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Chers lecteurs,

En grec : ἑπτὰ.  En basque : zazpi et en japonais : kana, le chiffre 7, nombre dit premier est souvent considéré comme magique, voire sacré. Avec les six jours (plus un de repos) où, selon La Genèse, Dieu  a façonné le monde. Mais septième aussi, le mois d’équinoxe dans l’hémisphère Nord. Et le nombre de péchés capitaux. Et les sept astres et métaux qui leur sont liés mais aussi les sept notes en musique occidentale…Et encore les  Sept merveilles du monde

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Et le Septentrion (Nord), nom donné à la Petite Ourse par les Romains (septem triones: sept bœufs).

N’en jetez plus…. mais ce n’est pas fini! Il y a aussi côté jeu, celui des  Sept familles et la somme des faces opposées d’un dé et celle la plus probable, quand on joue avec deux dés.

Et pour le septième art, tout le monde connait:  Sept ans de malheur (1921), de et avec Max Linder,  La Maison des sept péchés d’Akiro Kurosawa et Sept ans de réflexion de Billy Wilder la même année 55, et bien entendu, Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (1956)…
Mais pour le théâtre ? Bizarrement, que nenni… que soit dans les classiques ou les contemporains sauf un adaptation en musique avec hologrammes de Blanche-Neige et les sept nains le célèbre conte des frères Grimm. Cela se passe  à la Gaieté-Montparnasse mais nous n’avons pu encore le voir. Et  Pépito Matéo a créé une suite de sept monologues, avec sept personnages dans sept situations étranges, et en référence aux sept péchés capitaux…

Tout cela pour en arriver où? Il y a quelques jours, nous avons fêté le 7.777 ème article publié dans Le Théâtre du Blog depuis quelque dix ans. Et c’est tombé sur celui consacré au FAB à Bordeaux. Une bonne occasion pour remercier chaleureusement Claudine Chaigneau qui en a assuré, longtemps et depuis le début, la gestion technique et administrative mais aussi la mise en page. Sans elle, rien n’aurait été vraiment possible.
Et un grand merci enfin à tous ceux qui ont écrit et/ou continuent à écrire, régulièrement ou non, des articles, en particulier nos correspondants à l’étranger. Jour après jour et toute l’année, ils vous tiennent au courant de l’actualité du théâtre, de la danse, du cirque, de la magie… Mais aussi des formes d’art hybrides, des performances, des expositions, livres et revues dans ce domaine artistique.
Comme toute la presse, Le Théâtre du Blog a connu des mois difficiles avec la pandémie, mais sans que, par bonheur, cela ait eu une véritable influence sur la fréquentation: malgré la fermeture des salles et lieux de spectacle, toute l’équipe s’est efforcée de ne pas laisser de page blanche et a continué à envoyer des papiers sur les travaux en cours de théâtre et de spectacles.

Programmer un magazine papier ou en ligne de façon régulière, c’est à dire pour nousquotidiennement, n’est pas toujours chose facile et nous tenons à remercier celles des attachées, et ceux des attachés de presse des petits et grands théâtres, des festivals en France comme à l’étranger qui nous ont invités et tous les professionnels qui nous ont ont aidé avec générosité.
En toute indépendance, l’équipe du Théâtre du Blog continue sa route, en espérant que vous trouverez dans  nos colonnes toujours quelque chose à grignoter. « Le théâtre, disait l’acteur et metteur en scène Louis Jouvet, c’est un domaine où les êtres et les choses touchent enfin à la liberté. » Quelque quatre-vingt ans après, la phrase est toujours d’actualité…

Philippe du Vignal


Archive pour octobre, 2022

Festival Fragments: Parler pointu, de et par Benjamin Tholozan. Et Le Brasier de David Paquet, mise en scène de Julien Sicot

 Festival Fragments

 Depuis 2013, ce Festival coordonné par La Loge permet à des équipes artistiques de présenter une première étape de leur création en cours. Douze théâtres à travers la France s’associent pour parrainer onze compagnies et accompagner ainsi leurd production et diffusion.
Chaque automne en Île-de-France puis tout au long de la saison en régions, un des lieux accueille deux maquettes pour trois représentations. Une première confrontation avec le public p
our ces jeunes artistes, .

 Parler pointu, de et par Benjamin Tholozan, mise en scène d’Hélène François

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© M. Davidovici

« Une pièce, dit le comédien, en hommage à mes racines, à une culture où je n’ai pas réussi à m’inscrire et que j’ai souvent l’impression de renier, moi qui ai modifié ma façon d’être et de m’exprimer pour faire du théâtre.»
Benjamin Tholozon nous accueille avec un pastis, boisson emblématique de sa Provence natale. Depuis qu’il est «monté» à Paris pour exercer son métier, il a perdu son accent et ce parler pointu lui semble aujourd’hui une trahison. Il revient donc à ses racines familiales et évoque son grand-père, un homme jovial.

De ce fils de maçon communiste qu’il a enterré l’an passé, il retrace la vie, et surtout les fariboles racontées en provençal, une langue que l’on parlait jusque dans les années cinquante. Un modèle pour l’acteur qu’il est devenu.

L’occasion, pour Benjamin Tholozon de raconter la répression du soi-disant patois à l’école de la République, avec « le symbole »: une brique que l’instituteur mettait sur la tête de l’élève qui parlait sa langue. Dès qu’un autre enfant était aussi pris sur le fait, il recevait la punition, soulageant ainsi son camarade. A partir de là il va remonter jusqu’à la croisade des Albigeois qui soumit l’Occitanie à la France…
Cette première partie se clôt sur un repas de famille animé, sorte d’interlude. Brice Ormain, à la guitare, assure quelques bruitages et accompagne avec humour ce seul en scène prometteur, émouvant et plein de vitalité…

Le Brasier de David Paquet, mise en scène de Julien Sicot

Des triplées. Folles, chacune à sa manière… Claudine fait des biscuits souvent ratés et leur parle, Claudie séduit le facteur et envoie son nouveau-né par le poste à la plus riche famille du village… Claudette, elle, enferme son fils dans une cage quand il n’est pas sage mais, en colère, il met le feu à la maison.

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©x Carrelage Collectif

Dans une deuxième partie, Clément et Carole, deux solitaires, se rencontrent autour du jeu de rôles, Des Dragons et des rois. Nous comprenons peu à peu, à leurs bizarreries et à leurs récits, qu’ils sont les rejetons de cette engeance. Comment la tare originelle se transmettra-t-elle à Caroline, leur fille? Il faudra attendre la création du spectacle pour connaître la fin de cette saga inter-générationnelle où tout semble se répéter, à l’image d’une malédiction antique.

