Racine carrée du verbe être, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Racine carrée du verbe être, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 Extraire la racine carrée d’un nombre, une opération étrange rappelant le collège est ici associée à la conjugaison d’un des deux verbes auxiliaires. Calcul et grammaire : on ne les pratique plus guère en grandissant mais on n’oubliera jamais à quel point l’école compte pour former un être, dit Wajdi Mouawad. Commençons par le verbe : être, mot clé du théâtre depuis Shakespeare. «Être ou ne pas être? » Question étrange : nous sommes, nous pensons donc nous sommes. Mais qui, nous ? Moi ? Et si les hasards du destin en avaient décidé autrement ?

©x

©x

La pièce arborescente de Wajdi Mouawad part d’une hypothèse: si le premier avion emmenant ses parents (lui avait neuf ans) loin du Liban en guerre, avait été celui de Paris, au lieu de celui de Rome ? Et si nous étions non seulement chacun soi-même, mais cinq ou six nous-mêmes possibles et différents, vivant en même temps, avec la même parentèle, dans d’autres villes et d’autres histoires ?Hypothèse culottée, que l’auteur, metteur en scène et acteur met en place posément, puis de façon de plus en plus vertigineuse.
Nous retrouvons Talyani Waqar Malik en chirurgien génial et odieux à Rome. Ensuite en peintre peut-être génial et un peu moins odieux (encore que…) aux Etats-Unis. Puis en commerçant cyclothymique, peintre lui aussi à ses heures, récupérant des pantalons dans sa boutique écrasée par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Ses parents, eux, n’ont pas quitté le pays.
Puis en chauffeur de taxi parisien bien intégré et joueur de trompette entre deux prises en charge et en condamné à mort dont le propre père quitte ce monde, chacun attendant à la même seconde, l’injection finale…
Talyani Waqar Malik, le même et un autre, garde son nom et ses origines, et chacun pousse comme un rameau d’arbre, à sa façon, différente de celles de ses avatars, puisque pour lui l’histoire commence avec ce premier avion. Parfois, il aura deux enfants adolescents ou non, en conflit avec lui, comme dans n’importe quelle famille « normale », ou jusqu’à la guerre totale, parfois.
Nous ne perdrons jamais le fil et les suivrons tous jusqu’au bout. Ce sera drôle pour certains, et pour d’autres, ira jusqu’au tragique. Apparaîtront un bébé miraculé et curieux de l’assassin de ses parents, un roi Lear vendant à ses enfants un héritage imaginaire contre des certificats d’amour, une Antigone, une Tamar… Nous entendrons résonner les grands mythes antiques et bibliques. La famille n’est-elle pas le nid la tragédie ?

Dans la première partie du spectacle, Wouajdi Mouawad prend le temps de poser les règles du jeu, dont le sens se précise ensuite. Ce qu’il faut pour laisser pousser les ramifications de cette identité au pluriel, à partir d’un premier point de départ : l’avion, et autour d’une catastrophe : l’explosion du port de Beyrouth.Ensuite, tout s’accélère et s’approfondit à la fois: l’arbre métaphorique pousse ses racines et entrecroise ses branches. Et il n’est pas que métaphore : parmi les problèmes de société et d’une urgence actuelle, rencontrés dans la pièce, Wajdi Mouawad donne une grande place au sauvetage des arbres. Avec un hommage au grand jardinier Gilles Clément qui célèbre la capacité des arbres à se régénérer et à revivre sous d’autres formes, quand les créations humaines, vite obsolètes, encombrent la terre de débris toxiques.

Comment jouer une pièce feuilletée de tant de récits, grandes questions, affaires de famille, vies et morts ? Vite! Les interprètes ne perdent pas de temps, se renvoient la balle du texte, évoluent dans le décor sans cesse changeant d’Emmanuel Clolus, tenant le fil de chaque histoire.
Wajdi Mouawad joue le rôle multiple de Talyani Waqar Malik, qu’il a médité durant le confinement en silence dans la salle de répétitions. Il le partage avec Jérôme Kircher, son double de théâtre : même densité physique, même évidence dramatique.
Les différents Talyani Waqar Malik peuvent se croiser à la charnière d’une scène à l’autre, jusqu’à se trouver ensemble sur scène, quand toutes les destinées finissent pas se tresser. Un, plusieurs, cent mille, dirait Pirandello.
Nora Krief, la sœur de tous, comme le personnage du film de Saeed Roustaee Leila et ses frères, répond avec une grande justesse sur un ton égal et aussi forte, aussi présente, à quatre ou cinq histoires simultanées.

Parmi les prouesses de ce spectacle : une vertigineuses démonstration sur la racine carrée de 2 et les abîmes philosophiques et poétiques qu’elle ouvre. Entre autres, l’existence des nombres irrationnels (démontrée par le calcul de la raison), et le fait que cette suite infinie de chiffres contient-en représentant chaque lettre de l’alphabet par un chiffre- le mot : Hamlet en entier mais on ne nous dit pas en quelle langue….

Le public applaudit le spectacle avec un grand soupir de joie, rapportant chez lui quelques vérités solides comme : l’école est la seule chose qui peut faire de vous, un homo sapiens. Et il faut arrêter de plaindre les exilés de luxe et les sommer de rentrer au pays, non pour la nostalgie, mais pour le reconstruire, en famille. Qu’il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’homosexualité, mais tout simplement d’aimer les gens, que c‘est une nécessité, comme la vie et la mort. Que ça vaut la peine d’écouter de longues et belles histoires tourmentées, à l’orientale. Que l’art est indispensable pour voir le monde, et que le calcul mathématique contient des surprises gigantesques et d’une beauté renversante.
Professeur Mouawad, n’arrêtez pas de nous faire la leçon. La vôtre est parfois drôle, parfois tragique, parfois confuse sur le moment mais s’éclaire ensuite. Grave, elle ose des transgressions : c’est la vie même.
Le mieux est de voir l’intégrale. Mais sinon les première et deuxième parties, et la troisième, le lendemain. De toute façon, vous aurez envie de voir la suite…

Christine Friedel

Jusqu’au 30 décembre, Théâtre National de la Colline, 17 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...