Pour que les vents se lèvent, une Orestie de Gurshad Shaheman, mis en scène de Nuno Cardoso et Catherine Marnas

Le FAB à Bordeaux

Cette riche édition du Festival International des Arts de Bordeaux-Métropole a été préparée par Sylvie Violan, la directrice de la Scène nationale du Carré-Colonnes à Saint-Médard-en-Jalles et l’association Festival des Arts de Bordeaux.
Avec des spectacles importants en théâtre, danse, une exposition des machines à voiles du grand artiste néerlandais Théo Jansen dans le parc de l’Hôtel de Ville, des sculptures en particulier des Feuillus un peu partout en ville, et sur les places, des installations… Tout ce dont nous vous parlerons prochainement.

Pour que les vents se lèvent, une Orestie de Gurshad Shaheman, mise en scène de Nuno Cardoso et Catherine Marnas

Une pièce inspirée par la célèbre et exceptionnelle trilogie de LOrestie de l’immense Eschyle (458 avant J. C. ). La seule qui nous soit parvenue dans dans son intégralité et qui dit, en fait, la naissance en Grèce de la Justice civile et de la démocratie! Après dix ans passés à faire la guerre à Troie qui a été détruite par les armées grecques, le tout puissant roi Agamemnon revient enfin et arrive à Argos avec Cassandre, une prisonnière: la fille de Priam, le roi de Troie et dont il fait son amante.
Les lois de la guerre sont impitoyables et Cassandre ne reverra jamais Troie. L
a reine Clytemnestre n’a pas oublié que son mari Agamemnon a fait  immoler leur fille, la belle et jeune Iphigénie pour que les Dieux poussent les vents et que ses bateaux arrivent donc jusqu’à Troie. Elle accueille mal son mari qui doit retrouver aussi ses enfants Oreste, Électre et Chrysothémis.
D’autant plus qu’elle a un amant, l’arrogant et violent Egisthe
.  Et elle annonce à son mari qu’elle a envoyé leur fils Oreste chez un ami, Strophios de Phocide, soi-disant pour le protéger de rumeurs malsaines. Cassandre qui a le don de prophétiser dit que,  jalouse, Clytemnestre va la tuer, elle par jalousie et Agamemnon pour se venger de la mort de leur fille. Elle dit aussi qu’Oreste, pour venger son père, tuera sa mère et que la Cité l’accusera de ce crime.
Ainsi continuera cette impitoyable vendetta: Clytemnestre tuera  Cassandre et Agamemnon qui avait immolé Iphigénie. Oreste, lui, tuera sa mère et Egisthe. Cinq morts au compteur ! Il est grand temps que la grande déesse Athéna débrouille cette situation….

Mais dans le deuxième volet de cette trilogie, Les Choéphores (porteuses de libations), Oreste, revenu à Argos avec son ami Pylade, le fils de Strophios. L’oracle de Delphes, Apollon Lexias  lui a ordonné de punir les meurtriers de son père. Il voit des femmes en deuil venues apporter des offrandes sur la tombe d’Agamemnon et les écoute. Puis il reconnaît sa sœur Électre et lui dit qu’il est bien son frère. Le chœur des femmes appelle à la vengeance mais il arrivera en étranger au palais royal et sans se faire connaître, annonce qu’Oreste est mort. Clytemnestre fait semblant d’en être affligée et une fois admis au palais, il tue Égisthe mais hésite à tuer sa mère, ce qu’il fera tout de même pour obéir à Apollon. Il annonce ensuite qu’il va aller se purifier au temple de Delphes, comme l’a aussi exigé Apollon. Mais apparaissent alors les terribles Erynnies, les déesses qui poursuivent matricides et parricides. Une longue chaîne de crimes et le poids des fautes passées…comme celles aussi d’Hélène la grecque et de Pâris  le Troyen vont  peser sur le retour d’Agamemnon.

Dans le dernier volet Les Euménides, devant le sanctuaire d’Apollon à Delphes, la Pythie voit avec terreur Oreste entouré des Érinyes qu’Apollon a endormies. Mais il lui conseille d’aller à Athènes, au temple d’Athéna qui saura le protéger de la fureur des déesses malfaisantes et son cas sera confié à un tribunal de juges issus de la société civile. Ces Erynnies qui avaient pourtant promis à Oreste qu’aucun dieu ne pourrait jamais le sauver, acceptent que cette affaire soit confiée à la grande Athéna qui présidera ce tribunal. Apollon, témoin au procès défendra Oreste. Puis chaque membre du jury vote et Athéna déclare qu’elle votera aussi et pour Oreste. Au cas où il y aurait égalité des voix, dit-elle, il serait acquitté. Avec la seule voix de la Déesse d’Athènes en plus, Oreste est donc rendu à sa liberté. Les Érinyes qui ont perdu leur procès, veulent se venger sur la cité d’Athènes. Pour apaiser leur colère, les habitants les invitent à en devenir elles aussi citoyennes, et leurs déesses bienveillantes (en grec ancien : Euménides). Ce qu’elles accepteront.

Cette trilogie au scénario très moderne, mais difficile à monter, l’a été par André Steiger pour le Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne en 1961. Mais sans Agamemnon. La pièce avait déjà été jouée par ce même groupe en 1947 sous la direction de Maurice Jacquemont. Puis aussi et surtout, magnifiquement mise en scène dans son intégralité par le grand Peter Stein en 80 et que nous avions vue à Maubeuge. Et par Romeo Castelluci, et ensuite Olivier Py en 95.

 

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Reste à savoir comment traduire pour un public d’aujourd’hui les enjeux de  cette  trilogie connue en Europe mais seulement redécouverte au XIX ème siècle, admirée par Victor Hugo mais inconnue de Corneille qui ne lisait pas le grec. Et Racine lui, préférait Sophocle. Toute la difficulté pour un metteur en scène est de mettre en accord L’Orestie et notre contexte socio-politique. Avec tous les risques que cela comporte: impossible de jouer le texte tel quel, mais aussi de la transformer radicalement, sans en perdre tout le sens. Et que faire des parties chantées à sa création par le chœur ? Quelle partition choisir (il reste seulement quelques airs de toute la musique antique grecque). Supprimer ces parties, en garder certaines mais sans les chanter? Quelle scénographie adopter? Bref, la marge de manœuvre est des plus étroites. Maurice Jacquemont avait gardé le texte, André Steiger aussi mais dans une adaptation et s’en était bien tiré. Romeo Castelluci et surtout Olivier Py beaucoup moins, en créant des images faciles avec des accessoires du XX ème siècle.