L’auteur québécois, dans un style direct et d’une grande efficacité., avance par brefs monologues pris en charge ici par Anne Knosp, Juliette de Ribaucourt, Paul Scarfoglio et Margot Viala.  Ils ne s’attardent pas sur la psychologie de leur personnage et tiennent à distance et avec humour, ces histoires en forme de conte cruel. Parrainé par le Monfort Théâtre, Carrelage Collectif fait ici une belle proposition en s’appuyant sur un texte solide. A suivre.

Mireille Davidovici

Fragments, jusqu’au 22 octobre, au Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, Paris (XVIIIème). T. 01 40 03 72 23.

Le Brasier, les 28 février et 3 mars, Le Phénix, Valenciennes (Nord).

Parler Pointu, les 23 et 24 novembre, Théâtre du Pont-Neuf, Toulouse (Haute-Garonne)

Pueblo, texte et mise en scène d’Asciano Celestini, traduction et adaptation de Patrick Bebi et David Murgia

Pueblo, texte et mise en scène d’Asciano Celestini, traduction et adaptation de Patrick Bebi et David Murgia

De légers rideaux blancs laissent entrevoir un espace encombré où semble vivre un homme (David Murgia). Il surgit et nous ouvre les yeux sur le monde des invisibles, déclassés, oubliés, niés par la société. L’auteur de ce texte (2020) met ici en lumière l’histoire intime et les rêves de ces anonymes pour leur redonner une humanité. «Ce qui m’intéresse, dit-il, dans ces personnages, c’est leur humanité. Je veux raconter comment ils sont avant que la violence ne les transforme en centre d’intérêt pour la presse, mais je veux aussi raconter le monde magique qu’il y a dans leur tête. »
« Le monde qui les rend beaux et qui, lui seul, peut les aider à ne pas disparaitre. Les paysans lucaniens ou frioulans, les bergers de Sardaigne ou des Abruzzes, les ouvriers agricoles des Pouilles ou de Sicile, et tous les autres pauvres du passé quittant terres et familles, abandonnant un horizon culturel pour chercher à s’intégrer dans l’éphémère monde du triangle industriel. Ils entraient dans l’Histoire comme des vaincus mais recevaient en échange un frigo, un chauffage central et l’italien simplifié appris à la télévision. Aujourd’hui, les nouveaux pauvres n’auront pas même cela, en échange de leur défaite. Alors, cela vaut la peine que l’on sauvegarde au moins la culture qu’ils ont dans le cœur et la magie qu’ils cachent dans leur tête. »

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Ici, le narrateur semble aussi lui aussi être un marginal. Depuis la fenêtre de son studio de trente-cinq m2, à la périphérie d’une ville, il regarde de quoi peut bien être faite la vie de gens qu’il ne connaît pas, habitant en face de chez lui.
Avec Pierre, son colocataire, il imagine « une vieille, de plus en plus vieille et une jeune femme, de moins en moins jeune, probablement caissière à l’essai au supermarché. Pueblo est l’histoire de cette jeune femme et de toutes les personnes qu’elle rencontre. »


Nulle colère, nulle plainte dans ce long poème à vif qui ne s’essouffle jamais, accompagné par la douceur de l’accordéon de Philippe Orivel. Ces récits, fruit d’un travail de recherches sur le terrain et sur l’imaginaire collectif de notre époque, donnent vie à ces laissés pour compte travaillant dans un entrepôt, un supermarché ou vivant sur un parking. Comme cette clocharde refusant de faire la manche, connue mais  ignorée de tout le monde, ou ce petit gitan de huit ans fumant sous la pluie. Il y a aussi une caissière qui se rêve en reine et le devient ou une tenancière de bar surveille ses machines à sous. Bref, le triste résultat d’une  gestion capitaliste  qu’aucun gouvernement n’a vraiment cherché à modifier …

David Murgia, co-fondateur du Raoul Collectif  avec Une Cérémonie, Rumeur et petits jours, Le signal du promeneur, est aussi auteur, metteur en scène et acteur au cinéma, notamment en 2021 dans Tom Medina de Toni Gatlif. Dans ce même théâtre, avec  Asciano Celestini, David Murgia avait déjà en relief le monde des cyniques dans Discours à la nation et avait fait un portrait caustique du sous-prolétariat dans Laïka en 2018.
«
Pueblo veut être un théâtre qui joue avec nos représentations du monde et des gens qui le peuplent, un théâtre qui met en valeur les notions de classes, d’inégalités sociales et déshumanisation. Et qui s’engage dans le monde et dans les règles de l’art, comme le ferait la littérature ou la peinture. En effet, ceci est de l’art. Et nous ne montons pas sur le plateau pour lire un manifeste, mais pour donner vie à un poème.
Si c’est bien du théâtre que nous faisons, il va de soi que le politique est partout, que l’artiste (…)  à côté du grand récit médiatique, écrit d’autres lignes. » David Murgia, narrateur empathique et flamboyant, offre au cours de ce récit ininterrompu, des images de vies où des fantômes viennent consoler les vivants.

Frédérique Pierson

Jusqu’au 23 octobre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).

Le 15 novembre, Maison de la Culture, Tournai (Belgique)

Du 6 au 17 décembre, Théâtre des Célestins, Lyon ( Rhône).

Le 21 avril, Théâtre Daniel Sorano, Toulouse (Haute-Garonne).

 

 

 

Fracasse, texte et mise en scène Daniel Mesguich

Fracasse, texte et mise en scène de Daniel Mesguich

Dans son château délabré, le baron de Sigognac, dernier représentant d’une noble lignée (tiens, un alexandrin!), sombre dans la mélancolie. Un soir, une troupe de comédiens lui demande asile pour la nuit. Il voit la jeune Isabelle et elle le regarde. Sa vie s’illumine : il partira faire du théâtre. S’ensuivent obstacles, rivalités et duels : le duc de Vallombreuse convoite la jeune première, qui se révélera être sa demi-sœur à la toute fin du roman. Théophile Gautier a solidement posé l’archétype romanesque du théâtre ambulant. Mais Daniel Mesguich n’a pas voulu en écrire une adaptation et à partir de la trame et des personnages, il a composé une rêverie sur les fantômes du théâtre : un mot qui reviendra souvent, puisqu’il ne s’agit que de cela.

