lui proposera de vivre avec lui, elle ne dira pas non, même s’il lui propose d’arrondir les fins de mois en la faisant monter avec les clients. Se prostituer: non. Mais elle semble dire qu’elle en a vu d’autres et qu’elle n’est plus à cela près… Elle sera donc serveuse et patronne:c’est déjà  la promotion!

Et en attendant, elle se défoule, très lucide, avec des mots qui claquent: «Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais, autant que les honnêtes gens, se console-t-elle. (…) Les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?… Esclaves de fait, avec tout ce que l’esclavage comporte de vileté morale, d’inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines. «
Bref, corrompue et fascinée par l’argent, elle ne vaut guère mieux que ses employeurs et aura tendance à reproduire le système proche de l’esclavage auquel elle a été soumise depuis l’adolescence. Et sans doute sera-t-elle aussi dure avec les pauvres filles de la campagne qui viendront travailler comme domestiques dans ce café sordide. Octave Mirbeau est écœuré par toute cette haute société pourrie : «On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage… Ah ! voilà une bonne blague, par exemple… »
Et il dénonce la vie de ces exploités soumis à des horaires infernaux, ce qui est en 1900, n’était pas rare. Les jeunes femmes, elles, étant le plus souvent aussi amenées à servir de chair fraîche au mari et à ses amis comme aux garçons de la famille, avec la bénédiction de la Sainte-Mère l’Eglise catholique, très compréhensible et toute puissante.

Cela se passe sur le petit plateau de la Huchette où se jouent depuis 1957 (sic)  La Cantatrice chauve et La Leçon d’Eugène Ionesco, dans la mise en scène du grand Nicolas Bataille disparu en 2008. Un cas unique dans le théâtre contemporain. Pourquoi ce titre La Cantatrice chauve ? Simplement, nous avait-t-il raconté dans les années 2.000, un soir, son assistante lui remet le texte d’un ami, L’Anglais sans peine.. Il lit la pièce de cet inconnu, la trouve drôle et la fait lire à ses acteurs après une répétition, dans un café, à côté du Théâtre des Noctambules, rue Champollion, tout près de la Sorbonne. Où furent donc créées cette Cantatrice chauve et La Leçon.A l’époque, pas encore de photocopieuses et les feuilles des textes ronéotypées collaient un peu entre elles. Un de acteurs avait sauté une page et en lisant, était passé de : cantatrice, à : chauve… Top là ! L’auteur et le metteur en scène avaient trouvé cela drôle et gardé ce titre inattendu… Une belle histoire, non ?

Bon, donc revenons sur la scène de la Huchette, une grande baignoire en zinc, une cheminée surmontée d’un miroir, une table ronde, des verres, une bouteille de et une chaise. Cela ne commence pas très bien : un régisseur arrive, en disant quelques mots, mettre des embrasses au rideau rouge. Et Lisa Martino, elle, prend son bain, en sort sans une goutte d’eau et se drape dans un grand velours noir….
Puis réapparait en corsage et jupe blanche.Très crédible en jeune femme de chambre, elle dit, sur scène et parfois dans la salle, avec une belle franchise, le texte souvent cru d’Octave Mirbeau. Mais pas bien dirigée par Nicolas Briançon: quand elle murmure, on ne l’entend plus et c’est dommage. Là il y a encore du travail en perspective! Côté mise en scène, rien de très réussi : rythme parfois lent, plateau singulièrement encombré et vidéos curieuses avec mains baladeuses, vagues et formes non figuratives qui n’ont rien à faire là… Sans doute pour laisser à l’actrice de mettre une perruque et un autre costume quand elle devient la patronne du bistrot!
Nous avons du mal à vous conseiller d’aller voir ce spectacle, vraiment trop approximatif… L’occasion peut-être de découvrir un petit théâtre historique et ce texte, encore incandescent un siècle après (mais vous pouvez aussi le lire!). Et voir cette actrice lumineuse à la belle présence. A vous de juger…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Huchette, 23  rue de la Huchette, Paris ( Vème). T. : 01 43 26 38 99. 01 43 26 38 9941 43 26 38 993 26 38 99

 

 


Archive pour 4 octobre, 2022

Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

 

Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

Ils font de la musique à deux, à trois avec leur fille ou plus avec et pour des metteurs en scène et performeurs, dans des salles , squats ou l’église Saint-Eustache aux grandes orgues. Partout où cela leur semble juste, ils pratiquent aussi un théâtre documentaire sans concession. Ainsi dans H2 Hebron, Ruth Rosenthal faisait découvrir, en manipulant une simple maquette, ce que signifie la « stérilisation » de la rue principale d’une ville, où elle fait apparaître grâce à son jeu et à la musique: militaires, colons, et de fort rares Palestiniens.