Si nous avons bien compris, Catherine Marnas et Nuno Cardoso ont demandé à Gurshad Shaheman d’écrire « un texte qui doit parler aux gens de notre temps». «Il ne s’agit pas d’une traduction ni d’une simple réécriture mais d’un nouveau texte traitant de l’Orestie. » « Dans ma vision, dit l’auteur, L’Orestie est un bras de fer entre dominants et dominés,  oppresseurs et oppressés. (…) « Ce sont des rapports de force que je tâcherai de mettre en lumière dans la pièce. » Donc allons-y: ici, Troie devient le Moyen-Orient, Agamemnon, un politicien va-t-en guerre, Pâris un terroriste qui enlève une reine, Clytemnestre prend le pouvoir après avoir tué son mari.Le chœur est dans la première partie est celui de femmes victimes de féminicides dont les Troyennes, et un parti d’extrême-droite nostalgique du règne d’Agamemnon dans Les Choéphores, Oreste est «une figure de l’indécision et de l’errance intellectuelle ».Et enfin dans Les Euménides, Oreste est un politicien dans la ligne des Trump, Bolsonaro… amoureux de Pylade. Et Apollon est  «un magnat des médias». Les Erynies, elles, sévissent avec les «revendications de tous les mouvements féministes décriés par le patriarcat ».

Après tout, pourquoi pas, même si -et c’est très mode- tous les metteurs en scène qui le peuvent, se réclament actuellement d’un quelconque féminisme. Encore faudrait–il que cela soit visible sur le plateau, ce qui n’est pas le cas… Et faire suivre le titre Pour que les vents se lèvent par Une Orestie, relève d’une tromperie sur la marchandise… La pièce revendiquée comme une «nouvelle Orestie» (sic) mais bien loin d’Eschyle, accumule vulgarités et racolages du genre «On se secoue, les morfals? » Et l’auteur( pour se rattraper?)  cite le célèbre vers  de l’Andromaque de Racine :« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes. »

Bien entendu, un tel texte, fait surtout de quasi-monologues, ne fonctionne pas bien. Chose rassurante, des lycéens rencontrés à l’entracte étaient lucides et un garçon de Terminale a lâché : «On ne vient pas au théâtre pour entendre un texte aussi pauvre. » Bien vu!
Gurshad Shaheman semble mieux maîtriser l’autobiographie, que la dramaturgie théâtrale et ce collage de scènes manque d’unité. Et le public avait visiblement du mal à comprendre le scénario et à se retrouver dans les personnages de cette pièce inspirée par L’Orestie mais qui en garde bizarrement le titre.

Petit miracle, le mariage est tout à fait réussi entre texte en portugais (surtitré) joué par Carlos Malvarez, Gustavo Rebelo, Inês Dias, Telma Cardoso,Teresa Coutinho, Tomé Quirino.: tous impeccables. Et en français, par de jeunes acteurs issus de l’Ecole du TnBa: Zoé Briau, Garance Degos, Félix Lefebvre, Léo Namur, Mickaël Pelissier et Bénédicte Simon. Ils font un travail sérieux mais encore brut de décoffrage et on aimerait les entendre mieux. Cela viendra.

Ce mariage théâtral a quelque chose d’une évidence, grâce à la remarquable direction d’acteurs de Catherine Marnas et Nuno Cardoso qui ont réussi à créer de belles images. Avec souvent un remarquable éclairage. Malgré une curieuse scénographie en décalage  avec le texte, comme si elle leur avait été imposée.  D’abord, en fond de plateau, une impressionnante rangée d’arbres suspendus à l’envers devant un mur blanc. Eclairés en contre-jour et par moments, secoués comme par un grand vent. Pas nouveau, mais écologique, pas cher, et de toute beauté. Il y a aussi -nous avons échappé à la totalité de la cuisine!- un grand frigo blanc sur roulettes où Agamemnon, de retour en Argos, prend de quoi boire et manger. Passons sur cette intrusion facile d’éléments réalistes qui fait penser mais de très loin à du Matthias Langhoff. Il y enfin un grand mur en diagonale avec des sortes de niches carrées pour urnes funéraires, par où se glissent quelquefois les acteurs pour arriver au centre du plateau.

Pour Les Euménides, ce grand mur retourné formera un décor gris foncé face public avec des loges pour les membres du tribunal qui jugera Oreste. Graphiquement beau mais vraiment peu convaincant. Enfin une tranche de gradins avec une dizaines de sièges-coques en polyester où les personnages vont parfois s’asseoir. Peut-être une évocation du grand théâtre d’Epidaure ou d’un Parlement ? Des gradins qu’on baladera de cour à jardin puis de jardin à cour. Comprenne qui pourra… Les paris restent ouverts mais tous ces éléments de décor sauf le premier, ne sont ni beaux ni efficaces.

Un spectacle habilement mis en scène et généreux qui souffre d’un texte qui ne fait pas sens et d’une dramaturgie approximative. Son auteur a bien du mal à trouver des équivalences avec le monde d’aujourd’hui… Et le jugement d’Oreste par le tribunal manque singulièrement de force, alors qu’il est la la clé de voûte de cette trilogie. Au début d’Agamemnon, Eschyle s’interroge déjà sur la Justice et sur « la recherche d’une doctrine qui puisse donner un sens aux malheurs humains » disait  Jacqueline de Romilly. Eschyle, sans doute le premier, met en scène la Justice humaine pour essayer, non de justifier l’impensable, mais punir pour éviter toute vengeance des dieux et des hommes. Et faire en sorte que l’équilibre social ne soit pas mis en danger. Ce que pratiquent aujourd’hui nos Cours d’Assises. Oreste a tué sa mère  c’est incontestable mais ensuite la Justice aura passé,  à une voix près, celle de la sage Athéna. Et il ne sera pas condamné. A vouloir actualiser grossièrement un texte aussi mythique, on risque gros et on tombe dans la facilité comme ici.  Encore une fois, cette longue pièce de trois heures est décevante et l’immense Eschyle, si cher à Victor Hugo, méritait mieux. Dommage! Mais le FAB continue en octobre, donc à suivre…

Philippe du Vignal

Merci à Anne Quimbre

 

Le spectacle a été joué du 5 au 8 octobre, salle Antoine Vitez, place Renaudel, Bordeaux (Gironde).