 

Ce Fracasse est joué sur la scène un peu chancelante du Déjazet, la dernière du fameux  » boulevard du crime »: le boulevard du Temple, près de la place de la République à Paris. Elle a servi de cadre aux Enfants du paradis, le film de Marcel Carné (1945). Et ici, apparaissent les fantômes des grandes actrices et grands acteurs de l‘histoire du théâtre. Virginie Déjazet elle-même, la Champmeslé, Adrienne Lecouvreur, Baron, Frédéric Lemaître, Mounet-Sully… toutes époques mêlées, du XVII ème, au tout début du XX ème siècle.
Leurs noms sont parfois restés sur les plaques de rues, comme  à Paris, pour Frédéric Lemaître, Adrienne Lecouvreur,  et à Bergerac où il est né, pour Mounet-Sully. Ou encore à Rouen,  pour la Champmeslé…
Quelque peu vampires, ces revenants donneront à Sigognac une Isabelle en chair et en os, mais à condition qu’il s’engage avec eux pour leur prêter vie, le temps qu’ils puissent jouer à nouveau.  Ce détournement du Capitaine Fracasse est radical mais peu importe.
Les jeunes comédiennes et comédiens, comme les élèves de l’école Daniel Mesguich revêtent avec fougue de beaux costumes empruntés à d’anciens spectacles pour cet hommage à l’ Éphémère éternel (titre d’un de ses essais), l’essence même du théâtre où on sait que c’est bien là où les morts se relèvent pour venir saluer à la fin…
Étrange initiation pour ces jeunes artistes à leurs débuts : aller du côté, non de la mort du théâtre, mais d’un théâtre des morts. Ce à quoi, ils mettent une belle énergie et une dévotion particulière à leur maître. Et, en fermant les yeux, nous entendons parfois sa voix et sa diction particulière qui ont tant servi à la radio et à la télévision, surgir d’un jeune corps autre que le sien.

La pièce est écrite en alexandrins non rimés, octosyllabes et autres formes archaïsantes, donc en accord avec le thème développé, mais dans une esthétique néo  qui frôle parfois le kitsch. Comme si le théâtre ne pouvait être que le passé du théâtre, son souvenir, sa nostalgie! Serait-il naïf de jouer aujourd’hui une franche et simple adaptation du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier? Il ne faut pas chercher ici un spectacle d’action, ou de cape et d’épée… C’est une méditation sur la mémoire et l’oubli du théâtre, confiée à une jeune troupe qui lui donne vie et chair (et quelquefois peau, joliment exposée). Comme Sigognac, donne vie à ses fantômes…

Christine Friedel

Jusqu’au 22 octobre,Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris (III ème).  T. : 01 48 87 52 55.

Focus Jeune théâtre européen à L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône

Focus Jeune théâtre européen à L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône

Une sorte de programme Erasmus: les échanges d’étudiants entre pays européens sont une réussite et prenons le pari qu’il en sera de même avec le théâtre de nos voisins. Ici, pour cette année, ils viennent de Bretagne (France), de Syrie, Tunisie, nos voisins méditerranéens mais aussi de Serbie. Cette Europe culturelle déborde avec bonheur de ses frontières et ce projet qui a reçu le soutien de la Commission Européenne (Programme Europe Creative), met en jeu six pays: France, Grèce, Allemagne, Serbie, Irlande et Tunisie.

Batracia bouée, utopie gonflable, mise en scène de Louis Atlan

©thibault-pierrisnard

©thibault-pierrisnard

Une pièce proche d’une dystopie: «La Terre n’est plus qu’une vaste étendue d’eau où surnage Batracia Bouée, dernier lieu habitable avant que l’Humanité ne s’éteigne.» Voilà pour le synopsis.
Louis Atlan, metteur en scène et Elena Galeeva, artiste, ont tout un réservoir de belles idées. Trop, peut être. Le projet s’y perd comme de belles idées plastiques: un rideau tourmenté par la corne d’un narval ou une autre présence inquiétante, celle d’un corps flottant capturé dans un filet. Mais ces objets ces images restent sans suite… Comme ce long texte poétique en allemand ou cette lettre d’amour en japonais.
Nous apprécions la musique des langues et sommes heureux de l’irruption de ce théâtre apocalyptique rêvé par le jeune écrivain Treplev dans La Mouette d’Anton Tchekhov: « Hommes, lions, aigles et perdrix, poissons silencieux…toute les vies, ayant achevé leur triste cycle, se sont éteintes.»
Mais cela ne suffit pas à soutenir l’intérêt. La prochaine étape pour ces artistes : dégager des lignes de force. L’exposition qui accompagne leur spectacle avec des objets dégonflés et maltraités par l’eau et des appareils électroniques à l’arrêt, ne nous éclaire pas davantage…

Honey & sun & gold, (Du miel, du soleil et de l’or) de Yasser Abu Shaqra, mise en scène de Rémi Sarmini

Que soient bénis les parents syriens qui ont donné à leur fils, ce prénom “chrétien“ et avant tout français, en hommage au Sans famille d’Hector Malot et à notre culture. L’auteur et l’acteur se sont appuyés sur ce prénom inattendu pour raconter l’arrachement à leur pays à cause de la guerre et dire l’’errance à la recherche d’un «endroit sûr et paisible où vivre et travailler».  Apparemment, ils l’ont trouvé, puisque Rémi Sarmini nous rapporte de Tunisie un solo d’une vitalité incroyable et qui fait apparaître autour de lui une foule de «caractères». Drôle, sincère, émouvante, enfantine et profonde à la fois, sa performance (au double sens du terme) est digne d’une série d’adjectifs louangeurs.

Virtuose physique à la Chaplin, acrobate verbal tel un marchand syrien, engagé et sans autres accessoires que des éléments de costumes, il nous fait voyager à travers la Méditerranée, avec l’aide d’un écran de surtitrage et d’un traducteur. Et il nous dit les joies et difficultés d’être homosexuel, la quête de l’amour, comme le petit Rémi, abandonné, recueilli et deux fois orphelin, qui, lui, finit par retrouver sa famille.

Comment le public n’aurait-il pas adopté  Rémi Sarmini ? Coïncidence ou clin d’œil à ses camarades du spectacle précédent, lui aussi fait entendre Treplev , avec la suite de la phrase citée plus haut: «En moi ,la conscience des hommes s’est confondue avec les instincts des bêtes et je me rappelle tout, tout, tout, et je vis à nouveau chacune des vies qui sont en moi .»

