Fracasse, texte et mise en scène Daniel Mesguich
Fracasse, texte et mise en scène de Daniel Mesguich
Dans son château délabré, le baron de Sigognac, dernier représentant d’une noble lignée (tiens, un alexandrin!), sombre dans la mélancolie. Un soir, une troupe de comédiens lui demande asile pour la nuit. Il voit la jeune Isabelle et elle le regarde. Sa vie s’illumine : il partira faire du théâtre. S’ensuivent obstacles, rivalités et duels : le duc de Vallombreuse convoite la jeune première, qui se révélera être sa demi-sœur à la toute fin du roman. Théophile Gautier a solidement posé l’archétype romanesque du théâtre ambulant. Mais Daniel Mesguich n’a pas voulu en écrire une adaptation et à partir de la trame et des personnages, il a composé une rêverie sur les fantômes du théâtre : un mot qui reviendra souvent, puisqu’il ne s’agit que de cela.
Ce Fracasse est joué sur la scène un peu chancelante du Déjazet, la dernière du fameux » boulevard du crime »: le boulevard du Temple, près de la place de la République à Paris. Elle a servi de cadre aux Enfants du paradis, le film de Marcel Carné (1945). Et ici, apparaissent les fantômes des grandes actrices et grands acteurs de l‘histoire du théâtre. Virginie Déjazet elle-même, la Champmeslé, Adrienne Lecouvreur, Baron, Frédéric Lemaître, Mounet-Sully… toutes époques mêlées, du XVII ème, au tout début du XX ème siècle.
Leurs noms sont parfois restés sur les plaques de rues, comme à Paris, pour Frédéric Lemaître, Adrienne Lecouvreur, et à Bergerac où il est né, pour Mounet-Sully. Ou encore à Rouen, pour la Champmeslé… Quelque peu vampires, ces revenants donneront à Sigognac une Isabelle en chair et en os, mais à condition qu’il s’engage avec eux pour leur prêter vie, le temps qu’ils puissent jouer à nouveau. Ce détournement du Capitaine Fracasse est radical mais peu importe.
Les jeunes comédiennes et comédiens, comme les élèves de l’école Daniel Mesguich revêtent avec fougue de beaux costumes empruntés à d’anciens spectacles pour cet hommage à l’ Éphémère éternel (titre d’un de ses essais), l’essence même du théâtre où on sait que c’est bien là où les morts se relèvent pour venir saluer à la fin… Étrange initiation pour ces jeunes artistes à leurs débuts : aller du côté, non de la mort du théâtre, mais d’un théâtre des morts. Ce à quoi, ils mettent une belle énergie et une dévotion particulière à leur maître. Et, en fermant les yeux, nous entendons parfois sa voix et sa diction particulière qui ont tant servi à la radio et à la télévision, surgir d’un jeune corps autre que le sien.
La pièce est écrite en alexandrins non rimés, octosyllabes et autres formes archaïsantes, donc en accord avec le thème développé, mais dans une esthétique néo qui frôle parfois le kitsch. Comme si le théâtre ne pouvait être que le passé du théâtre, son souvenir, sa nostalgie! Serait-il naïf de jouer aujourd’hui une franche et simple adaptation du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier? Il ne faut pas chercher ici un spectacle d’action, ou de cape et d’épée… C’est une méditation sur la mémoire et l’oubli du théâtre, confiée à une jeune troupe qui lui donne vie et chair (et quelquefois peau, joliment exposée). Comme Sigognac, donne vie à ses fantômes…
Christine Friedel
Jusqu’au 22 octobre,Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris (III ème). T. : 01 48 87 52 55.