Du 20 octobre au 6 novembre, Teatro São João, Porto (Portugal).

Les 18 et 19 mars, Meta-Centre Dramatique National de Poitiers (Vienne).

Les 4 et 5 avril, Le Préau-Centre Dramatique National de Vire (Calvados).

FAB , 9 rue des Capérans 33000 Bordeaux 
Billetterie : 06 63 80 01 48 contact@festivalbordeaux.com

 

 

 


Archive pour octobre, 2022

ÔSS, Dançando com a Diferença, chorégraphie de Marlene Monteiro Freitas

ÔSS, Dançando com a Diferença, chorégraphie de Marlene Monteiro Freitas

 Danser avec ses différences:  ainsi se nomme cette compagnie portugaise basée à Madère avec, depuis quinze ans, des artistes avec ou sans handicaps. Nous sommes saisis par leur professionnalisme. A l’écoute les uns des autres, ils incarnent leurs personnages avec une grande rigueur, mais certains tableaux peuvent dérouter des spectateurs et certains quittent la salle.

©  Júlio Silva Castro

© Júlio Silva Castro

Un artiste mime à grands cris un accouchement douloureux, une femme, amputée des cuisses, se métamorphose en agent de police et se déplace comme une ballerine. Une autre femme d’une cinquantaine d’années, traversée par des mouvements anormaux et soutenue par deux partenaires, chante avec une douloureuse énergie The Man I Love, une chanson de George Gershwin, immortalisée par Sarah Vaughan et repris en langage des signes par Lutz Förster dans le mythique Nelken de Pina Bausch.

Parfois aboiements de chiens ou hurlements de loups rappellent le scandale provoqué par Wolf, l’exceptionnelle création d’Alain Platel (2005) où cohabitaient sourds profonds, danseurs, chanteurs lyriques et chiens. La différence physique et/ou mentale a toujours fait peur et, encore à la fin du XlXème siècle, les sourds profonds étaient considérés comme des malades mentaux! Marlene Monteiro Freitas, accueillie cette année par le festival d’Automne, dit de cette pièce : « La grande différence ici: un processus de création d’une vivacité étonnante, l’on se surprend à chaque instant, et alors que les défis semblent toujours plus grands, les relations entre l’équipe et les matières chorégraphiques restent simples et directes. »

Bárbara Matos, Bernardo Graça, Joana Caetano, Maria João Pereira, Mariana Tembe, Paulo Sérgio BeJu, Rui João Costa, Sara Rebolo et Telmo Ferreira sont tous de formidables artistes. Et ce ballet anarchique et grotesque, plein de bruit et de fureur est aussi traversé par des moments de grande tendresse.
Une réussite hors-normes de la saison France-Portugal 2022.

 Jean Couturier

Spectacle dansé les 7 et 8 octobre à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

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L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, de Copi, mise en scène Thibaud Croisy

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, de Copi, mise en scène Thibaud Croisy

L’auteur acteur le plus sombre et le plus drôle de la bande d’Argentins venus faire scintiller le théâtre à Paris dans les années 1970-80, c’est lui. Et ce sont eux, Jorge Lavelli, Alfredo Arias, qui l’ont mis en scène ; Jérôme Savary n’était pas loin. Folle époque : ils ont apporté avec eux un théâtre insolent, coloré, puissant, brillant, rigoureux. Juste reconnaissance : le pays leur a confié de grandes institutions, respectivement le Théâtre National de la Colline, le Théâtre de la Commune à Aubervilliers, le Théâtre National de Chaillot, excusez du peu.
Copi a gagné son succès public d’abord avec ses bandes dessinées, dont l’inoubliable Femme assise, sentencieuse et coincée sur sa chaise, cousine plus ou moins lointaine de celle inventée par la comédienne helvétique Zouc (avis personnel, et marque d’admiration), et puis sur scène, et comme infatigable auteur d’au moins un roman ou une pièce chaque année. Survient cet Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, créé précisément au Théâtre de la Cité Universitaire (aujourd’hui Théâtre de la Cité Internationale, l’histoire continue…). On est à l’époque du FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, une minorité « gay » (les nord-américains avaient déjà lancé l’expression) opprimée militait en déployant la plus spectaculaire visibilité, avant que la lutte ne se concentre sur le front du SIDA. Mais l’homosexuel de Copi parle d’autre chose, de la marge, de l’incertitude qu’on porte en soi, de la bivalence des êtres humains et du « comment dire » pour être vrai. Ne pas oublier le sous-titre…

Venu de cette histoire passée, de cet autre monde qu’était le siècle dernier, Copi est aujourd’hui un classique. Son écriture est vive, brève, dessinée au trait –comme on parle du trait d’une flèche. Dans L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer il ne s’interdit pas les références et hommages au répertoire, avec les noms qu’il donne aux personnages : Irina et Tchekhov, le Général Pouchkine, Madame Garbo, et une Madre digne de Federico Garcia Lorca. Un procédé qui active la mémoire et l’imagination du spectateur. Avec cette écriture volontairement sans profondeur,  c’est à lui de faire le « taf » (le travail), comme dit le metteur en scène, pris à partie par tous ces combats des désirs, de la liberté et de la mort.

Et, au fait, que raconte la pièce ? Elle ne raconte rien, elle agit, ce qui est le propre du théâtre. Au centre, en « femme assise », la splendide Irina, désirée de tous, se donnant à tous, c’est-à-dire à personne, enceinte on ne sait de qui, avortée, suppliée par Madame Garbo : « partons, le traineau et les chiens nous attendent, nous rejoindrons le Transsibérien à l’aube ! », inerte, coliqueuse (et qui aura le privilège de la laver ?) et pour finir, muette, puisqu’elle s’est coupé la langue avec les dents et dégouline de sang. Tiraillée, méprisée, désirée, épuisée : on ne part pas.

