Tangente de Nina Châtaignier, adaptation et mise en scène de Robert Rizo

Tangente de Nina Châtaignier, adaptation et mise en scène de Robert Rizo 

Selon le droit civil, trois cas de disparition de majeurs:  1) Non-présence : la personne n’est pas là mais aucun doute, elle est bien vivante et on désigne alors un représentant pour gérer ses biens et intérêts. 2) Absence: la personne a cessé de paraître à son domicile ou de sa résidence et on en est sans nouvelles. Dix ou vingt ans plus tard, on peut la déclarer comme décédée.
3) Disparition : décès certain ou quasi-certain, même si le corps n’a pas été retrouvé. Cela permet de déclarer rapidement le décès.
La bien connue recherche dans l’intérêt des familles n’existe plus mais a lieu une enquête de flagrance pour disparition inquiétante. L’absence n’est pas une disparition, laquelle est assimilée à un décès et la personne absente peut réapparaitre, quand et où, elle veut sans difficultés.

Dans notre douce France, 40.000 hommes et femmes disparaissent ainsi chaque année, plus ou moins longtemps et plus de 30.000 sont retrouvées. Restent environ chaque année 10.000 disparitions non élucidées et classées inquiétantes, dont environ huit cent mineurs. Un moyen relativement facile d’échapper à une situation sans issue d’origine criminelle, frauduleuse, économique, familiale  et/ou conjugale. Mieux vaut, après avoir vidé ses comptes en banque, cassé la puce de son portable pour ne pas être repéré, aller le plus loin possible de son domicile,  en France, voire à l’étranger..

Comme ici Elle (Justine Paillot), une jeune femme mariée à un chef entreprise et mère d’une petite fille; est sortie faire un tour mais a continué et pris un train. Bien consciente de les abandonner sans prévenir. Les disparitions volontaires ont quelque chose de fascinant et participant du mystère le plus absolu. Et une femme ou un homme peut ainsi accomplir le rêve de commencer une autre vie, même si l’illusion est toujours au bout du chemin…

Le théâtre met souvent en scène des personnages absents et dont on n’a aucune nouvelle. Ce qui était encore plus probable vu l’absence de communication et les fréquents naufrages Il y avait parfois des retrouvailles après reconnaissance: une cicatrice ou la fameuse « croix de ma mère » dans de nombreux mélos.
Et déjà Oreste dans l’Electre de Sophocle. Et Cédric Orain dans Disparu fait parler  une femme de son fils disparu pour des raisons inconnues et fait le récit de sa vie. Une sorte d’exorcisme, comme pour croire à un retour qui s’avère de plus en plus improbable. Ici, le mari de cette jeune femme essaye de trouver un minuscule indice qui permettrait de la retrouver… Anéanti par ce tsunami, il doit répondre aussi aux interrogatoires de la police et ment à sa petite fille en lui disant que sa maman est partie pour de grandes vacances… Mais il doit aussi continuer à travailler. Il imagine toutes les possibilités mais sans aucun résultat.

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Elle, de son côté (Justine Paillot) )s’est fait embaucher dans une boîte de nuit sordide comme entraîneuse, tout près de la prostitution. On la voit dansotter en mini-robe noire à paillettes, ultra-serrée d’une laideur absolue, puis faire une pipe au guitariste présent sur scène.
Et si nous avons bien compris, elle revient auprès de son mari à qui elle demande de lui pardonner. Et, en même temps, elle dit que sa fille ne la reconnaîtra plus et réciproquement. Sur cette pirouette finit, Tangente construite essentiellement sur des monologues.. Ceux du mari en veste et pantalon noir  (Robert Rizo), d’un débarrasseur (Edouard Michelon):i l n’a aucun état d’âme et son boulot consiste contre paiement, à aider quelqu’un à disparaître grâce à un réseau de passeurs. Le même acteur joue aussi en ombre, un inspecteur de police .
Elle, après cette incursion dans le monde la nuit, deviendra fleuriste…Malgré l’intérêt du texte (dont ce spectacle est une adaptation mais comment et pourquoi? la note d’intention ne dit rien là-dessus), la direction d’acteurs est faiblarde.Justine Paillot fagotée dans une courte robe noire pailletée n’est pas crédible une seconde et Edouard Michelon rame aussi. Seul, s’en sort très bien Robert Rizo.
Côté mise en scène et scénographie, cela tient encore d’un exercice de sortie d’école. Pourquoi ce tulle transparent pour figurer la boîte de nuit avec un guitariste qui semble s’ennuyer? Pourquoi ces petites vidéos sans intérêt, sinon pour permettre à l’actrice d’avoir le temps d’enfiler un pantalon de sport et des baskets comme dans Journal d’une femme de chambre récemment vu à la Huchette (voir Le Théâtre du Blog). Pourquoi ces sorties par la salle? Tout cela reste bien  approximatif.
Reste une écriture et un acteur à découvrir… Le spectacle, encore brut de décoffrage, peut être grandement amélioré mais à une condition sine qua non: revoir d’urgence; mise en scène et direction d’acteurs.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 octobre, Théâtre des Déchargeurs, 13 rue des Déchargeurs, Paris (Ier). T. :01 42 36 00 50.