On the wolf’s trail, Sur la piste du loup, adaptation par Jacub Maksymo et Carolina Arandia, de L’Appel de la forêt de Jack London

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Vu le lendemain, le troisième spectacle (tout public) de ce focus a été écrit par des auteurs tchèques et est joué par une troupe serbe. C’est déjà un grand succès en Europe. La plus belle réussite : la réalisation et la manipulation de la marionnette-chien Buck et de ses congénères. Il arrache au public des soupirs d’attendrissement avec ses regards et son visage -oui, son visage- si expressifs…

Volés, battus, forcés à tirer dans la neige les traîneaux des chercheurs d’or, ces chiens révoltés, bagarreurs et mourant à la tâche, incarnent tous les exploités ! Jusqu’au moment où Buck trouve la liberté en retournant à la vie sauvage. Aux humains, qui jouent aussi leurs cruels exploiteurs, de leur donner une voix. L’appel du loup est très beau, dans un remarquable décor sonore réalisé à vue, et bricolé au micro.
Trop captivée par ces chiens si vivants, nous ne pouvons tout détailler. Mais disons le plaisir que nous avons eu à retrouver, au milieu d’un lot d’inventions utilisées au plus juste, l’antique machine à vent dont on accélère la rotation par un tour de manivelle, pour arriver à la bourrasque…

Les créateurs de ces spectacles partagent, chacun à sa manière, nos inquiétudes sur le monde : et si les animaux étaient plus proches de nous, que nous ne le croyons ? Et si la Terre était déjà dans un état irréparable ? Et si nous étions tous orphelins ? Mais pour le moment, il y a déjà et surtout le plaisir de voir un travail bien fait et qui touche à nos émotions d’enfant.

Christine Friedel

Spectacles vus à L’Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

Sur la Voie royale d’Elfriede Jelinek, mise en scène de Ludovic Lagarde

Sur la Voie royale d’Elfriede Jelinek, mise en scène de Ludovic Lagarde

 Ce prix Nobel de littérature en 2004, quand nous essayons de la lire et de l’écouter, ne nous rend pas la tâche facile. Elle vitupère l’époque, fouillant au fond des névroses, ne laissant rien passer de la lâcheté, de la bêtise et sans la moindre indulgence pour quoi, ni qui que ce soit, à commencer par elle-même : le prix à payer pour son exigeante lucidité… Que se passe-t-il pour qui s’avance sur la voie royale ? Quelle monstruosité amène-t-elle au pouvoir des tyrans aussi bêtes que méchants et aveugles ?

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La tragédie n’est pas un accident externe, elle est en nous. Elfriede Jelinek « engage tout d’elle-même et active, avec parfois l’énergie du désespoir, la littérature et l’intelligence face à la violence politique et à la bêtise », dit Ludovic Lagarde. Tout, en un flux ininterrompu, entraînant avec lui sarcasme, dégoût, « blagues dérisoires ou acides », colère chaude ou froide. Comment se construit un Trump, ou plutôt le trumpisme ? Comme ébranler les colosses aux pieds d’argile, les empêcher de nuire et faire des petits, une flopée de tyrans tous azimuts qui se croient grands ?

Ludovic Lagarde a confié ce texte à la grande Christèle Tual, qui, à aucun moment, ne refuse l’obstacle. Et elle se livre aux mains d’une maquilleuse et habilleuse, Pauline Legros, qui la transforme en continu avec des gestes précis. Elle est métamorphosée en homme, en femme, en aveugle, malade, forte, grossie de prothèses qui supporteront un costume XXL. Mais il serait sot de finir avec cette image d’un mâle blanc dominant surdimensionné à tête de porc que l’on reconnaît, et qu’il n’est pas besoins de nommer. Non, parfois une masculinité plus discrète suffit à ouvrir es abîmes intérieurs : et si le trumpisme était en nous ?

Parallèlement, la création musicale de Wolfgang Mitterer accompagne les métamorphoses, la voix de Christèle Tual et le « flow » de l’autrice, elle–même musicienne mais de façon parfois trop présente. De son côté, avec une vidéo à géométrie variable, Jérôme Tuncer assume une insistance répétitive proche de cette musique. Le metteur en scène ne lâche pas un instant ce rythme rigoureux réparti entre image, texte et musique. L’actrice et son habilleuse sont parfaites : ici, tout est au millimètre, au maximum d’intensité et nous admirons. L’essentiel pourtant résiste: le texte surabondant, inépuisable, impossible à arrêter le temps d’une respiration ou d’un réflexion. Et qui nous entraîne dans ses spirales, dérapages, creux et bosses, coups et blessures, angoisses et tunnels. À peine entrons-nous dans une interrogation, que l’autrice la met de côté pour toucher un autre point de ce qui fait son angoisse, sa colère….
Il faut donc se résigner à ce que le spectateur n’aime pas : ne pas tout comprendre t laisser cette frustration nous ronger le foie. Et revenir à l’admiration pour cette mise en scène et ces actrices sans faille, et à l’écoute de cette symphonie qui lutte sans cesse contre le risque d’une harmonie trompeuse.

Christine Friedel

Jusqu’au 22 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIVème). T. : 01 45 45 49 77.

Iphigénie de Tiago Rodrigues, traduction de Thomas Resendes, mise en scène d’Anne Théron

Iphigénie de Tiago Rodrigues, traduction de Thomas Resendes, mise en scène d’Anne Théron

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© Jean-Louis Fernandez

Nous retrouvons Anne Théron, artiste associée au Théâtre National de Strasbourg, avec une mise en scène tout aussi impressionnante que celle de Condor de Frédéric Vossier (voir Le Théâtre du blog). Grande découvreuse d’auteurs contemporains, elle a été frappée par cette version d’Iphigénie, qui selon elle, paradoxalement, déclenche l’espoir: «Et si c’était autrement, et si on faisait autrement ?! Voilà ce que cette pièce suggère. »

L’histoire est la même que chez Euripide mais Tiago Rodrigues, en explorateur du patrimoine littéraire occidental, situe l’action au présent, avec un chœur de femmes en colère (Fanny Avram et Julie Moreau). Implacables, elles s’insurgent contre le sacrifice d’Iphigénie, immolée par les Grecs pour que le vent gonfle les voiles de leurs bateaux en route vers Troie. Elles voudraient réécrire la tragédie et convoquent l’héroïne, son père Agamemnon, sa mère Clytemnestre, Ménélas, son oncle et les chefs de guerre: le rusé Ulysse et le bouillant Achille à qui la jeune fille est prétendument fiancée…Avec un vieillard, à la fois messager et porteur de mémoire, elles se souviennent et demandent aux protagonistes de rejouer l’action. L’auteur a insufflé en eux le doute, quant au diktat prononcé par les Dieux et formulé par l’oracle : assassiner Iphigénie pour obtenir du vent.
«Les Dieux sont des histoires que l’on raconte aux Grecs pour justifier ce qu’ils ne comprendraient pas autrement.» dit Agamemnon qui finira par céder à la raison d’Etat, pour sauver aussi l’honneur perdu de son frère Ménélas, bafoué par Pâris, le Troyen qui a enlevé Hélène. Et Clytemnestre, elle, affirmera: «Les Dieux sont des fables qu’on nous raconte, pour nous souvenir autrement de ce qui s’est réellement passé ».

