Lumen, chorégraphie de Jasmine Morand

Lumen chorégraphie de Jasmine Morand

 Nous avons découvert cette chorégraphe à la Swiss Dance Week avec un solo intense, Aria. Ici, treize danseurs se déploient dans le noir avant d’arriver progressivement vers la lumière. D’abord un magma chaotique grouillant… En émergent à la lueur de projecteurs latéraux, un bras, une jambe, un torse… On les dirait en perdition, oscillant sur un radeau et dans le fracas persistant de la musique de Dragos Tara et on croit entendre le vent, la mer, une avalanche, un tremblement de terre…

LUMEN_PS©GregoryBatardon_03«Lumen, dit Jasmine Morand, est né d’une promesse intime de mon enfance, où comme une évidence, j’avais saisi que l’obscurité gardait pour elle la beauté du monde.» L’artiste explore cet espace et son écriture, à la manière d’une broderie. Elle joue de textures et volumes qui se forment et se résorbent, et utilise les règles de l’optique pour construire une sorte de lanterne magique où dansent des ombres. La scène, modulable et inclinable en différents plans et hauteurs, se reflète dans le miroir lui aussi incliné pour une lecture frontale des images projetées.

 Dans cette traversée de l’ombre, à l’éblouissement, du noir au blanc, chaque spectateur, entre ce qu’il imagine et ce qui se laisse voir, aura projeté ses rêveries sur ces images mouvantes. Lumen (lumière en latin) désigne l’unité du flux lumineux mais on pourrait aussi entendre phonétiquement, « l’humaine » condition. La pièce qui prend racine dans l’obscurité, nous raconte une humanité au bord du monde et s’agrippant pour ne pas sombrer. Puis dans un effet de bascule, les danseurs vont sortir de leur reflet illusoire, de cette caverne platonicienne qu’on croirait le vrai monde, pour devenir des corps réels en plein jour. Lumen peut fasciner autant que lasser, mais il faut reconnaître l’habile et singulier tissage de Jasmine Morand. Une artiste à suivre.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 janvier au Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue de Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77


Archive pour janvier, 2023

Les Géants de la montagne d’après Luigi Pirandello, adaptation d’Adèle Chaniolleau et Lucie Berelowitsch,mise en scène de Lucie Bérélowitsch 

Les Géants de la montagne d’après Luigi Pirandello, adaptation d’Adèle Chaniolleau et Lucie Berelowitsch,  mise en scène de Lucie Bérélowitsch 


La dernière pièce du grand dramaturge sicilien mort en 1936 avait été montée en France par Giorgio Strehler (un  grand souvenir de théâtre), puis en 81 par Georges Lavaudant et en 2015 par Stéphane Braunschweig (voir Le Théâtre du Blog). Laissée inachevée, elle n’a pas de dernier acte. Son auteur avait commencée à l’écrire en 28 et la considérait comme son chef-d’oeuvre : “La tragédie de la Poésie dans la brutalité du monde moderne”.
En filigrane, les étranges rapports avec Mussolini de Luigi Pirandello qui avait en vain espéré que le dictateur soutienne son Teatro d’Arte à Rome mais le dictateur le fera fermer en 1928! L’année justement où le dramaturge commençait à écrire ces Géants de la montagne. Et six ans plus tard, sa Fable de l’enfant échangé, qui irritait le pouvoir mussolinien, avait été interdite.

©x

©x

Il s’agit bien ici, non de la pièce originale mais d’une » adaptation » mais où le texte a été sérieusement  élagué…  Luigi Pirandello écrivait à Marta Abba, la jeune actrice dont il était amoureux : «Les Géants de la montagne sont le triomphe de la Poésie, mais en même temps la tragédie de la Poésie dans la brutalité de notre monde moderne » Cela se passe dans les montagnes une vieille villa avec une longue table en bois pour dix convives, une petite scène et des plantes vertes un peu partout… Une belle scénographie poétique, à la fois hyperréaliste et délirante (ce qui n’est pas incompatible) imaginée par Hervé Cherblanc.

Une actrice, l’aristocrate Ilse arrive dans une maison abandonnée avec sa troupe de comédiens; elle croit avoir trouvé un endroit pour mettre en scène La Fable de l’enfant échangé, la pièce d’un jeune poète qui s’est suicidé par amour pour elle. « La vie que je lui ai refusée, dit-elle, je dois la donner à son œuvre ». Mais la troupe est sans moyens et dans cette maison, vivent des marginaux à l’abri du monde extérieur. Avec Cotrone, leur chef, ils vont essayer de persuader Ilse de renoncer à ce projet. Pour lui, il ne faut pas attendre grand chose du public… Dans ces montagnes, il y a une liberté et une utopie communautaire pré-soixante-huitarde chèrement acquise et loin de là, la vie urbaine avec son lot de compétions et donc de violences. La pièce s’interrompt quand les Géants vont arriver.