Copi s’est emparé très tôt de Thibaud Croisy. Assez profondément pour qu’il s’engage dans la réédition de ses œuvres chez Christian Bourgois. Le metteur en scène s’est donné ici toutes les chances de réussite, réunissant sur le plateau cinq interprètes (un mot épicène, accordé au féminin et au masculin, bien utile chez Copi !) de générations, d’expérience théâtrales différentes, dans une mise en scène d’une élégance absolue. Chaque interprète donne le meilleur de son talent, dans une même clarté, en particulier de la diction, un même rythme tranquille et ferme qui permet à toutes les horreurs, plaisanteries scatologique ou enfantines, tragédies allant jusqu’au burlesque, de faire leur chemin dans l’âme du spectateur, saisi et admiratif. Au centre, Helena de Laurens, danseuse et comédienne, offre un corps à la fois libre et très discipliné à tout ce que subit Irina, et à ses refus enfantins (non, je ne mangerai pas ma soupe, non, je n’irai pas prendre ma leçon de piano !). Frédéric Leidgens donne toute sa grâce et sa gravité (avec un sourire intérieur) à une terrible Madre en blouse de ménagère, humble et dominatrice à la fois, dangereusement aimante… Emmanuelle Lafon charge Madame Garbo, professeure de piano, boule compacte de désir, d’une impeccable masculinité qui s’intensifie au fil de la pièce. Arnaud Jolibois Bichon, l’officier, mari de Madame Garbo, apporte une virilité sans complexes et Jacques Pieiller, général Pouchkine (!), une folie étrangère à cette « famille » tiraillée. Singuliers et ensemble…

Le vaste plateau, dépouillé de tout accessoire, à l’exception d’une grêle petite table qui joue bien son rôle dérisoire et de la fameuse chaise, permet aux interprètes une belle ampleur de mouvements, et beaaucoup de place pour la vie des mots, de la langue. Ne cherchons pas ici l’imaginaire du music-hall argentin ; mais Sallahdyn Khatir, scénographe entre autres, de Claude Régy y a pensé quand même en installant au lointains un immense rideau de lamé qui capte et redistribue à merveille les lumières dorées de Caty Olive, et un tunnel de tulle qui accompagne les entrées et sorties des personnages, mouvements opaques et transparents… C’est dire –et redire – la force et l’élégance d’un spectacle drôle parfois, souvent mélancolique, presque métaphysique.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre de la Cité Internationale, Paris XIVe, dans le cadre de son Programme New setting. , à Nantes (Loire atlantique)

Du 29novembre au 1er décembre au TU-Nantes scène jeune création et arts vivants à Nantes (Loire Atlantique)

Du 23 au 26 mars à la Criée, Centre dramatique national de Marseille (Bouches-du-Rhône)

A lire : L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer suivi de Les quatre jumelles, Le Bal des folles, de Copi, avec postface de Thibaud Croisy aux éditions Christian Bourgois,

 

Fin de party de Bruno Gare et Patrick Dordoigne, mise en scène de Patrick Dordoigne

Fin de Party de Bruno Gare et Patrick Dordoigne, mise en scène de Patrick Dordoigne

L’auteur est passé par l’école de mime Jacques Lecoq et ce solo est programmé (logiquement!) au Théâtre des  Enfants du paradis, jouxtant Les Folies Bergère à Paris et tirant son nom de celui du film ( 1944) de Marcel Carné. Consacré surtout à l’art du silence du célèbre mime Jean-Gaspard Debureau (1796-1846) incarné par Jean-Louis Barrault.

© Nicolas Villodre

© Nicolas Villodre

Malgré quelques défauts qui s’estomperont avec le temps, saluons la performance de l’acteur et l’écriture de l’auteur. Au lieu d’enfiler saynètes ou sketches, il a conçu avec Patrick Dordoigne, un solo dont le thème est cohérent et efficace, si l’on en juge par les rires dans la salle.
Le texte est sans doute un peu trop long – une heure aurait suffi- avec Cry me a River, une chanson d’Arthur Hamilton popularisée par Julie London, qui fait contrepoint au tube inaugural de Beyoncé.

Et le spectacle aurait besoin de plus de gags. Même s’ils font mouche à chaque fois, ils tardent à venir. Bruno Gare a nettement les capacités pour écrire du théâtre mais doit fignoler son texte. Ces auditions pour des films publicitaires ou des chansons enfantines avec de fausses dents à la Jerry Lewis ne suffisent pas à donner le change. Ou encore un monologue shakespearien en préparation et une lettre de l’épouse au contenu trop attendu.

 Quand sa femme le quitte, Jérôme-Philippe Lessieur, quarante quatre ans, acteur de second ordre, se retrouve père célibataire de deux enfants, tiraillé entre ses ambitions professionnelles et ses nouvelles responsabilités. Bref, il lui faut gérer l’inconciliable et comme il n’a rien anticipé, il va se retrouver face à lui-même pour surmonter cette épreuve existentielle.
Le personnage composé par Bruno Gare est un peu beauf sur les bords, voire macho, anti-féministe, paumé… Et la charge fonctionne: il ne faut pas lésiner et Coluche avait ouvert la voie. Mais le cadre de référence paraît limité ( la fête entre potes est de trop!), voire daté : maintenant les voitures démarrent (presque) au quart de tour sans qu’on ait besoin de les pousser et leurs manivelles ont disparu depuis longtemps. Bref, passer du réalisme, au fantastique, n’est pas évident, y compris chez les plus grands réalisateurs de comédies.Ernst Lubitsch s’essaya à la métaphysique dans Le Ciel peut attendre (Heaven can wait, 1943) où le personnage juste après sa mort, se présente auprès du Diable  et sollicite son entrée en enfer.

Bruno Gare aborde ici le thème contemporain de la famille éparpillée, avec ce personnage bobo, un peu bêtassoun et vite dépassé par des événements qu’il a lui-même provoqués et dont il n’assume jamais la responsabilité. Mais il finit par être attachant grâce à ses talents de guitariste de jazz et chanteur. Ce solo est intéressant mais pour Bruno Gare, ce n’est pas la fin de party; elle ne fait que commencer. A suivre…

Nicolas Villodre

Jusqu’au 27 décembre, les mardis à 19h 30, Théâtre des Enfants du Paradis, 34 rue Richer, Paris (IX ème). T. : 01 42 46 03 63. 