Tiago Rodrigues, avec cette fable, se place surtout d’un point de vue féminin et fait un procès à l’injustice d’une mort annoncée. Et si le destin s’avère inévitable, la tragédie écrite d’avance par le mythe et la loi des hommes, peut toujours être remise en question. Et on peut dire non à la guerre et au crime, comme ce chœur de femmes et, avec elles, Iphigénie et Clytemnestre…
Le spectacle, créé au dernier festival d’Avignon, tire sa force de l’écriture minimaliste de Tiago Rodrigues qui va droit au but. Anne Théron a choisi des acteurs lusophones pour jouer Achille et Iphigénie (un clin d’œil à l’auteur). Ils parlent français avec une léger accent mais parfois dialoguent en portugais, constituant ainsi un oasis de jeunesse légère dans un monde sans pitié. Cette dystopie littéraire remet en acte, le passé, au présent de la scène et annonce la suite tragique, comme dans la scène-clé, émouvante, entre Agamemnon et Clytemnestre : l’épouse y avertit l’époux des malheurs qui s’abattront sur leur famille, après ce crime originel : «Je ne comprends pas l’inévitable. » (…) « Si tu rentres, tu es mort. »
Surfant sur le texte, Anne Théron et son équipe, pour rendre ce moment suspendu, un entre deux où tout pourrait encore basculer, nous plongent dans un univers crépusculaire. Dans le décor mouvant de Barbara Kraft -des îlots gris qui se disloquent, déplacés à vue par les comédiens-, les personnages en strict habit noir, bougent avec lenteur.
Figures hiératiques chorégraphiées par Thierry Thieû-Niang, ils se détachent sur une vaste  plage du Nord, filmées en format panoramique par Nicolas Comte. Sur ces images projetées en fond de scène, on distingue, 
entre chien et loup, les silhouettes incertaines de soldats bivouaquant sous un ciel chargé où courent des nuages noirs et où éclatent  grondements de tonnerre et éclairs sporadiques, précurseurs d’orage, et du vent tant désiré. En surimpression sur l’écran, tels des fantômes, apparaissent aussi de fugitifs gros plans des acteurs… Et Sophie Berger a  su créé un espace sonore omniprésent.

Ces images inspirées par celles du photographe belge Harry Gruyaert ou du film d’animation Valse avec Bachir du réalisateur israélien Ari Folman, servent de toile de fond aux atermoiements d’Agamemnon, aux supplications de Clytemnestre et au cri de révolte d’Iphigénie (Carolina Amaral) qui s’élève en portugais, tel un chant du cygne. João Cravo Cardoso en Achille aux allures d’adolescent comme sa fragile fiancée, tranche avec la rudesse virile d’Ulysse (Richard Sammut) qui martèle: «Cela va avoir lieu. » (…) «Nous sommes face à l’inévitable ! » Ménélas (Alex Descas) reste à court d’arguments face à Clytemnestre et Agamemnon ( Mireille Herbstmeyer  et Vincent Dissez),  tous deux jouant le tragique sans excès. Philippe Morier-Genoud, en Vieillard et Messager diligent, apporte une pointe d’humour dans cet univers.   

A la fin, Iphigénie, jusque-là peu disserte, va parler et s’approprier sa mort : «Je meurs. Mais c’est moi qui meurs. Ce n’est pas à vous de vous souvenir de ma mort. Je meurs parce que, oui, je choisis de mourir. Je meurs pour être oubliée. Ma mort est à moi. » Nous n’oublierons pas ce beau spectacle.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 22 octobre, Théâtre National de Strasbourg, 1, avenue de la Marseillaise, Strasbourg (Bas-Rhin). T. :03 88 24 88 00. 

Le 27 octobre, Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse).

Le 8 novembre,  Théâtre des Salins, Martigues (Bouches-du-Rhône); le 17 novembre,Le Moulin du Roc, Niort (Deux-Sèvres) et les 22 et 23 novembre, Scène nationale du Sud-Aquitaine, Bayonne (Pyrénées-Atlantiques.

Les 1 et 2 décembre, L’Empreinte -Scène nationale Brive-Tulle, Tulle (Corrèze).

Du 7 au 21 janvier, Les Célestins, Lyon (Rhône) ; les 27 et 28 janvier, Teatro Nacional São João, Porto (Portugal) et les 8 et 9 février, Le Grand R, La Roche-sur-Yon (Vendée).

Le texte est publié avec Agamemnon et  Electre du même auteur, aux Solitaires Intempestifs.

 

Lakmé, livret d’Edmond Gondinet et Philippe Gille, musique de Léo Delibes, direction musicale de Raphaël Pichon, mise en scène de Laurent Pelly


Lakmé, livret d’Edmond Gondinet et Philippe Gille, musique de Léo Delibes, direction musicale de Raphaël Pichon, mise en scène de Laurent Pelly

Edmond Gondinet s’est inspiré pour écrire en 1881 ce livret, Rarahu ou le mariage de Loti un roman de Pierre Loti et de récits de voyage. Léo Delibes écrivit, lui, la partition cette même année. Dans la lignée des opéras français de l’époque à l’orientalisme prononcé comme Les Pêcheurs de perles de Georges Bizet ou Le Roi de Lahore de Jules Massenet. Créé déjà à l’Opéra- Comique, cette œuvre en trois actes connut 1.500 représentations!  Et cela continue, puisque la dernière mise en en scène date seulement de 2.014…

Un livret scénario bien fait, un peu kitch mais très populaire à la création et ensuite. Cela se passe en Inde à la fin du XIX ème siècle, alors colonie britannique et de nombreux habitants devaient pratiquer leur religion en secret. Au lever du soleil, Lakmé, la fille du brahmane Nilakantha et sa compagne vont cueillir des fleurs dans la forêt pour le temple.
Deux jeunes officiers anglais Gerald et Frederic, les filles du vice-roi, Ellen et Rose et leur gouvernante Mrs Bentson, entrent dans le temple pourtant sacré. Gerald dessine un bracelet oublié sur l’autel et imagine celle qui le porterait. Lakmé revient. Il se cache dans les buissons et tombe amoureux de la belle jeune fille qui le supplie de partir mais bien sûr, elle n’est pas du tout indifférente aux charmes du bel officier.