Cotrone affirme que “la vérité des rêves est plus vraie que nous-mêmes” et propose à ceux qui squattent dans une maison, de vivre selon sa vérité à lui, c’est à dire dans la folie d’un rêve : un thème cher à l’auteur chez qui la réalité et l’onirisme font toujours bon ménage. «Nous sommes ici comme aux lisières de la vie, Comtesse. Sur un ordre, les lisières se relâchent, l’invisible s’insinue, les fantômes s’exhalent. Rien de plus naturel. Il se produit ce qui normalement se produit en rêve. Avec moi cela se produit aussi en état de veille. Voilà tout. Les rêves, la musique, la prière, l’amour… Tout l’infini qui se trouve dans le cœur des hommes, vous le trouverez à l’intérieur et autour de cette villa. »  Métaphore du capitalisme brutal, sera cassée la petite troupe d’Ilse… Nous retrouvons ici, comme dans sa merveilleuse nouvelle Cédrats de Sicile, devenue une aussi merveilleuse courte pièce, l’opposition entre un pays encore très pauvre et rural,  et la civilisation urbaine industrielle du Nord, très à l’aise, voire riche habitant de somptueuses villas.

D’un côté, Cotrone, un misanthrope opposé à la modernité, et de l’autre, Ilse pour qui l’art doit s’adresser aux autres et elle se battra avec rage. L’opposition Cotrone/Ilse : un vieux débat pour Luigi Pirandello. A quoi peut servir l’art? Est-il compatible avec une société florissante et matérialiste? En cette époque de tangage économique, le monde capitaliste dominant qui règne sur les cours, de Bourse, les médias, l’édition et l’art en général, ne fait aucune concession. Au pied du médiocre Bouquet de tulipes de Jeff Koons près des Champs-Elysées et de la Présidence de la République : tout un symbole ! Des SDF essayent de dormir sous des tentes malgré le froid et l’humidité. Coût de l’opération cornaquée par Anne Hidalgo, maire de la capitale : plus de trois millions d’euros:.Jeff Koons a fourni le seul dessin mais la réalisation a été à la charge de pauvres petites entreprises comme celles de Bernard Arnault, Xavier Niel, etc. qui bénéficient en plus d’une réduction d’impôts de soixante pour cent…

Revenons à ces Géants: il n’y a plus ici plus qu’un schéma de cette pièce aussi fascinante que complexe, certains diront: injouable. Avec une fin où selon Pirandello, «les Géants sont venus au spectacle après un banquet colossal, ivres et féroces, et quand l’actrice se dresse pour la défense de l’œuvre d’art, ils l’écrasent, elle et ses compagnons, comme des jouets.»En fait, il s’agit moins  ici d’une adaptation scénique que d’un récital poético-musical pour lequel, après Antigone (voir Le Théâtre du Blog) Lucie Bérélowitsch a de nouveau fait appel aux Dakh Daughters, les célèbres musiciennes et chanteuses ukrainiennes: Natacha Charpe, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomia Melnyk et Anna Nikitina. Elles occupent en majorité le plateau et il y a, comme en mineur, l’intervention des acteurs Marina Keltchewsky, Roman Yasinovskyi. Et de leurs camarades français: Jonathan Genet, Thibault Lacroix et Baptiste Mayoraz.

Cela ne commence pas très bien avec des vrombissements de basses -très stéréotypés et sans aucun intérêt comme ces jets de fumigènes, lesquels se répèteront sans raison. Et on demande bien pourquoi Lucie Bérélowitsch, ne résistant pas à une mode actuelle, a équipé tous ses interprètes de micros H.F et a plongé la scène dans la pénombre… Sans doute pour vouloir faire dans le mystère et le poétique ?
Raté: comme cette salle est réputée pour son acoustique approximative, on ne voit pas bien quel personnage parle et le dialogue, la plupart du temps surtitré à grande vitesse « bénéficie» d’une bouillie sonore textuelle et musicale exaspérante. Cela fait quand même beaucoup d’erreurs. C’était une première mais bon, une première n’est pas une répétition générale et un spectacle doit être prêt. Le texte poétique de cette œuvre insolite n’est absolument pas, comme le jeu des acteurs, mis en valeur. Et les surtitrages passent à l’allure d’un TGV ! Ces deux heures sont donc un brin longuettes. Nous resteront quand même les belles images de cette maison insolite et la présence des Dakh Daughters. Et ce n’est pas rien !
Le spectacle peut encore évoluer et être amélioré mais d’abord, il faut absolument que la metteuse en scène resserre les choses, revoit d’urgence la dramaturgie et la balance musicale. Bref, il y a encore du boulot en perspective! Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 13 janvier, au Théâtre National de Bordeaux-Aquitaine, salle Antoine Vitez.

 Et du 19 au 21 janvier au Centre Dramatique de Vire- Normandie (Calvados).

Danse macabre
 des Dakh Daugthers qui a pour thème la guerre en Ukraine et qui avait été présenté à l’Odéon-Théâtre de l’Europe en juin dernier, sera repris au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, du 24 mars au 2 avril.