 

Rituel 5 : La Mort, mise en scène d’Emilie Rousset et Louise Hémon

 

Rituel 5 : La Mort, mise en scène d’Emilie Rousset et Louise Hémon

 Depuis 2015, ces complices ont entrepris d’analyser les rites et usages de notre société, en mêlant théâtre et cinéma avec « une collection évolutive de films et performances ». A commencer par Rituel 1, L’Anniversaire. Rituel 4, Le Grand Débat, mettait en scène, à partir d’archives, les débats télévisés pour les élections présidentielles de 1974 à 2022 (voir Le Théâtre du blog). Ici  sujet plus grave : la mort. Mais tenue à distance et vue par le prisme des métiers mortuaires: croque-mort, thanatopracteur, fabricant de cercueil… Dont l’enregistrement des interviews sera la matière textuelle du spectacle.

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© Ph. Lebruman

 Rituel 5 est réalisé dans le cadre Talents Adami Théâtre, un dispositif qui rassemble chaque année huit jeunes actrices et acteurs dans une création théâtrale. Emilie Rousset et Louise Hémon ont eu carte blanche et  sélectionné leurs interprètes à partir de deux courtes vidéos :  « une réinterprétation de la conférence de Jacques Lacan : La Mort est du domaine de la foi et une réinterprétation de la chanson de Dalida : Mourir sur scène. Entre analyse intellectuelle et vision populaire, le ton était donné.

Barbara Chanut, Mohamed El Mazzouji, Anaïs Gournay, Manon Hugny, Damoh Ikheteah, Tom Pezier, Arthur Rémi, Ophélie Ségala vont sur scène derrière des micros sur pied, reproduire les paroles des spécialistes. Certains s’adresseront à leurs partenaires, via un écran sur lequel leur visage est projeté en gros plan, comme à la télé.

Simulant une conférence par Zoom, un «anthropologue du funéraire» évoque les nouvelles manières, plus écologiques, de traiter les corps. Comme les spécialistes qui suivront, à l’écran ou sur scène, il parle en professionnel, avec force détails et en gommant toute émotion. La mort pour eux n’est ni un tabou, ni un drame, mais plutôt un gagne-pain et ils se sentent souvent investis d’une mission. Un « funeral planner » (organisateur de funérailles) est convaincu de son utilité face au désarroi des familles endeuillées: «Je m’occupe de le veuve et l’orphelin, des fleurs… » Un maître de cérémonie évoque lui les textes qu’il lit aux enterrements : Antoine de Saint-Exupéry -le plus apprécié- Charles Péguy ou Saint-Augustin: «Nous sommes des acteurs sans ego. Il faut de l’émotion, de la poésie. »

Le thanatopracteur est fier de donner un visage présentable au défunt et de s’entendre dire : «Vous êtes un artiste ! »… Un autre parle du système des pompes funèbres, municipal jusqu’en 1993, privatisé depuis. Une économie lucrative, avec de nouveaux venus comme le site Happy end qui offre des services variés, dit son concepteur. On peut ainsi acheter un cercueil ou une urne extravagants, laisser des messages post-mortem, créer une page-profil du défunt et y allumer une bougie qui se consume en trente jours… Le site propose même aux vivants des apéros de la mort… On nage en plein virtuel et cela fait une bizarre impression….

Mais l’humour n’est jamais loin dans Rituel 5, grâce au décalage entre thème et traitement,  paroles collectées et réinterprétation. Les acteurs ont travaillé à l’oreille à partir de mots non retranscrits sur papier et superposent leur oralité à celle de leurs modèles. Le glissement du hic et nunc du plateau à la l’absence-présence de l’image vidéo, ajoute une certaine distanciation….

Ces exercices de style donnent à voir de jeunes talents à la scène comme à l’écran. Et nous passons un moment plaisant avec eux. La mort : un sujet dans l’air du temps et ce spectacle en propose une approche originale et décomplexée. Mais manque à cette juxtaposition de monologues, une dramaturgie plus solide que cette séance en visioconférence proposée ici comme fil conducteur.

 Mireille Davidovici

Spectacle joué dans le cadre du Festival d’Automne de Paris, du 4 au 8 octobre, à l’Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes. T. : 01 41 74 17 07.

Les Enfants de Lucy Kirkwood, mise en scène d’Éric Vigner

Les Enfants de Lucy Kirkwood, mise en scène d’Éric Vigner

 

Cette autrice anglaise est pour la première fois jouée en France. Une belle découverte avec une ouverture très réussie sur un tube rock des années soixante, tiré de California dreamin’ un ensemble des chansons du groupe Mamas and Papas. Souvenirs, souvenirs… Toute une époque ! Love and peace ! Hazel et Robin, des scientifiques retraités vivent au bord de la mer mais suite à une catastrophe nucléaire, le monde s’écroule autour de leur paisible existence. Une visite inattendue vient perturber leur quotidien sans histoire : Rose, une ancienne collègue et amour passé de Robin, refait surface. Et pour cause, elle vient les voir pour leur soumettre une proposition, peu ordinaire !     