Le texte est publié aux éditions Koïnè.


Archive pour octobre, 2022

Journal d’un femme de chambre d’Octave Mirbeau, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

Journal d’un femme de chambre d’Octave Mirbeau, adaptation et mise en scène de Nicolas Briançon

 Un roman-feuilleton (1900) de quelque cinq cent pages, déjà adapté au cinéma seize ans plus tard en Russie ! Puis par Jean Renoir, ensuite par Luis Bunuel (1964) avec Daniel Ivernel, Michel Piccoli et Jeanne Moreau, puis de nouveau par Benoît Jacquot,
Mais aussi de nombreuses fois au théâtre sous forme de monologue. Nicolas Briançon s’y colle cette fois-ci avec Lisa Martino, une actrice expérimentée qu’on a pu voir à la télévision dans
la série P. J.  mais aussi au théâtre dans Le Roi Lear, mise en scène d’André Engel, ou avec Michel Bouquet dans Le Roi se meurt. Et Nicolas Briançon l’avait mise en scène dans Jacques et son maître et N’écoutez pas, mesdames !

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Célestine, une jeune et belle domestique qui a déjà pas mal bourlingué de place en place, se retrouve dans un bourg normand chez le couple Lalaire. Et elle tourne les pages de sa vie dont elle parle avec finesse et lucidité pour raconter l’esclavage physique et mental des «gens de maison » comme on disait. Et pas si ancien qu’on le croit. Selon des témoignages fiables, chez les grands-bourgeois de l’avenue Henri Martin, Paris (XVI ème), dans les années 1950, les domestiques souvent nombreux (il y avait parfois au sixième étage, dix chambres, dites « de bonne » par appartement!) étaient nourris, habillés mais logés dans ces chambres non chauffées, sans eau courante ni sanitaires et… à l’éclairage commandé par les patrons.
Ces femmes de chambre, cuisinières, nounous, valets et/ou chauffeurs travaillaient du matin au soir, et même souvent le dimanche! Et recevaient, en guise de salaire, un peu d’argent de poche. Les « bonnes à tout faire » étaient haïes et/ou méprisées par l’épouse, et convoitées par le mari et les mâles de la famille. 

Ici la jeune Célestine est persuadée que Joseph, un jardinier mais aussi cocher, antisémite et sadique, a violé et tué une petite fille en forêt, et qu’il a aussi probablement volé l’argenterie de ses patrons. Mais ne voulant pas d’ennuis, elle ne dira rien. Et, quand ce Joseph, amoureux d’elle, ouvrira un petit café dans le port de Cherbourg et lui proposera de vivre avec lui, elle ne dira pas non, même s’il lui propose d’arrondir les fins de mois en la faisant monter avec les clients. Se prostituer: non. Mais elle semble dire qu’elle en a vu d’autres et qu’elle n’est plus à cela près… Elle sera donc serveuse et patronne:c’est déjà  la promotion!