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Elle s’attaque cette fois au Patriarcat et son compagnon la suit, bon gré, mal gré. Coup tordu, en apparences, et en fait, coup droit très bien frappé : elle a enregistré à son insu, toutes ses expressions et conduites machistes et misogynes, à la ville comme à la scène, puis elle les lui a fait écouter.  Une horreur, dit-il.
Que faire de ce matériau? Ils ont cherché et trouvé : Xavier Klaine va tout ré-enregistrer avec la tonalité froide de l’inventaire. Le centre du projet est cette basse continue sur laquelle ils construiront en direct leur musique.
Pas si simple : cette domination masculine inconsciente, intégrée et «naturelle», remonte au-dessus de toutes les tentatives musicales ou spectaculaires qui l’accompagnent. Et, coup de génie, ce processus montre d’emblée que cette domination n’est pas une affaire intime et familiale mais bien une question anthropologique. Françoise Héritier l’a dit depuis longtemps et on commence à l’entendre…

Sur scène, il y a donc sitar et clavier parfois déchaîné de Xavier Klaine, chant de Ruth Rosenthal, et, en invitée, flûte traversière de leur fille.  Et aussi un humour sans gêne ni tabou, avec un montage sonore inauguré par un énorme bruit de chasse d’eau et  les propos eux-mêmes, contre lesquels existent ces seul moyens de résistance: le rire, parce que c’est trop, ou la colère.  Quand Elle travaille en direct à la table de montage, Il ne se gêne pas pour interrompre et modifier. On voit Elle essayer un moment de yoga ou purifier l’air avec un encens, chercher à se « refaire » avec toute une cuisine de sorcière: herbes, potions, chaudron d’azote liquide produisant un nuage salvateur.
Ensuite, Elle pourra passer au monologue de la femme. Cette fois, elle s’adresse à nous et explore d’autres traditions de la création de l’humanité, d’égale à égal, sans serpent ni pomme. Cette méditation reste assez nébuleuse comme ce qui se passe sur le plateau. Mais nous sommes encore tellement sidérés par la première partie du spectacle, que nous acceptons de ne pas tout suivre. Un nouveau coup, en douce, de la domination masculine ?

Le monologue de la jeune fille est une longue et violente liste des noms des victimes et dates de féminicides depuis qu’ils sont répertoriés par des hommes, longtemps seuls détenteurs de l’autorité de l’écriture. Ces femmes sorties du “droit chemin », de l’obéissance au pouvoir masculin, sorcières, savantes, libres ou essayant de quitter le tyran qui refuse de laisser partir « sa chose ». Ou Mahsa Amini, la jeune Iranienne tuée récemment par la police pour un voile mal porté. Et l’orgue de Xavier, déguisé en énorme poulpe (un costume emprunté à un partenaire de la Winter family…), tonne et soutient par sa rythmique intense et répétitive la voix de la jeune fille, autant qu’il la surpasse, la forçant à se surpasser elle-même.

Il se passe beaucoup de choses sur scène et en dehors. Une performance multiple, parfois confuse, riche mais que le spectateur n’a pas toujours le temps de déchiffrer mais qu’importe… Patriarcat réussit l’exploit d’échapper à la démonstration, à la revendication, pour aller beaucoup plus loin et tout de suite jusqu’à l’évidence : la domination masculine est bien fondée sur des paroles et conduites qui coulent de la source, jamais tarie, d’un système social. Nous sommes sortie du spectacle, secouée, mais éclairée d’une connaissance théorique que nous avions peut-être déjà mais qu’ici nous avons vécue à cru, en voyeurs consentants et éclairés.
Winter Family, des artistes dont la vérité a besoin.

Christine Friedel

Jusqu’au 9 octobre, MC93, Bobigny, 9 boulevard Lénine, (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 60.

Les 12 et 13 octobre, Lieu Unique, Nantes (Loire-Atlantique).

Du 16 au 20 novembre, Théâtre National de Bretagne, Rennes ( Ile-et-Vilaine)..

Les 24 et 25 novembre, Festival Next, Lille (Nord).

Les 6 et 7 décembre au C.D.N. de Lorient. ( Morbihan).

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