 

L’Orage, d’Alexandre Ostrovski, adaptation Laurent Mauvignier, mise en scène Denis Podalydès

L’Orage d’Alexandre Ostrovski, adaptation de Laurent Mauvignier, mise en scène de Denis Podalydès

La malédiction d’être née femme: c’est le destin de Katia Kabanova qui trouvera son apothéose avec un opéra éponyme (1921) du compositeur tchèque Leos Janacek, inspiré par L’Orage, une pièce d’une actualité évidente avec la naissance du mouvement Me Too: ce drame écrit en 1859, reste terriblement contemporain…
Un village banal au bord de la Volga où un riche marchand et petit oligarque  joue les tyrans mais ses habitants raillent ce Moscovite. Ici et maintenant, ce serait un Parisien, égaré là à la suite de revers de fortune… Un mari ordinaire, amoureux de sa femme mais d’abord et avant tout, soumis à une mère autoritaire, qui s’évade dans la boisson.
Dans ce village, habite aussi Katia, vacillant entre la tendresse conjugale et l’appel du large, celui de la grande ville là-bas, au-delà du fleuve immense. Un appel aussi tout proche… en la personne du citadin Boris. Rêverie et tentations, Varvara, la belle-sœur insoumise, les saisit au vol pour cacher ses amours et plaisirs. Où l’on voit les effets paradoxaux mais prévisibles de la répression maternelle… Banal, décidément.

©x

©x

Grâce à l’adaptation de Laurent Mauvignier, nous oublions le mélodrame pour une comédie tragique donnant corps au malheur de Katia et à cette petite société. Alexandre Ostrovski décape les comportements, tout en soulignant la part d’humanité de chacun. Le marchand est d’autant plus tyrannique, qu’il craint le diable, l’orage et sa propre faiblesse. «Innocemment», le mari bat sa femme mais quoi, c’était juste une gifle! Et il s’est excusé. «Naturellement » et à ses dépens, la mère autoritaire s’est faite garante d’une tradition qui opprime les femmes: cela a toujours été comme ça et le sera toujours… À ce mal de vivre tournant à la méchanceté, et  à la médiocrité environnante, Kouliguine, philosophe de village, répond par la modestie et la bienveillance: oui, si l’on osait utiliser un paratonnerre, on ne prendrait plus l’orage pour une punition divine. Oui, si l’on ouvrait les yeux, on regarderait la beauté de la Volga au lieu de s’épuiser en querelles et persécutions mutuelles.
Et Katia? Elle est au centre mais ne trouve pas sa place… Avec Mélodie Richard, elle nous apparaît fragile, disponible aux autres: mari, amant, terrible belle-mère. Mais le moment n’est pas encore venu et au village, aucun ne l’écoute, ni le la voit vraiment.  Philippe Duclos apporte quelque chose d’aérien et poétique au personnage de Kouligine. Nada Strancar fait de la mère et veuve, une bombe d’énergie vitale comprimée par la frustration. Et il y a pour incarner les autres personnages avec une énergie simple et juste: Cécile Brune, Leslie Menu, Dominique Parent, Thibaut Vinçon, Francis Leplay, Laurent Podalydès, Julien Campani et Geert van Herwijnen. Réunis par le chant au début du spectacle en une sorte de chœur villageois, ils cherchent ensemble la mélancolie et la gaîté d’une  âme russe rêvée.
Le metteur en scène et Eric Ruf, le scénographe forment un duo parfait. Nous avons rarement vu un décor changer  suivant la situation et le jeu des comédiens, avec un tel degré de précision et d’invention poétique. Un regard donne au panorama sur la Volga (une magnifique photo de Thibaut Cuisset) toute l’immensité de la Russie. Et une bande de garçons perchés sur un même élément font le mur du jardin qu’on escalade pour se moquer du voisin. Et ces visions d’un ennui sans fin fonctionnent : on y croit, on y est…

Ensuite, toutes les transformations sont possibles, de deux dimensions, à trois et pourquoi pas à quatre : le décor joue comme, et avec, les comédiens. La mise en scène elle-même comporte des trouvailles qu’on ne révélera pas, pour laisser au spectateur le plaisir de la découverte. Les lumières de Stéphanie Daniel et les sons de Bernard Vallery -présent sur scène avec sa guitare mais aussi en Zeus électronique préposé aux effets de tonnerre- atteignent avec la même précision, une même densité poétique.

Denis Podalydès avait joué dans La Forêt, mise en scène à la Comédie-Française par Piotr Fomenko en 2003 et dans cette même Forêt: un téléfilm d’Arnaud Desplechin (2014) et il s’était donc familiarisé avec l’univers d’Alexandre Ostrovski. Nous redécouvrons aujourd’hui avec bonheur ce grand classique, libre, puissant et d’une évidente actualité, écrit par le fondateur du théâtre russe au XIX ème siècle.

Christine Friedel

Spectacle vu le 7 janvier, au Théâtre-Cinéma Paul Eluard, Choisy-le-Roi (Val-de-Marne).

A partir du 12 janvier, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

 

 Amoureaux, texte et mise en scène de Thelma Trébel

 Amoureaux, texte et mise en scène de Thelma Trébel

 Aux quatre coins de la scène, un escabeau, et au centre, des corps endormis enchevêtrés. Le public regarde étonné comme devant un beau tableau, cet instant d’immobilité et d’attente. Que viennent faire ces escabeaux aux côtés de ces êtres dans les bras de Morphée? Dans un même espace-temps, deux mondes dramatiques opposés : celui de l’imaginaire poétique, de nos rêves, nos désirs et celui impitoyable de l’entreprise et du travail.