© Stefan Brion

© Stefan Brion

A l’acte II, sur la place du marché dans un village avec clients et vendeurs, le brahmane a vite compris que des Anglais -qu’il hait profondément- sont entrés dans le temple et il veut se venger. Déguisé en mendiant et suivi par une Lakmé assez triste, il la force à chanter en faisant tinter les clochettes de son bracelet.
Bien entendu, Gerald reconnait Lakmé, Nilakantha le poignarde et s’enfuit. Mais la jeune fille fait transporter Gerald, blessé mais vivant, dans une cabane en forêt où elle le soignera.
A l’acte III, convalescent, il chante son amour pour Lakmé. Malheureusement, elle sent bien qu’il va la quitter et rejoindre les siens. Alors elle s’empoisonne, après avoir fait boire à Gerald une eau assurant un amour éternel. Nilakantha arrive et Lakmé, mourante, lui dit qu’il a bu, comme elle, cette eau magique qui le protègera. Son père épargne Gerald mais son amoureuse meurt dans ses bras en chantant: « Tu m’as donné le plus doux rêve. » Sortez vite vos mouchoirs….

Léo Delibes a composé une musique d’une rare efficacité fondée sur la richesse des mélodies et (trop!) connue grâce au trop fameux Duo des fleurs souvent utilisé dans des films américains -et dans une pub de British Airways!- et à L’Air des clochettes qu’on retrouve partout.  Cette musique aux teintes orientalisantes  surtout celle des danses et prières, plait toujours à un certain public mais est tout de même moins reprise par les compositeurs actuels, y compris de rock, que les musiques d’Albinoni, Bach, Haendel, Mozart  Beethoven,  Bizet.. .Eux, tous pillés jusqu’à la dernière note…

Ici, Laurent Pelly, metteur en scène confirmé de théâtre et d’opéra, a radicalement épuré les choses; jusqu’ a atteindrere une certaine sécheresse. Des couleurs presque ternes, et non indiennes et flamboyantes comme on pourrait s’y attendre, et une absence de tout décorum. Une maison réduite à une sorte de prison-carcasse et un minimum d’éléments scéniques comme ces  étendards pour figurer les toiles des boutiques du marché. Il y a parfois de belles images avec des lumières pastel -Laurent Pelly sait y faire- entre autres quand le chœur arrive sur le plateau face public. Impressionnant de précision et de beauté. Dans le style Bob Wilson d’autrefois, quand il faisait de sublimes mises en scène, avant d’appliquer toujours les mêmes recettes avec les mêmes beaux éclairages.
Cette mise en scène d’une grande rigueur fait penser au théâtre nô japonais mais qui  a, lui, des costumes d’une richesse infinie. Mais ici, ce refus d’incarnation et d’une quelconque sensualité quasi-brechtiens et datés années soixante, se payent: les personnages en sont réduits à des silhouettes échappées d’un récit et ne sont guère crédibles.
Le spectacle paraît donc long et est finalement assez ennuyeux et décevant. Même si écouter
Sabine Devieilhe virtuose dans Lakmé, et les chœurs impeccables sous la direction de Raphaël Pichon, reste un grand plaisir. Nous avons été moins convaincus par le jeu de Frédéric Antoun, un peu raide en officier anglais amoureux. Vous l’aurez compris, cette réalisation de Laurent Pelly ne fera pas date mais si cela vous chante, vous pourrez encore la voir sur Arte et en écouter la musique et les chants dans quelques jours…

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 2 au 8 octobre, au Théâtre national de l’Opéra-Comique, Place Boieldieu, Paris ( II ème) et a diffusé en direct sur Arte Concert le 6 octobre. Il le sera sur France Musique le 22 octobre à 20 h. 

L’Enfant que j’ai connu d’Alice Zeniter, mise en scène de Julien Fišera

L’Enfant que j’ai connu, texte d’Alice Zeniter, mise en scène de Julien Fišera

Ce seul en scène a été commandé par le metteur en scène, à l’autrice. La pièce a comme source d’inspiration l’histoire réelle arrivée à Cédric Herrou accusé en 2015 de faire passer la frontière à des migrants dans la vallée de Roya. Mais il s’agit là d’une toute autre histoire. Dès l’entrée de la sublime Anne Rotger, un climat, à la fois comique et dérangeant, s’installe ; une atmosphère ambiguë plane. Cette ambiance demeure jusqu’à la fin de l’histoire, tragique : la perte d’un enfant. A une manifestation, Cédric, dix-neuf ans, idéaliste révolté défenseur de la liberté et militant pour un monde meilleur et plus juste, est tué par un policier. Deux semaines après la sortie du tribunal où cette affaire a été jugée, Nathalie Couderc, sa mère d’une quarantaine d’années, s’exprime devant nous  et sur l’état insurrectionnel du pays.

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Mais dans ce déferlement de paroles, point d’excuse, ni d’appel au calme. Convaincue voici ses mots: «Quand j’ai dit que je n’imaginais pas que la police pouvait tuer des enfants blancs, ça ne signifiait pas que j’étais d’accord avec le fait qu’elle tuait des enfants noirs ou arabes. Je voulais juste dire qu’elle le faisait. » (…) « Je ne retire pas ma phrase. Je ne l’ai pas dite, parce que j’étais bouleversée. »
L’autrice nous met doublement face à l’inacceptable et interroge notre conscience sur la responsabilité de la Justice et sur cette phrase: «Je ne pensais pas que la police pouvait tuer des enfants blancs» prononcée par Nathalie Couderc dans une interview à la sortie du tribunal. Insistante, elle revient à plusieurs reprises et nous laisse interdits. Ses mots, pulsionnels (?) mais affirmés font scandale et provoquent des émeutes.
Double choc pour le public : un jeune adolescent arraché effroyablement à la vie et une mère en souffrance : «Il n’y a pas de nom pour les parents qui perdent leurs enfants », emportée par des pensées violentes et accusée de racisme. L’intime et les droits imposés par la morale et la justice d’une société s’intercalent dans l’écriture et la profération de la parole dramatique tel un chassé croisé, à un rythme soutenu et avec une sensibilité écorchée à travers des phrases inachevées, répétitions-variations et questions-réponses.
Alice Zeniter joue habilement sur l’incohérence et la brutalité des propos de Nathalie Couderc et les graves bavures de la police… Violence de l’âme humaine et violence du verdict : après deux ans de procès, le policier coupable bénéficiera d’un non-lieu! François Gauthier-Lafaye a imaginé une scénographie subtile en écho à cette histoire cruelle et sans nom. un lieu de nulle part, appartement de location sans âme - »je suis dans un appartement inconnu que je trouve moche ». Refuge d’urgence, trouvé par Nathalie Couderc pour vivre ce moment insoutenable, presque irréel. Un plateau nu avec des sacs de course en papier kraft, tous identiques comme des participants ou des témoins du drame. Vides ou remplis des vêtements et objets  de Cédric dont s’empare la mère, comme un geste d’émotion et de deuil. La lumière de Jean-Gabriel Valot renforce et fait vibrer ce contexte tragique.