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Une comédie  avec le trio classique? Situations cocasses ou absurdes réjouissent le public aussi dérouté que ces personnages eux-mêmes.Le texte est dominé par une parole-action et nous allons de surprise en surprise. Peu à peu la situation se corse et prend un visage plus tendu.  Mais subsiste un humour tout en finesse, malgré une situation peu réjouissante. Dans ce climat paradoxal réside la force de l’écriture de cette jeune autrice et du travail d’Eric Vigner. Il a comme toujours réalisé la scénographie qui nous renvoie à l’univers du théâtre et à son parcours. Utilisant souvent d’anciens décors comme ici ceux de Jusqu’à ce que la mort nous sépare de Rémi De Vos, une pièce qu’il avait montée au Théâtre du Rond-Point en… 2006. La scénographie années soixante-dix, une époque pleine d’espoir mais déjà lointaine ne manque pas de poésie et quelque peu d’ironie,  face à une possible catastrophe nucléaire et aux désastres écologiques actuels.
Avec Cécile Brune, Dominique Valadié et Frédéric Pierrot, remarquable psychiatre de la série En Thérapie (2021) ce spectacle, à la fois comique et grave,
est riche de thèmes très actuels ou/et pérennes: engagement, responsabilité, temps qui passe, disparition de l’utopie d’un monde meilleur. L’écriture très british, l’humour parfois proche du boulevard et la dramaturgie de cette comédie sociale et de mœurs, sont tout aussi surprenants que jubilatoires, avec dialogues, personnages et coups de théâtre classiques…. Mais, subtilement, l’autrice convoque à la fois comédie de mœurs et/ou policière, théâtre de l’absurde et les éléments incontournables d’une tragédie: mythe d’un monde pacifique, sacrifice, même si la décision fatale de Rose laisse planer quelques doutes sur son aboutissement,  et  violence.

Cette pluralité de contexte théâtral et de langage exige des acteurs et du metteur en scène une grande précision et une écoute sensible et sensuelle au-delà du sens strict du texte. D’une forte théâtralité, le souffle poétique et l’esthétique de la pièce sont parfaitement mis en résonance. Nous nous attachons aux trois protagonistes, aussi différents soient-ils, qui incarnent avec lucidité et parfois beaucoup de drôlerie, la génération des  soixante-huitards. Devenus de vieux enfants, ils laissent à leurs enfants un monde bouleversé. Un spectacle à la fois, drôle, émouvant et politique, avec des acteurs de haut vol, dirigés de mains de maître par Éric Vigner !

  Elisabeth Naud 

  Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème). T. : 01 46 06 49 24. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Babette de Philippe Minyana, mise en scène de Jacques David

 

Babette de Philippe Minyana, mise en scène de Jacques David

BABETTE

© Marie Carbonnier

 Une journée de Babette, dense, la prose de Philippe Minyana. Cette femme simple, apparemment sans histoires, nous raconte un mercredi particulier où une avalanche d’événements vient bousculer son quotidien. Son récit mêle incidents banals et faits extraordinaires comme l’apparition sans crier gare de sa fille Carmen « qu’on appelle Betty ». Bébé, elle lui avait été enlevée à la station service Shell : son retour, « un miracle ! » Et puis cet attentat au marché où deux commerçantes ont été abattues par un forcené.

Dans la foulée, elle glisse quelques confidences sur le fiasco de sa vie de couple : « Je me suis assise et j’ai dit  tu n’es pas un homme pour moi et il a dit ah là t’es vache. Et il a ajouté tu vois Babette c’est pas le moment de faire la guerre oui je t’aime t’es contente ? J’ai dit que je n’étais pas contente. Qu’on était trop différent. Il a dit tu me fais chier il est allé à la salle de bains. » Elle raconte aussi la visite d’une amie qui déprime, l’irruption de son beau-fils fin saoul, et la mort brutale de sa vieille maman.

Un trop-plein qui se déverse dans l’urgence…Le théâtre, selon Philippe Minyana, « c’est du son et du rythme, qui font sens ». On reconnaît son style musical et la densité de ses personnages, dans ce solo écrit sur mesure pour Dominique Jacquet, familière de l’auteur dont elle a joué La Petite Fille dans la forêt profonde et Anne-Marie, Tu devrais venir plus souvent : « Depuis plusieurs années, dit-elle, je fréquente ces femmes affolées terriblement humaines qui ont les pieds dans la boue et la tête dans les nuages. »

 Sous la direction millimétrée de Jacques David, la comédienne s’empare d’un texte tonique, rythmé en staccato comme une partition de musique. L’écrivain procède par collisions, juxtaposant banalités et drames, sur le ton du bavardage. En moins d’une heure, Babette, labile, raconte sa journée en une succession d’instantanés : un précipité de vie où les détails se bousculent, affects et états d’âme rentrés. Avec elle, nous traversons cette journée depuis le marché, jusqu’à l’hôpital où l’on emmène sa mère.

Devant une petit carré de pelouse quadrillé de tubes fluo, ses va-et-vient lui tiennent lieu de respirations entre les mots qu’elle enchaîne jusqu’à saturation. Cette histoire aux multiples péripéties a lieu d’un seul tenant et il n’y a pas ici de temps pour s’épancher en émotion ou chercher la complicité du public. Avec un phrasé parfait, Dominique Jacquet compose une Babette en butte aux « malheurs de la vie » mais pleine d’entrain et prête à encaisser ses chagrins comme à s’amuser d’anecdotes futiles:  «Dans la rue, j’ai vu une pintade, à moins que ce soit la postière.» L’actrice « est » Babette et fait siens ses mots crus, son humour, sa capacité de résilience et sa sensibilité cachée. Une belle personne brillamment incarnée…

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 8 décembre, les jeudis seulement ,à 19 h, La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

 

 

 

 

 

 

 

 

Rembobiner, d’après les films de Carole Roussopoulos, mise en scène du collectif Marthe

Rembobiner, d’après les films de Carole Roussopoulos, mise en scène du collectif Marthe: Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Itto Mehdaoui

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© Théâtre du Point du Jour

 Les fondatrices de ce collectif aujourd’hui implanté aujourd’hui à Saint-Etienne où elle ont fait leurs études de théâtre, mettent au centre de leurs créations  la question des féminismes. Plutôt que jouer des pièces écrites où elles ne se reconnaissent pas, elles s’inspirent d’ouvrages théoriques et matériaux de recherches, pour «re-parcourir des histoires oubliées, tues, cachées, petites, insignifiantes et tricoter une théâtralité singulière ».