Et en attendant, elle se défoule, très lucide, avec des mots qui claquent: «Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais, autant que les honnêtes gens, se console-t-elle. (…) Les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?… Esclaves de fait, avec tout ce que l’esclavage comporte de vileté morale, d’inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines. «
Bref, corrompue et fascinée par l’argent, elle ne vaut guère mieux que ses employeurs et aura tendance à reproduire le système proche de l’esclavage auquel elle a été soumise depuis l’adolescence. Et sans doute sera-t-elle aussi dure avec les pauvres filles de la campagne qui viendront travailler comme domestiques dans ce café sordide. Octave Mirbeau est écœuré par toute cette haute société pourrie : «On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage… Ah ! voilà une bonne blague, par exemple… »
Et il dénonce la vie de ces exploités soumis à des horaires infernaux, ce qui est en 1900, n’était pas rare. Les jeunes femmes, elles, étant le plus souvent aussi amenées à servir de chair fraîche au mari et à ses amis comme aux garçons de la famille, avec la bénédiction de la Sainte-Mère l’Eglise catholique, très compréhensible et toute puissante.

Cela se passe sur le petit plateau de la Huchette où se jouent depuis 1957 (sic)  La Cantatrice chauve et La Leçon d’Eugène Ionesco, dans la mise en scène du grand Nicolas Bataille disparu en 2008. Un cas unique dans le théâtre contemporain. Pourquoi ce titre La Cantatrice chauve ? Simplement, nous avait-t-il raconté dans les années 2.000, un soir, son assistante lui remet le texte d’un ami, L’Anglais sans peine.. Il lit la pièce de cet inconnu, la trouve drôle et la fait lire à ses acteurs après une répétition, dans un café, à côté du Théâtre des Noctambules, rue Champollion, tout près de la Sorbonne. Où furent donc créées cette Cantatrice chauve et La Leçon.A l’époque, pas encore de photocopieuses et les feuilles des textes ronéotypées collaient un peu entre elles. Un de acteurs avait sauté une page et en lisant, était passé de : cantatrice, à : chauve… Top là ! L’auteur et le metteur en scène avaient trouvé cela drôle et gardé ce titre inattendu… Une belle histoire, non ?

Bon, donc revenons sur la scène de la Huchette, une grande baignoire en zinc, une cheminée surmontée d’un miroir, une table ronde, des verres, une bouteille de et une chaise. Cela ne commence pas très bien : un régisseur arrive, en disant quelques mots, mettre des embrasses au rideau rouge. Et Lisa Martino, elle, prend son bain, en sort sans une goutte d’eau et se drape dans un grand velours noir….
Puis réapparait en corsage et jupe blanche.Très crédible en jeune femme de chambre, elle dit, sur scène et parfois dans la salle, avec une belle franchise, le texte souvent cru d’Octave Mirbeau. Mais pas bien dirigée par Nicolas Briançon: quand elle murmure, on ne l’entend plus et c’est dommage. Là il y a encore du travail en perspective! Côté mise en scène, rien de très réussi : rythme parfois lent, plateau singulièrement encombré et vidéos curieuses avec mains baladeuses, vagues et formes non figuratives qui n’ont rien à faire là… Sans doute pour laisser à l’actrice de mettre une perruque et un autre costume quand elle devient la patronne du bistrot!
Nous avons du mal à vous conseiller d’aller voir ce spectacle, vraiment trop approximatif… L’occasion peut-être de découvrir un petit théâtre historique et ce texte, encore incandescent un siècle après (mais vous pouvez aussi le lire!). Et voir cette actrice lumineuse à la belle présence. A vous de juger…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Huchette, 23  rue de la Huchette, Paris ( Vème). T. : 01 43 26 38 99. 01 43 26 38 9941 43 26 38 993 26 38 99

 

 

Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

 

Patriarcat par la Winter Family de Ruth Rosenthal et Xavier Klaine

Ils font de la musique à deux, à trois avec leur fille ou plus avec et pour des metteurs en scène et performeurs, dans des salles , squats ou l’église Saint-Eustache aux grandes orgues. Partout où cela leur semble juste, ils pratiquent aussi un théâtre documentaire sans concession. Ainsi dans H2 Hebron, Ruth Rosenthal faisait découvrir, en manipulant une simple maquette, ce que signifie la « stérilisation » de la rue principale d’une ville, où elle fait apparaître grâce à son jeu et à la musique: militaires, colons, et de fort rares Palestiniens.