©x

©x

Ce spectacle tout en intelligence, drôlerie et sensibilité, nous offre un récit composée de  deux histoires, non étrangères l’une à l’autre mais issues d’univers opposés: l’un enchanteur, et l’autre réaliste. Mythologie et existence: Tetis: «Mais enfin, Picknocline, on ne peut pas tomber amoureux de l’eau. » Picknocline: « Si.(…) C’était l’histoire d’un type qui ne pouvait pas s’empêcher de regarder son reflet dans un lac. Ou un puits, je ne sais plus. Tellement absorbé par son reflet, qu’il aurait pu se noyer dedans. »

Ici, mélancolie et féérie, humour et dérision, théâtre dans le théâtre ! La création sonore, la musique, comme les lumières, participent à cette représentation de l’étrangeté de l’amour, de la mort et/ou à la pression du travail, de la crise économique et écologique, de nos peurs ! D’un tableau à l’autre, le temps des origines se croise avec celui de notre société occidentale consumériste. L’écriture imagée et surprenante d’invention et de richesse thématique nous invite à une traversée aquatique de l’existence et et des méandres de l’âme humaine: assez inattendu, et non sans humour… Picknocline: «Moi, je trouve que Amoureaux, ça fait plus «amoureux de l’eau » ». Célestin: «L’eau est le reflet de notre âme. »
Sur les bords de l’eau -elle possède comme dans la vie, un rôle capital dans cette fabula- se trouve une usine de traitement de l’eau: Gouttagoutte et son univers impitoyable de l’entreprise.  Gouattagoutte, n’arrive plus à rendre potable le verre d’eau n°42 ! Plus d’eau consommable : il y a  urgence, face aux gens qui meurent de soif !

 Ce premier spectacle de Thelma Trébel et de la compagnie T.R.U.C, d’une rayonnante énergie, est d’une qualité dramaturgique incontestable. Nous ressentons le plaisir avec lequel les interprètes s’emparent de ce texte singulier, organique, sensuel et aux belles métaphores. L’enchaînement rythmé des situations et les mots parfois inventés à la saveur poétique, la construction des personnages et de l’espace-temps, la vivacité des comédiens… témoignent d’une réflexion approfondie sur le discours dramatique et l’écriture théâtrale. Texte et mise en scène sont d’une habileté dramatique peu ordinaire, avec des trouvailles épatantes. Entre autres, celle, astucieuse, des noms des personnages qui passent d’une histoire à l’autre. Celui d’une déesse ou d’un dieu, d’un phénomène scientifique, comme « Picknocline » ou d’un prénom d’aujourd’hui courant comme Henri, ou plus poétique comme Jade ou Ondine…Comme un dédoublement ou un vice et versa du même personnage évoluant d’ une époque intemporelle à celle de notre XXI ème siècle. Dans un des récits, Volga, le nom bien connu du fleuve, devient Oscar, le nouvel employé de l’usine Gouattagoutte, Picknocline prend le prénom de Jade, cheffe d’entreprise. Et celui de Naïa, d’origine arabo-indienne, divinité des rivières et des sources, prend celui d’Ondine, une cliente. Tetis, celui de Célestin employé de longue date dans l’entreprise. Et Odity devient Henri, l’homme à tout faire chez Gouttagoutte.

 L’art du théâtre est aussi la recherche d’une autre langue pour mettre en scène l’histoire humaine avec ses sentiments et conflits. Toujours les mêmes et toujours différents comme les couleurs de l’eau, rythmant cette histoire d’eau riche en théâtralité ! Amoureaux met à l’honneur l’imaginaire et la poésie, l’amour, l’alliénation  du travail en entreprise, dans une réalité transfigurée. Une belle découverte !

 Elisabeth Naud

 Jusqu’au 19 janvier, Théâtre Darius Milhaud, 80 allée Darius Milhaud, Paris ( XIX ème) T. : 01 42 01 92 26.

Un Mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev, traduction de Michel Vinaver, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Un Mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev, traduction de Michel Vinaver, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Ecrite en France entre 1847 et 1850, cette pièce précède celles de Tchekhov mais en a déjà le goût. « Son auteur,, dit Clément Hervieu-Léger, nous fait découvrir un microcosme où chaque être a sa part dans les perturbations sur la communauté et, où le moindre trouble intime d’un bouleverse tous les autres. Ce huis-clos fait écho, sans jamais parler de ce qui se passe autour, à un extérieur qui vient faire vaciller un ordre établi, fragile bien que séculaire, et traversé de l’intérieur par une profonde aspiration à la liberté de tous, dont Alexei est un révélateur.»

© J. Parisot

© J. Parisot

Ce petit monde de nantis s’ennuie : Natalia est mariée à Arkady, plus occupé par ses affaires que par son épouse. Rakitine voue un amour platonique à Natalia. Anna ,la mère d’Arkady, veille à ce que rien ne change dans ce microcosme au fragile équilibre, aidée par une gouvernante, Lizaveta.
Athanase, un célibataire endurci veut épouser Véra, une jeune innocente orpheline de dix-sept ans, adoptée par Natalia, et dont le docteur Ignace se fait le porte-parole. Durant toute la pièce comme chez Tchekhov, le docteur et ami de la famille, qui est aussi amoureux de Lizaveta, va observer les bouleversements dans ce petit monde. Et un séduisant tuteur, Alexei, venu de Moscou, s’occupe de Kolia ,le jeune fils de Natalia. Dans cette campagne tranquille, Natalia et Vera tombent amoureuses d’Alexei.