Nathalie Couderc, tel un moment épiphanique, découvre peu à peu et de par sa rage qui était son fils, sa beauté intérieure et son combat. Et dans le même temps, elle s’interroge sur elle-même, ses erreurs et sur son rapport maternel: «Ça ne m’intéresse pas, cette question, connaître ses enfants. Ce qui m’intéresse, c’est savoir comment j’aurais pu comprendre que mon enfant avait raison. Qu’il n’était pas en crise d’adolescence. (…) Il a fallu qu’il meurt pour que je croie à ce qu’il disait sur la violence. (…) « J’ai vécu une vie dans laquelle je n’avais pas grand chose à craindre. Tout ce qui me faisait peur était loin. »

En proie à ses obsessions et soumise à des principes bourgeois, elle essaye de comprendre: un des mots-clés de la pièce, «Ma phrase a été mal comprise.», «Il y a deux ans, je ne comprenais rien.», «C’est que je n’ai pas compris quelque chose», «Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient.» «J’avais besoin de comprendre», «Comment j’aurais pu comprendre que mon fils avait raison.» Par le sacrifice involontaire de son fils militant, Nathalie Couderc finira par rencontrer et comprendre cet enfant qu’elle a connu. Avec aussi un humour inattendu et étonnant, cette pièce, jouée par une remarquable actrice, pose des questions à la fois sociétales,  existentielles et d’une profonde nécessité, sans jamais tomber dans le pathos.

 Elisabeth Naud

Jusqu’au 21 octobre, Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème). T. : 01 42 71 22 77.

Le 16 février, Les Bords de Scènes, Athis-Mons (Essonne).

Du 9 au 12 mars, L’Aghja, Ajaccio, et La Fabrique de Théâtre/Site européen de création, Bastia (Corse).

 

 

 

 

Un Magicien dans les théâtres d’Alafrez et Alain Poussard

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Un Magicien dans les théâtres d’Alafrez et Alain Poussard 

 Abdul Alafrez avait onze ans quand il a appris de son père, de vraies techniques comme le glissage, le forçage classique, le saut de coupe, l’empalmage. Puis il se forma avec Les Tours de cartes sans appareils de Roger Barbaud, puis avec La Technique moderne aux cartes de Hugard et Braué. Bien des années plus tard, dit-il, il a compris la richesse et la subtilité de la magie, avec une manière de penser décalée  qui le séduisait. 

Pour Alain Poussard, le premier contact avec cet art est un spectacle auquel il assisté au théâtre du musée Grévin, quand il avait huit ans. « Puis, comme beaucoup de gosses de mon âge, j’ai fréquenté la boutique Mayette, mais je restais enfermé dans une idée simpliste de la magie, avec un logique du « truc ». Je possédais donc juste quelques bricoles et en faisais un usage vraiment pauvre. » A la quarantaine, il a suivi à l’Académie de magie, quelques cours de Pierre Switon, Sylvain Solustri, Yves Carbonnier… Puis, le cursus habituel pour accéder à l’A.F.A.P. , notamment sous la houlette de Frank Debouck. Mais il n’a jamais fait carrière comme Alafrez qui a fait du close-up, de la scène ou des effets spéciaux. Il a été interprète ou concepteur, seul ou à plusieurs, avec des magiciens, musiciens, danseurs et comédiens et a  conçu illusions et effets spéciaux pour le théâtre, les chorégraphes,  l’opéra, les concerts, voire des expositions.
L’expérience d’un magicien comme lui depuis cinquante ans, peut inciter le public à réfléchir sur la position du magicien. Alain Poussard lui, enseigne la philosophie mais  très vite, il lui a paru évident qu’il y avait une collaboration possible entre prestidigitation et élaboration théorique. Il chercha donc d’abord à comprendre pourquoi une discipline aussi riche et subtile a été délaissée par les « gens du concept ».
L’éditeur Georges Proust souhaitait publier un livre technique qui contiendrait la description d’effets originaux que le magicien avait conçus. Mais cela demandait beaucoup de recherches : certains sont anciens et il devait en retrouver les plans, documents de travail, photos de plateau, animations 3D, etc. «Il y avait, dit-il, beaucoup de matière à collecter qu’il fallait rendre homogène dans sa présentation graphique. Et puis surtout, ne pas livrer les descriptions «brutes»,  comme une succession de planches sans mise en contexte. L’essentiel, dit-il, était de faire comprendre ma manière de travailler, mes doutes, les solutions envisagées et finalement abandonnées, afin qu’on puisse saisir à chaque fois les phases d’un travail et aussi les exigences  esthétiques ou techniques en concurrence. Bref, je voulais qu’on aille au-delà du «truc », qu’on suive l’élaboration progressive d’un processus jusqu’à la réalisation définitive. »

Chez Alain Poussard, il s’agissait de mettre au jour ce qui dépasse une  explication complète des effets. « Je retranscrivais nos entretiens et Abdul de son côté, rédigeait descriptions avec plans, schémas et photos. Assez vite,  ces deux formes ont fonctionné en écho et le résultat peut vraiment intéresser les magiciens mais aussi les scénographes, metteurs en scène, techniciens, chorégraphes, concepteurs d’expositions, etc. Et ceux qui s’interrogent sur l’illusion en général, sa conception, ses présupposés, sa signification. Et le « discours de la preuve»  m’a le plus séduit comme « le dispositif optique » et ce qu’il nomme la « magie transparente ». Et l’importance chez lui, de la musique dans sa manière de penser et vivre sa pratique : un paradoxe, puisque la musique n’a rien de visuel. 