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Elle s’attaque cette fois au Patriarcat et son compagnon la suit, bon gré, mal gré. Coup tordu, en apparences, et en fait, coup droit très bien frappé : elle a enregistré à son insu, toutes ses expressions et conduites machistes et misogynes, à la ville comme à la scène, puis elle les lui a fait écouter.  Une horreur, dit-il.
Que faire de ce matériau? Ils ont cherché et trouvé : Xavier Klaine va tout ré-enregistrer avec la tonalité froide de l’inventaire. Le centre du projet est cette basse continue sur laquelle ils construiront en direct leur musique.
Pas si simple : cette domination masculine inconsciente, intégrée et «naturelle», remonte au-dessus de toutes les tentatives musicales ou spectaculaires qui l’accompagnent. Et, coup de génie, ce processus montre d’emblée que cette domination n’est pas une affaire intime et familiale mais bien une question anthropologique. Françoise Héritier l’a dit depuis longtemps et on commence à l’entendre…

Sur scène, il y a donc sitar et clavier parfois déchaîné de Xavier Klaine, chant de Ruth Rosenthal, et, en invitée, flûte traversière de leur fille.  Et aussi un humour sans gêne ni tabou, avec un montage sonore inauguré par un énorme bruit de chasse d’eau et  les propos eux-mêmes, contre lesquels existent ces seul moyens de résistance: le rire, parce que c’est trop, ou la colère.  Quand Elle travaille en direct à la table de montage, Il ne se gêne pas pour interrompre et modifier. On voit Elle essayer un moment de yoga ou purifier l’air avec un encens, chercher à se « refaire » avec toute une cuisine de sorcière: herbes, potions, chaudron d’azote liquide produisant un nuage salvateur.
Ensuite, Elle pourra passer au monologue de la femme. Cette fois, elle s’adresse à nous et explore d’autres traditions de la création de l’humanité, d’égale à égal, sans serpent ni pomme. Cette méditation reste assez nébuleuse comme ce qui se passe sur le plateau. Mais nous sommes encore tellement sidérés par la première partie du spectacle, que nous acceptons de ne pas tout suivre. Un nouveau coup, en douce, de la domination masculine ?

Le monologue de la jeune fille est une longue et violente liste des noms des victimes et dates de féminicides depuis qu’ils sont répertoriés par des hommes, longtemps seuls détenteurs de l’autorité de l’écriture. Ces femmes sorties du “droit chemin », de l’obéissance au pouvoir masculin, sorcières, savantes, libres ou essayant de quitter le tyran qui refuse de laisser partir « sa chose ». Ou Mahsa Amini, la jeune Iranienne tuée récemment par la police pour un voile mal porté. Et l’orgue de Xavier, déguisé en énorme poulpe (un costume emprunté à un partenaire de la Winter family…), tonne et soutient par sa rythmique intense et répétitive la voix de la jeune fille, autant qu’il la surpasse, la forçant à se surpasser elle-même.

Il se passe beaucoup de choses sur scène et en dehors. Une performance multiple, parfois confuse, riche mais que le spectateur n’a pas toujours le temps de déchiffrer mais qu’importe… Patriarcat réussit l’exploit d’échapper à la démonstration, à la revendication, pour aller beaucoup plus loin et tout de suite jusqu’à l’évidence : la domination masculine est bien fondée sur des paroles et conduites qui coulent de la source, jamais tarie, d’un système social. Nous sommes sortie du spectacle, secouée, mais éclairée d’une connaissance théorique que nous avions peut-être déjà mais qu’ici nous avons vécue à cru, en voyeurs consentants et éclairés.
Winter Family, des artistes dont la vérité a besoin.

Christine Friedel

Jusqu’au 9 octobre, MC93, Bobigny, 9 boulevard Lénine, (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 60.

Les 12 et 13 octobre, Lieu Unique, Nantes (Loire-Atlantique).