Le metteur en scène nous brosse avec délicatesse le tableau de sentiments contrariés. Cela donne l’impression de feuilleter Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes: « ADORABLE. Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l’être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable!  » Un mot qualifiant bien ici le sentiment de Rakitine pour Natalia : une relation ambigue qui les arrange.
« ANGOISSE.  Le sujet amoureux, au gré de telle ou telle contingence, se sent emporté par la peur d’un danger, d’une blessure, d’un abandon, d’un revirement-sentiment qu’il exprime sous le nom d’angoisse. » Ce qui envahit Natalia devant l’irruption brutale de son amour pour Alexei, un état qu’elle n’a jamais connu auparavant.
« DÉPENDANCE. Figure dans laquelle l’opinion voit la condition même du sujet amoureux, asservi à l’objet aimé.» Ici, tous les personnages essayent d’échapper à une dépendance amoureuse, qui risquerait de nuire à leur statut social.

Nous sommes emportés par cette petite musique des âmes, grâce à la direction d’acteurs de Clément Hervieu-Léger. Daniel San Pedro est très convaincant dans le rôle du docteur, maître du jeu d’échecs de ces états amoureux. Louis Berthélémy, Clémence Boué, Jean-Noël Brouté, Stéphane Facco, Isabelle Gardien, Juliette Léger, Guillaume Ravoire, Mireille Roussel et Nathan Goldsztein, Lucas Ponton, Martin Verhoeven(en alternance) interprètent leurs personnages avec une grande vérité et une belle sensibilité.

Le metteur en scène a sans doute pensé à des films comme  Violence et Passion  et  Mort à Venise  de Luchino Visconti. Il y a ici un côté sépia et un autre temps dans un été qui se meurt. Nous avons passé une soirée de vrai théâtre fondé sur un beau texte, un jeu d’acteurs et une mise en scène à l’écoute des tourments vécus par ces personnages.

Jean Couturier

Jusqu’au 4 février, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 2-4 Square de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris (IX ème) . T. : 01 53 05 19 19.

 

Les Etoiles, texte et mise en scène de Simon Falguières

Les Etoiles, texte et mise en scène de Simon Falguières

Nous vous avions parlé (voir Le Théâtre du Blog) du Nid de cendres, une longue mais formidable épopée scénique de ce jeune auteur et metteur en scène qu’il a créée au dernier festival d’Avignon et qui sera prochainement reprise au Théâtre des Amandiers dans une version plus courte et une intégrale.
Ici, Ezra, un jeune poète, vit avec ses parents et son oncle Jean dans une petite maison. « J’étais né de Pierre et de Zocha. D’un amour sans étreinte. D’un amour inégal comme toujours. J’étais né, seul enfant, dans une maison blanche, au fond d’une impasse que l’on nommait : l’allée aux Cerisiers. J’ai grandi sans frère. J’ai grandi avec l’Oncle Jean, le frère de maman. L’Oncle Jean avait un front trop grand. On le disait bête. Il n’avait jamais pu sortir, jamais pu lire, jamais pu serrer une femme dans ses mains, dans ses pattes. L’Oncle Jean avait des pattes pour bâtir seulement des meubles ou bien des figures de bois. Des visages qu’il peignait avec du charbon et des gouaches tôt le matin avant de faire les petites tâches. »
Et il les 
nomme : Madame le soleil, Monsieur la mer, Madame la guerre, Madame la poésie. Un jour, la mère d’Ezra meurt. L’oncle Jean fabrique le cercueil, le père jardinier arrange des fleurs, mais Ezra ; le jour de l’enterrement, il lui est impossible de dire quelques mots au micro sur celle qu’il vient de perdre à jamais. Sarah, une voisine amoureuse du jeune poète, lui offre un oiseau noir mais il chante seulement dans la nuit noire et sous le ciel étoilé.

©x

©x

Anéanti par ce deuil, Ezra va s’enfermer dans sa chambre et sur une sorte de lit blanc-radeau, commence alors pour lui un voyage onirique d’une cinquantaine d’années où il retrouvera des personnages extravagants dont Sarah, son amante, Macha, leur fille d’Ezra, Kowagountata Papo, Ezra enfant: Elle s’appelle Kowagountata Papo ! Zocha: Qui c’est ça ? Kowagountata Papo ? Ezra enfant: C’est une déesse ! La même que Poséidon ! La déesse de la mer mais chez les Indiens ! Zocha: Mais c’est un homme Poséidon, mon chéri… Avec une grosse barbe et un gros trident d’homme. Ezra enfant: Ce n’est pas ce qu’a dit tonton Jean. »Il y a aussi Le Chien, L’Oiseau Nuit que lui offre Sarah, Le Roi et la Reine de conte, devenus projectionniste et caissière d’un cinéma minable sur une île suédoise, Ingmar Bergman que joue Simon Falguières, Monsieur Dieu et Madame Leponcois.