 Rembobiner nous replonge au cœur des luttes d’émancipation des années soixante-dix et le collectif explore les documentaires de Carole Roussopoulos. La vidéaste franco-suisse a tourné avec le Portapak, tout premier enregistreur vidéo portable qui a aussi révolutionné le cinéma de Jean-Luc Godard. Contrairement son compatriote -dont on nous lit ici une lettre moqueuse- elle avait la modestie d’une passeuse : « Tu prends la balle et tu la passes ! disait-elle. Tu filmes, tu montes et tu montres. »  Carole Roussopoulos  a travaillé jusqu’à sa mort en 2009 à retracer les luttes de son époque. Principalement celles des femmes avec les manifestations pour le droit à l’avortement ou l’occupation de l’église Saint-Nizier par des prostituées lyonnaises lors de leurs premiers états-généraux. Elle a aussi filmé des agricultrices, conchylicultrices, aides-soignantes ou stars… Dans une centaine de documentaires, elle donne la parole aux sans voix et trace le portraits de personnalités.  Avec l l’actrice Delphine Seyrig, elle fonda Les Insoumises, un collectif qui créa des vidéo-pamphlets comme Maso et Miso vont en bateau.

Nous ne verrons pas d’extraits de ces vidéos mais elles sont ici le socle d’une forme théâtrale inventive et ludique. Marie-Ange Gagnaux, à la régie, manipule à vue un magnétoscope et projette avec des transparents, dessins humoristiques ou photos. Plan après plan, elle annonce et commente, et, à l’occasion, interviewe les femmes filmées par la vidéaste, interprétées par Itto Mehdaoui ( en alternance avec Aurélia Lüscher).

La comédienne a l’art de reproduire accents et phrasé de ses personnages. Elle incarne Monique Piton, la pasionaria des « Lip ». Au début des en 1973, les ouvrières et ouvriers occupèrent l’usine montre de Besançon et une marche mémorable sur Besançon réunit 100.000 manifestants venus de la France entière. Puis l’entreprise entra en autogestion: « Le jour où on a remis en route l’usine, c’était merveilleux, dit-elle (…) Des femmes, on n’en parle pas assez, elles font un très gros travail » . Perchée sur une chaise, elle se grime en Pierrick pendant une A.G. du Front Révolutionnaire Homosexuel (F.H.A.R.) : « J’ai trois frères et deux sœurs et je suis pédé. J’ai quinze ans. » Elle se prêtera à une avortement clandestin, organisé par le M.L.A.C. (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), ou joue une passante, qui s’exclame, lors d’une manifestation pour l’avortement :« Y’a qu’à pas baiser ! »,.. Une galerie de portraits dont le plus connu :  l’actrice Jane Fonda racontant le formatage subi par les vedettes hollywoodiennes….

 Jamais nostalgiques, les metteuses en scène procèdent par arrêts sur image et restituent avec humour, une époque et ses luttes. Presque cinquante ans après, ces paroles n’ont rien perdu de leur acuité et se prolongent aujourd’hui dans les revendications de # Metoo. A une différence près: ces luttes étaient joyeuses et les militantes inventives et impertinentes.

Le spectacle, conçu pour être itinérant et joué dans des lieux non théâtraux, permettra à d’autres publics d’interroger, à l’aune de cette mémoire, les féminismes et les combats LGBT actuels. Merci au collectif Marthe.

 Mireille Davidovici

Du 5 au 19 octobre, Théâtre L’Athénée-Louis Jouvet, 2-4 Square de de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris ( IX ème) T. : 01 53 05 19 19.

 Le 22 octobre, Théâtre des 13 Vents, Montpellier (Hérault).

Du 6 au 10 novembre, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon (Rhône) ; du 14 au 19 novembre, MC2 Grenoble (Isère) .

Le 9 mars, La Passerelle, Saint-Just-Saint-Rambert (Loire) ; les 16 et 17 mars , Centre culturel de la Ricamarie (Loire).

Le 9 mai, Auditorium de Seynod, Annecy (Haute-Savoie).

 

 

Zébrures d’automne à Limoges (suite)

Zébrures d’automne à Limoges 2022 / 2

 Cette manifestation consacrée aux cultures francophones est installée cette année au cœur de la ville, place de la République, avec : librairie, salle de concert, cabane d’accueil du public et exposition retraçant les riches heures des Francophonies en Limousin…
Devenues Francophonies des écritures à la scène, avec Zébrures de printemps et Zébrures d’automne, ce festival a été inauguré à l’Opéra de Limoges avec un hommage à Monique Blin, une fondatrice de ce festival, disparue il y a deux ans.
La Ville a refusé accueillir le Q.G de cette manifestation à la caserne Marceau comme en 2020 et 2021mais Hassane Kassi Kouyaté, directeur depuis trois ans, espère avec cette nouvelle implantation toucher de nouveaux publics. Peu nombreux en effet sont les lieux où se croisent des artistes de nombreuses disciplines venus des cinq continents.

 Chambre avec vieux, conception et mise en scène de Fabrice Gorgerat

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© Christophe Péan

Le metteur en scène suisse se lance dans une pièce intrigante et provocatrice sur le mythe célèbre de Tithon, le plus beau des hommes qu’aimait la déesse Aurore…Le poète anglais Alfred Tennyson (1809-1892) en avait tiré un poème dramatique où Tithon, prince troyen et frère de Priam, las de son inéluctable vieillesse, aspire à la mort.

Ici, pas de fioritures sentimentalistes, la jeunesse s’expose, insolente, sous les traits d’Aurore et de son double, en quête d’amour. Les comédiennes, excellentes danseuses, s’exhibent avec impertinence et drôlerie dans des costumes kitch.
Un jeune éphèbe apparaît  : « Je suis tellement beau et j’aime ça. » Aurore le voit, l’enlève et l’aime. Zeus, décrépit et dérisoire, se vante : «  J’ai des responsabilités, c’est moi qui tiens le monde ! » La déesse lui demande alors d’offrir l’immortalité à son amant. Zeus lui  accorde. Mais elle a oublié de réclamer aussi l’éternelle jeunesse.

 Les deux tourtereaux copulent et copulent sur une couche douillette, mais au fil du temps, c’est un vieillard ratatiné et malade qu’Aurore trouve dans son lit… Il ne lui reste plus, selon la légende, qu’à verser des larmes sur «son Tithon ramolli » comme le chantent les trois choristes, d’un certain âge eux aussi, qui commentent les péripéties en témoins narquois .