Du 16 au 20 novembre, Théâtre National de Bretagne, Rennes ( Ile-et-Vilaine)..

Les 24 et 25 novembre, Festival Next, Lille (Nord).

Les 6 et 7 décembre au C.D.N. de Lorient. ( Morbihan).

Zébrures d’automne 2022 à Limoges

Zébrures d’automne 2022 à Limoges: Les Francophonies des écritures à la scène à l’heure d’Haïti

Le festival a établi son quartier général Place de la République avec une grande librairie sous chapiteau et, à quelques encablures de là, au foyer de l’Opéra, rebaptisé pour l’occasion : Archipel.  Coup de projecteur donné cette année, aux artistes issus de territoires insulaires ou ultra-marins. Notamment Haïti, avec une journée consacrée aux cultures de cette île, avec le lancement d’une anthologie: Nouvelles Dramaturgies d’Haïti. Avec en deux volumes, douze pièces d’auteurs dont aucun d’eux n’a encore deux fois vingt ans, dit Guy Régis Jr, à l’origine du projet avec sa complice Hélène Lacroix. Directeur du festival des Quatre Chemins à Port-au-Prince (voir Le Théâtre du Blog), il se réjouit de ce «qu’avec ce festival, on puisse parler d’un renouveau du théâtre haïtien. Il faillait rendre visible ce travail. » 

On retrouve publiés par Edisyon Chimen en Haïti, Gaëlle Bien-Aimé, lauréate du Prix R.F.I. Théâtre 2.022, avec Port-au-Prince et sa douce nuit. Dans Que ton règne viennedeux hommes qui ne se connaissent pas et réfugiés au coin d’une rue, cernés par le chaos d’une manifestation, se découvrent mutuellement, se rassurent. Leurs voix s’entrechoquent et disent au masculin les mécanismes de la violence des hommes sur les femmes, l’injustice des pouvoirs. En contrepoint de leurs courtes répliques, un chœur s’élève dans une langue ample pour donner voix au silence des femmes.

  Dans Avilir les ténèbres, Jean D’Amérique offre la parole à une femme dont les figures se démultiplient en un chant poétique pour dire son insolente résistance aux violences subies. « Je suis toujours en révolte, dit Jean d’Amérique, les personnages qui traversent mes textes sont dans cette mouvance.» « Je me sers de mes blessures pour écrire le monde » dit Rolaphton Mercure, auteur de Fuck dieu, fuck le vodou Je ne crois qu’en mon index où deux frères, bandits, militants politiques et amoureux de la même femme, s’affrontent verbalement. Ce texte, à la musicalité d’un rap, dénonce une société en proie au banditisme, à la corruption, à l’incurie politique: « Ici, on meurt jeune. Pas besoin de répandre le vent, la tempête est là. » 

  »On rit beaucoup, on fait de l’autodérision», dit Naïza Fadianie Saint-Germain, qui dans Purgatoire, n’a pas froid aux yeux: la présumée virginale Juliette Capulet de William Shakespeare y côtoie des femmes scandaleuses comme Linda Lovelace, star du porno et héroïne de Gorge profonde, Lili Elbe, première transsexuelle opérée connue  et Tamar, figure biblique de la vengeresse, bafouée et répudiée. Ici, pas de biographies savantes mais des prétextes à tisser une comédie irrévérencieuse sur la sexualité féminine.

Comme cette jeune autrice, Djevens Fransaint, qui, avec Bal de l’incontinence développe un style loufoque, héritier de l’absurde d’Eugène Ionesco, sur fond de famille déchirée. Le père apparaît comme un tyran dérisoire dans un univers sombre où le rêve, la mort ou encore la mémoire, seraient les seules échappatoires. Une gaie et salutaire désespérance avec laquelle Djevens Fransaint tisse un théâtre contre l’oubli. 