Mais Un jour, la mère d’Ezra meurt. L’oncle Jean fabrique le cercueil, le père jardinier arrange des fleurs, mais Ezra ; le jour de l’ enterrement, il lui est impossible de dire quelques mots sur celle qu’il vient de perdre à jamais.
Grâce à une direction d’acteurs très serrée, tous ces personnages hors normes sont curieusement tout à fait crédibles. C’est un peu la marque de fabrique de Simon Falguières. Merveilleusement interprétés par John Arnold et Agnès Sourdillon qui, entre autres, interprètent le Père et la Mère, mais aussi par Mathilde Charbonneaux, Simon Falguières, Charlie Fabert, Pia Lagrange, Stanislas Perrin et Emma Lagrange.

Impossible mais surtout inutile de raconter cette pièce où l’espace et le temps se bousculent dans une saga baroque, celle d’un monde imaginaire que s’est construit Ezra.Nous vous laisserons le plaisir de découvrir ce conte poétique qui a a pour thèmes essentiels, la quête du bonheur mais aussi l’acte de création. Un conte dans la lignée de Peer Gynt, à la fois comédie farcesque mais aussi épopée.
Ici, aucun temps mort et les épisodes s’enchaînent avec fluidité comme dans Le Nid de cendres. Et il y a un moment formidable: celui d’un court-métrage tourné en super 8 avec les acteurs de la pièce projeté sur un grand drap tenu par deux grande barres de bois. « La pièce est placée sous l’égide d’Ingmar Bergman, cinéaste mais aussi metteur en scène et directeur de théâtre que  je joue ici  dit Simon Falguières et que j’aime passionnément. Il adorait les marionnettes, il y jouait étant enfant, comme le petit Ezra. Fanny et Alexandre, film que j’aime le plus au monde,  déjà présent dans Le Nid de cendres. Et nous le retrouvons ici. Bergman est même présent, au-delà du personnage que j’incarne dans la pièce, dans ma façon de travailler. Dans Laterna Magica, il décrit son rapport à la répétition, à la préparation de ses créations et je me suis rendu compte que ma façon de travailler en était très proche. Tout était très préparé en amont, presque de façon maniaque pour que, dans cette forme très dessinée, les acteurs et actrices puissent vibrer. »

Nous nous perdons quelquefois dans ce dédale poétique mais cela fait partie du jeu.. Simon Falguières réussit à nous y emmener, grâce aussi à la très remarquable scénographie d’Emmanuel Clolus qui avait aussi imaginé celle du Nid de cendres, avec un extérieur qui s’ouvre pour donner vie à la chambre d’Ezra. Il y a de belles sculptures totems, une armoire faisant aussi office de porte. Le dispositif rappelle la devenue mythique réalisation jardin/rue conçue par Christian Bérard pour L’Ecole des femmes, mise en scène de Louis Jouvet. Et il lui offre un merveilleux terrain de jeu avec portes, fenêtres éclairées, le tout manipulé à vue par les acteurs et les techniciens. Emmanuel Clolus a bien saisi toute la poésie du texte et il lui offre le tremplin nécessaire pour se déployer.

Scénographie, direction d’acteurs au cordeau et virtuosité du jeu, unité de la mise en scène avec, tous de grande qualité: les lumières de Léandre Gans, la création sonore de Valentin Portron et les costumes de Lucile Charvet. Le public, majoritairement jeune, ce qui est rare de nos jours au théâtre, accepte très vite de se laisser embarquer dans cette odyssée et il y a eu juste une désertion. Certes, il faut aller jusqu’à la Cartoucherie (et ce jour-là, point de navette!) et même s’il y a quelques moments un peu moins solides, ne ratez pas l’occasion de voir ce spectacle qui porte haut les couleurs d’un théâtre poétique, tout près de celui d’un Valère Novarina…En ces temps mouvementés, ce ballon d’oxygène offert par Simon Falguières n’est pas un luxe. Et si vous le pouvez, allez jusqu’à Nanterre, voir la version courte, ou mieux mais la version longue et originale du Nid de cendres.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.
Au Théâtre des Amandiers, Nanterre (Hauts-de-Seine): Le Nid de Cendres -La Genèse, du 11 au 16 mai (trois heures) Et en intégrale, les 18 mai et 20 mai à 11 h (en treize heures entractes compris).

Le texte, lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques Artcena, est publié chez Actes-Sud Papiers.

Adieu Colette Godard

Adieu Colette Godard

©x

©x

La critique de théâtre au Monde de 70 à 95 est morte à quatre-vingt seize ans. A Rouen où elle est née, ses parents l’emmenaient souvent voir des spectacles et très vite, elle devint journaliste à l’O.R.T.F. Puis à France-Culture. Elle écrivit aussi pour Télérama, les programmes du Théâtre de la Ville et de nombreux textes dont Parti pris : Le théâtre depuis 1968. Elle y relatait le travail des metteurs en scène Georges Lavaudant, Luca Ronconi, Jean-Pierre Vincent, Jérôme Savary, Antoine Vitez. Un domaine qu’elle connaissait bien.
Colette Godard n’hésitait pas aussi à aller découvrir en province comme on disait alors, les spectacles de petites compagnies mais elle s’intéressa aussi à de jeunes metteurs en scène allemands comme Rainer Werner Fassbinder, Peter Zadek, Peter Stein et le Suisse Christoph Marthaler. Et elle admirait beaucoup le travail de Patrice Chéreau qu’elle avait connu tout jeune et sur lequel elle a écrit Patrice Chéreau, un trajet.
Colette Godard, avec ses nombreux articles et textes est une critique qui aura su témoigné avec singularité et compétence de la période extraordinaire que vécut le théâtre en Europe à partir des années soixante-dix.