« Ce que j’ai nommé «discours de la preuve » dit Abdul Alvarez, consiste à montrer à quel point les présupposés sont différents pour une même illusion, vue soit dans une séance de magie ou un autre cadre, théâtral par exemple. Pour l’expliquer, je fais un détour par les effets spéciaux au cinéma qui n’ont rien à voir avec la pratique du magicien, mais qui sont très proches de ce qu’il peut aussi faire quand il n’est plus dans son cadre habituel. Et « la preuve », c’est le besoin légitime qu’on a, en magie, de montrer que les solutions auxquelles le public penserait sont fausses:  compter ainsi les anneaux un à un pour montrer qu’ils sont « libres », ou promener un cerceau autour d’un corps en lévitation. Mais cet impératif de « la preuve » ne vaut plus, il est levé en partie du moins et cela change tout, dans la réception de l’effet bien sûr, mais aussi dans les méthodes mises en œuvre, ici expliquées très en détail, avec des exemples précis. La magie s’est modifiée au contact d’autres arts comme le théâtre, la danse, etc. Et ce décentrage de la perspective est fructueux quand on peut jouer sur les échanges entre les pratiques. Et dans cette « magie transparente », la question du secret est mise au second plan, puisqu’il n’y plus d’artiste en scène… Cela modifie l’expérience du spectateur qui ne peut plus imputer son malaise à celui qui l’aurait trompé et  relève de la magie  hors scène, à laquelle un chapitre important est consacré. Quant au « dispositif optique », c’est un peu trop long à expliquer ici .»

« Oui, dit Abdul Alfarez, je suis parvenu à l’identifier et à formuler assez nettement, après l’avoir expérimenté de façon intuitive à mes débuts. Mais  il y a un autre aspect, qui a à voir avec l’optique, dans un chapitre consacré aux miroirs opaques ou sans tain. Cet exposé de certains principes géométriques est, pour les magiciens ou les gens du spectacle en général, une vraie boîte à outils, qui pourra aussi servir même à ceux qui n’envisagent pas d’utiliser des miroirs. C’est paradoxal, mais il ne faut jamais oublier que souvent à partir de l’œil du spectateur, se conçoivent les effets d’illusion et il y a une pluralité de points de vue, c’est-à-dire autant qu’il y a de places dans la salle. 

Comment rendre claires des choses en réalité assez complexes ? Nous avons dû nous y reprendre à plusieurs fois pour trouver le bon angle d’attaque et satisfaire le novice mais aussi le connaisseur des méthodes qui attend, lui, des solutions nouvelles. J’espère que les descriptions et schémas permettront de bien voir les étapes d’une illusion. Il fallait à la fois montrer les impératifs particuliers d’une mise en scène et les contraintes techniques. »

«Mon incompétence et mon manque d’érudition quant à l’histoire des effets, a joué un rôle bénéfique, avoue  Alain Poussard  et j’ai pu identifier ce qui, dans les descriptions d’Abdul, me passait au-dessus de la tête. J’ai joué le rôle du candide et l’ai incité à expliquer de manière limpide des éléments techniquement complexes. Et ce livre, je crois, nourrira les gens déjà aguerris comme les lecteurs  profanes. « 

Abdul Alafrez est fier d’illusions comme les disparitions du baron Sadik, la machine de la colonie pénitentiaire,  et la disparition d’un passe-muraille. « Pour Les Aventures du baron Sadik de Gabor Rassov, mise en scène de Pierre Pradinas, j’en ai conçu une qui appartient davantage à une logique d’optique, puisqu’on voit le personnage s’effacer progressivement. L’autre relève plutôt d’un procédé « physique » : son corps s’effondre, se dissout et seul reste un petit tas de vêtements. Ces disparitions s’enchaînent sur les plans dramatique et technique, puisque la scénographie de la première produit les conditions de la seconde. Mais il a fallu que l’auteur et le metteur en scène acceptent une très légère modification du texte, et le jeu de scène qu’elle entraînait. C’est un bon exemple d’une collaboration réussie pour obtenir une illusion parfaite et une grande fluidité dans la dramaturgie et la scénographie. Je suis aussi très satisfait de l’instrument de torture dans Les Châtiments, un opéra inspiré de nouvelles de Kafka, mise en scène de David Lescot et créé à l’Opéra de Dijon. Je devais greffer une illusion sur une machine existante d’Alwyne de Dardel, scénographe pour l’opéra et le théâtre. Cette fait la couverture de notre livre. Là aussi, il y a eu une collaboration très heureuse entre techniciens, metteur en scène et le chanteur d’opéra qui devait subir cette torture… Quant au Passe-muraille, une comédie musicale adaptée du roman de Marcel Aymé par Didier van Cauwelaert, mise en scène par Alain Sachs. Comment faire voir les quatorze passages du personnage à travers un mur, sans que la continuité dramatique soit affectée par l’attention qu’exige un effet  d’illusion? Je laisse le lecteur découvrir la solution dans le livre. Il s’agissait d’articuler la procédure la plus simple et la moins « coûteuse », sur les plans dramatique et scénographique, avec une autre, très technique et aux réglages millimétrés. Soit une sorte de concentré de mon travail : comment allier exigences de l’illusionnisme et demandes scénographiques. « 

« Ces exemples, dit Alain Poussard, sont très impressionnants dans leur conception. Mais il faut signaler aussi certaines illusions faites avec presque rien. Comme pour Le Quatuor : au salut final, les instruments deviennent des souches et en émergent des branches d’arbres avec feuilles, renouant avec la forêt d’où ils viennent. Un très bel effet d’une grande sobriété. D’autres illusions séduisent par la légèreté de la procédure. A la fin d’un récital, un contrebassiste se met soudain à léviter. Ici, cette méthode  contraste avec son caractère économique et sa difficulté technique. Comme celle du « pianiste aérien», une illusion qu’Alfarez a réalisée pour Denis Levaillant dans Piano-Circus. » Comme tous les grands magiciens, il a été inspiré par des écrivains, entre autres, par ceux de L’Oulipo, Jorge Luis Borges, Raymond Roussel, Alphonse Allais et Rabelais. Alain Poussard, a lui, des lectures proches : L’Oulipo aussi et ls romans de Raymond Queneau, Jorge Luis Borges  et Julio Cortázar. Et il cite l’analyse que fait Umberto Eco dans Lector in fabula, d’une petite saynète d’Alphonse Allais qui est à sa connaissance, le plus beau tour de magie littéraire…

Sébastien Bazou 

Interview réalisée le 10 octobre. 

Un Magicien dans les théâtres d’Alfarez et Alain Poussard, éditions Georges Proust,/Musée de la Magie, 503 pages, 484 illustrations. En souscription, à 65 € au lieu de 80 €, jusqu’au 1er décembre.

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