Tout aussi déjantée, Des Fous en apothicaires étales de Ducarmel Alcius. Sur une place publique, trois fous en blouse de médecin et trois folles avec des poupées dans les bras. Il y a Marx, Mona Lisa, Mona Lisa sans fard et une faiseuse de rêves… Des récits et impressions en vrac racontent la misère, les viols et les meurtres… Dans la veine absurde aussi avec  Un an, un jour après la mort, James Saint-Félix montre devant un cercueil vide, deux amis d’enfance que leurs idées séparent, face aux politiques violentes et aux d’affrontements entre civils et policiersSont-ils morts? Condamnés Seront-ils un jour apaisés? Qu’attendent-ils? Sont-ils une seule et même personne? La question reste ouverte.

D’autres pièces empruntent davantage à la tragédie comme Vidé mon ventre du sang de mon fils d’Andrise Pierre où une mère pleure la mort de son fils. Telle Antigone, elle se fait l’adversaire du silence mais, à l’inverse de l’héroïne de Sophocle exécutée pour avoir donné une sépulture à son frère, cette mère veut retrouver et déterrer le corps de son fils qu’ on a fait disparaître pour cacher la vérité et protéger les assassins.

Avec Gouvernance de France, Medeley Guillou nous emmène aussi dans le chaos d’un pays et d’une famille sans pilote père dans la tourmente, mère en plein désarroi, et enfant qui erre faute d’avoir pu naître. Esprit pur et corps inachevé, il devient une âme rebelle. Dans Pour que le monde s’en souvienne d’Erikon Jeudy, il y a aussi un fils  assassiné : la mère, le père et la belle-fille doivent trouver des voies pour relier les vivants et les morts. Et devant certains deuils, la raison doit céder la place aux forces occultes comme consolation.

Dans ces pièces, la plume est ici une arme pour vaincre le silence et trouver des espaces de liberté : «Le pays d’où je viens, dit Guy Régis Jr. , leur mentor, est complètement en ruines mais chacun peut écrire dans son coin. Au-delà d’une esthétique du délabrement, répondent par l’urgence l’ici et le maintenant de la beauté. »

Parmi cette anthologie, deux textes en créole non traduit: «Une des langues francophones parlée par quinze millions de personnes entre les Caraïbes et la Réunion. Et seulement 10% de la population haïtienne maîtrise le français. Ce qui a fait débat, lors une rencontre sur Le mouvement de la créolité. «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. », écrivaient déjà en 1989, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Constant dans Eloge de la Créolité. Ce manifeste controversé invitait à regarder le monde autrement qu’avec les yeux de l’Occident ou de l’Afrique. Qu’en est-il aujourd’hui? Pour l’artiste guadeloupéenne Stéphanie Melyon-Reinette:  «Chez nous, être créole est considéré comme une insulte et renvoie à l’esclavage et à la créolisation de l’Africain dans la plantation : «On écrit et parle créole, mais je ne le suis pas. ». Selon Guy Régis Jr., les Haïtiens se réclament aujourd’hui de la «mondialité» :« Ils écrivent pour se faire entendre par le reste du monde, car plus de la moitié de la population vit à l’extérieur de l’îme, principalement en Amérique. » 

Joan Monga, historien du marronnage et de la créolisation à la Réunion, introduit des nuances historiques et pense que la créolité est l’expression complexe d’une culture en mutation : «Edouard Glissant la pensait à partir de la Martinique dans le contexte historique de la décolonisation, comme à l’époque, le Parti communiste réunionnais. Aujourd’hui, il faut plutôt considérer comment les processus de créolisation évoluent ou s’enrayent. On pourrait aussi parler de créolisation en Seine-Saint-Denis.» 

Le concept de négritude s’oppose-t-il aujourd’hui à celui de créolisation, en cela que ce dernier exclut l’Afrique ? » demande l’animateur du débat, Jean-Erian Samson, rédacteur en chef de la revue haïtienne des cultures créoles DO-KRE-I-S… Une vaste question qui appelle des réponses multiples selon le lieu d’où l’on parle… Nous reviendrons sur les spectacles des Zébrures d’automne, en particulier la création remarquée de L’Amour, telle une cathédrale ensevelie de Guy Régis Jr. Une pièce reprise en novembre au Théâtre de l’Aquarium à Paris.

Mireille Davidovici

Les Zébrures d’automne ont eu lieu du 21 septembre au 1 er octobre. 

Les Francophonies des écritures à la scène,11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 33 33 67.

 

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