Philippe du Vignal

 

Ce qu’a vu le Majordome (What the Butler saw) de Joe Orton, traduction et adaptation de Panos Amarantidis, mise en scène d’Antonis Loudaros

Ce qu’a vu le Majordome (What the Butler saw) de Joe Orton, traduction et adaptation de Panos Amarantidis, mise en scène d’Antonis Loudaros

 Ce dramaturge anglais (1933-1967) a écrit une série de farces noires très bien calculées pour provoquer l’ordre bourgeois, et aussi impitoyables qu’efficaces sur la famille: (Entertaining Mr. Sloan) qu’a récemment monté Michel Fau à Paris, la gendarmerie (Loot), l’Église (Funeral Games) ou What the Butler saw qui traite de la sexualité dans les hôpitaux psychiatriques.©x

 

©x

©x

Une pièce qui commence en farce avec un malentendu créé par une tentative de séduction ratée. Mais les événements s’enchaînent vite et les personnages, saouls, drogués et ensanglantés, déclarent sous la menace d’une arme, que chacun des autres est fou et ils réussissent à se convaincre entre eux qu’ils appartiennent en fait au sexe opposé: «Il n’y a que deux sexes. Ta tentative de fusion ne peut conduire qu’à briser des cœurs.» Comme le rire, affect le plus physique et le plus mental à la fois, l’anarchie au théâtre doit correspondre à un dialogue rigoureusement chaotique. Mais comment un écrivain peut-il réussir à adopter la langue de sa cible pour la faire imploser ? La satire la plus réussie tire sa force de sa proximité extrême envers son objet, tout en maintenant une distance rigoureuse.

Et Joe Orton pousse ici le procédé à l’extrême, avec une critique célébrant le grotesque de ses victimes. Il est sans doute ici à l’apothéose de son art avec un rire destructeur et qui est à la fois moyen et résultat. Et il arrive à allier pesanteur et légèreté dans une combinaison quasi-impossible et le rire est une arme redoutable chez lui… Mais ses pièces ressemblent moins aux coups de marteau de son amant qui l’ont tué à trente-quatre ans, qu’à des grenades qui ne cessent d’exploser. Antonis Loudaros accentue le farcesque de la pièce en imposant un jeu au rythme frénétique avec déguisements, pantomimes, tics de langage, improvisations. Et il sait ménager le suspense et la surprise. Spyros Poulis, Kostas Apostolakis et Maria Filippou, comiques célèbres et chers au public, excellent dans leurs personnages, et de jeunes et remarquables acteurs complètent la distribution. Une soirée de pur divertissement… 

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Théâtre Alma, 15 rue Akominatou, Athènes, T. : 00302105220100.

https://www.youtube.com/watch?v=IOakmteMtrE&t=1s

Άκρως συμπαντικό (Humble Boy) de Charlotte Jones, traduction et mise en scène de Konstantina Nikolaïdi

Άκρως συμπαντικό (Humble Boy) de Charlotte Jones, traduction et mise en scène de Konstantina Nikolaïdi

La pièce de cette actrice, scénariste et dramaturge britannique de cinquante quatre ans a été créée au Royal National Theatre en 2001. Felix Humble rentre chez lui pour les funérailles de son père. D’abord seul en scène, trébuchant et bégayant, il semble moins humble qu’attardé. En fait, ce chercheur en physique théorique espère bientôt trouver « la mère de toutes les théories, une théorie des champs unifiés », même si, pour le moment, il a du mal à trier: «Les équations n’existent pas pour ce que je peux déjà ressentir. Les modes d’excitation -la sonnerie a trop de couches- Je ne peux pas… retenir toutes les notes, toutes les variables, toutes les harmonies dans ma tête. »

©x

©x

Quand Flora, sa mère arrive, nous comprenons certains de ses problèmes (au moins dans les domaines social et personnel, sinon scientifique). Plus qu’arrogante, elle blâme sa misère: « J’ai été doublement malchanceuse dans ma vie. Épouser un biologiste et donner naissance à un physicien. » Parmi les autres personnages, le voisin de Humble, George Pye, proche de Flora et sa fille Rosie, avec laquelle Félix a eu une relation amoureuse mais qu’il a quittée il y a sept ans. Et Félicité, la fille de Rosie, environ sept ans mais que nous ne verrons pas. Il y a aussi Mercy Lott une amie de la famille amoureuse de George). Et le jardinier, Jim : ici, les noms sont tous un peu chargés de sens…

Humble Boy est aussi une version d’Hamlet de Shakespeare avec de nombreuses similitudes et quelques différences importantes. Félix est assez instable et la question d’être ou ne pas être se pose chez lui. Significative est la présence (et l’absence) d’abeilles très réelles : l’apiculture était un passe-temps de son père. C’est le genre de pièce où arrivent des choses malheureuses après l’incinération d’un cher papa et l »autrice sait bien montrer l’évolution des relations entre Félix et sa mère mais aussi entre elle et George, cet été-là. Et les changements, du moins chez Flora et Félix, sont assez convaincants mais un peu trop vite atteints dans cette comédie très drôle où il y a quelques surprises. 