Cette pièce pourra choquer: elle aborde, avec humour et sans vergogne, la question de la vieillesse et de la fin de vie. Ce qui en Suisse, n’est plus un tabou…

 Cette Terre me murmure à l’oreille, chorégraphie de Christiane Emmanuel

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© Christophe Péan

Trois danseurs d’origine et de sensibilité différentes confrontent leur styles. Entre Afrique et Martinique, la chorégraphe désirait « recoller les morceaux  d’une histoire violente qui nous a séparés. » Les interprètes se trouvent au croisement  de  multiples  racines:  Jean-Félix  Zaïre  est  martiniquais, Abdoulaye Konate et Christian Kossa sont ivoiriens.

Ici, corps et voix rythment la danse et explorent leurs attaches communes et déclinées en variantes selon les pays : mouvements issus du bèlè martiniquais mêlant chant, musique, danse et conte. Et les rites magico-religieux ivoiriens.  Un jeu, quand, félins, ils rampent vers les coulisses. Un défi quand ils reproduisent ou moquent les grammaires corporelles proposées par chacun…

Mouvement et rythme se perdent, quand les danseurs en viennent à bavarder longuement dans leur langue respective. Mais les ils retrouveront bientôt le plaisir de bouger, en frappant le sol avec les pieds et les mains de façon répétée et ludique. Ils génèrent une complicité virile presque enfantine.
Ici, Christiane Emmanuel, formée à l’Académie internationale de danse à Paris et à l’École nationale d’art à Cuba, se met à l’écoute, à travers ces corporalités, de ce qui la relie à la Terre-Mère et fait communauté. 

A suivre…

Mireille Davidovici

Zébrures d’automne ont eu lieu du 21 septembre au 1er octobre.

Les Francophonies des écritures à la scène, 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 33 33 67

 

Dafné , composition de Wofgang Mitterer, direction musicale de Geoffroy Jourdain, mise en scène d’Aurélien Bory

Dafné , composition de Wofgang Mitterer, direction musicale de Geoffroy Jourdain, mise en scène d’Aurélien Bory

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© Aglaé Bory

 Les Métamorphoses d’Ovide ont fait la renommée de la nymphe Daphné, changée en laurier pour échapper à Apollon qu’une flèche de Cupidon a rendu fou d’amour. Ce mythe a inspiré bien des artistes dont, en 1627, Heinrich Schütz, initiateur en Allemagne du théâtre musical. De son Dafné, reste le livret du poète élégiaque Martin Opitz (1597-1639) mais la partition de cette pastorale a brûlé dans l’incendie de la bibliothèque de Dresde.

 Geoffroy Jourdain, directeur des Cris de Paris, passionné par les polyphonies de la Renaissance, en ressuscite la musique à partir de ce livret, avec une partition de Wolfgang Mitterer. Un compositeur aux registres variés, du contrepoint baroque, au jazz fusion et la l’électro-acoustique. Cette Dafné, né d’une étroite collaboration entre le compositeur et le metteur en scène, est un madrigal choral contemporain, où avec de nombreuses citations musicales, plane le fantôme d’Heinrich Schütz.

Les chanteurs sont à la fois narrateurs et protagonistes de cette histoire ;de leurs voix plurielles, se détachent parfois des solos ou duos. La musique et le chant sont distribués dans un dispositif acoustique multicanaux qui brouille la frontière entre sons directs et enregistrés…

 Au prologue, Ovide, revenu des Enfers, se vante: « C’est grâce à moi, que l’on aime comme il sied, et c’est à moi aussi, que l’on doit de ne pas aimer. ». Comme le montrera l’histoire de Daphné. Sur un très grand plateau tournant noir, figurant une cible géante, douze chanteurs-instrumentistes en costume sombre forment un chœur. Tantôt mixte, tantôt en deux clans : hommes et femmes. La mise en scène suit la dynamique d’une partition aux harmonies baroques, écrite pour voix, instruments à vent et percussions, traversée par des dissonances et prolongée par des échos électroniques.

 La symbolique de l’arc et de la flèche court tout au long du spectacle. Des flèches qui s’abattent comme une grêle divine depuis les cintres, quand Apollon et ses multiples viennent délivrer les bergers d’un monstrueux dragon,  au carquois de Cupidon, fils de Vénus. Ici incarné par un petit garçon. «Que fais-tu, enfant délicat, avec ces armes puissantes ? », se moque Apollon, malgré les mises en garde de Vénus. Cupidon frappera le prétentieux de son dard et le rendra follement amoureux de Daphné : « Vous verrez les larmes et les soupirs provoqués par le mal d’amour. » Aucune médecine ne pourra le guérir et la nymphe le fuit, représentée ici par une troupe de jeunes femmes chassant un cerf…`

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 Dans sa scénographie dépouillée, Aurélien Bory, joue de la géométrie circulaire du plateau et des couleurs. Le courbes et le cercles qui prévalent dans la décor de Pierre Dequivre, contrastent avec la verticalité des flèches. Du noir ambiant, se détachent le rouge de l’amour: la robe de Vénus et le costume de son fils, et les rayons blancs autour des têtes d’Apollon multiple.

Les chanteurs se rassemblent en lignes ou par petits groupes, toujours en mouvement sur des anneaux concentriques tournant indépendamment les uns des autres dans le même sens, ou non… Courses rapides et arrêts brusques alternent dans un ballet incessant où voix et corps s’enchevêtrent, sans effets anecdotiques pour accompagner la chasse au dragon d’Apollon, sa course derrière Daphné ou la métamorphose finale en végétal de la nymphe.

Figée à jamais dans sa carapace d’écorce, ultime refuge contre l’irrépressible désir masculin, cette vierge rebelle symboliserait le combat des femmes d’aujourd’hui. Cette création, inventive et épurée, portée par l’ensemble musical de Geoffroy Jourdain et la compagnie d’Aurélien Bory, a été chaudement applaudie et mériterait d’être reprise au-delà des quelques dates programmées.

 Mireille Davidovici

Le spectacle a été joué du 29 septembre au 7 octobre, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 2-4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris (IX ème) T. 01 53 05 19 19.

Les 20 et 21 janvier, Opéra de Reims (Marne) et le 27 janvier ,Atelier lyrique de Tourcoing (Nord).

Le 1er février, Opéra de Dijon (Côte-d’Or) ; les 15 et 17 février, Théâtre Garonne, Toulouse (Haute-Garonne).

 

 

 

 

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