Ce bon divertissement a été traduit et créé pour la première fois en Grèce. Konstantina Nikolaïdi en fait ressortir tout l’humour noir en équilibrant avec habileté, comique et drame dans un espace symbolique où chacun se heurte à l’autre et aux idées qu’il exprime. La pièce, jouée par d’excellents acteurs, comporte une certaine dose de cynisme mais aussi de mélancolie…Un festin réussi de mots, images et allusions.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Syhrono Théâtre, 45 rue Evmolpidon, Athènes, T. : 00302103464380

https://www.youtube.com/watch?v=2haQuQLYvq0

 

This is how you will disappear, conception, mise en scène, chorégraphie et scénographie de Gisèle Vienne

This is how you will disappear, conception, mise en scène, chorégraphie et scénographie de Gisèle Vienne

Ce spectacle, créé en 2010 au festival d’Avignon, ne déroge pas à l’univers étrange de l’artiste franco-autrichienne. Formée l’École supérieure nationale des arts de la marionnette, elle transcende les disciplines pour réaliser un théâtre où se côtoient plusieurs langages.

Sur le plateau jonché de feuilles mortes, une vaste forêt. Des fourrés, émergent une gymnaste et son entraîneur. La frêle athlète plie mais ne rompt pas sous le joug de l’homme. Il n’y va pas de main morte et la manipule comme une poupée de caoutchouc. Elle, imperturbable, s’applique à faire des sauts avant et arrière, et autres figures impressionnantes de yoga Iyengar, quand, non loin se profile l’ombre noire d’un rôdeur… Le moniteur (Jonathan Schatz) part à sa poursuite.

L’angoisse monte en même temps que le brouillard envahit la forêt en larges volutes et gagne les premières rangées de spectateurs. s La musique de Stephen O’Malley et Peter Rehberg, présente depuis le début en sourdes nappes sonores, s’amplifie et, sous les lumières de Patrick Riou, les «sculptures de brume», signées de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya, font varier le paysage en une série de tableaux à la Caspar David Friedrich du plus bel effet.

©x

© Silveri

La gymnaste (Nuria Guiu Sagarra) nage avec grâce dans cette matière impalpable, la survole puis y disparaît avec lenteur (comme dit le titre de la pièce). L’image de cette forêt aux vapeurs inquiétantes s’impose longuement, avant qu’un troisième personnage ne sorte du bois, un zombie aux allures romantiques à la Iggy Pop, interprété par un Jonathan Capdevielle à la voix distordue par un dispositif sonore.La jolie rêverie sylvestre vire au cauchemar et le beau prince n’a rien de charmant…. Peu de mots dans cette pièce où tout est laissé à l’imagination. Les quelques textes -en anglais- de Dennis Cooper sont traduits sur écran et les voix diffusées en différé sont ainsi dissociées des corps, comme si elles ne leur appartenaient plus et donne distance et froideur à ces tableaux.

« Questionner la perception, c’est questionner les systèmes de domination et leur déploiement, dit Giselle Vienne. Cette pièce, comme tout mon travail, cherche ainsi aussi à comprendre ce que nous ne sommes pas éduqués à voir et à entendre.» L’artiste nous plonge dans une forêt fantasmée mais rendue par une esthétique hyperréaliste avec des arbres évidés puis reconstitués.

Autour de l’athlète parfaite, une violence sournoise s’insinue, représentée par les figures symboliques et antagoniques du mâle protecteur mais brutal : l’entraîneur, et de l’assassin violeur en rock-star décadente… L’irruption de la brume permet de glisser d’un espace naturaliste à un univers onirique renvoyant à une forêt mythologique comme celle des contes. On peut imaginer, qu’à travers ces expériences sensorielles et spatiales, des allusions au Petit Chaperon rouge croisant le Grand Méchant Loup et les Chasseurs protecteurs – d’ailleurs présent dans le dernier tableau-. Nous pensons  aussi à Marie Trintignant tuée par son compagnon, ou à la joggeuse de Milly-la-Forêt, violée puis tuée par un rôdeur…

Dans cette atmosphère délétère, le jeu des interprètes oscille entre figures et personnages. Le temps s’étire mais Giselle Vienne persiste dans une imagerie orchestrée par la lumière, le son et les corps et… perd les spectateurs en route, une fois passée la magie des trente premières minutes. Entre mouvement et immobilité, parole et silence, le fil dramaturgique s’estompe et nous laisse quelque peu dans le brouillard. Il faudra attendre le magnifique épilogue: un vol de rapaces et de flèches, et des poupées immobiles, grandeur nature, pour retrouver les belles sensations de départ. This is how you will disappear nous offre une part de rêverie troublante… Malgré une perfection esthétique, la forte présence des interprètes et l’univers personnel singulier de la metteuse en scène, ce spectacle ne nous a pas tout à fait  convaincus. Mais d’autres en jugeront sans doute autrement.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 15 janvier, Théâtre National de la Colline, en co-réalisation avec Chaillot-Théâtre National de la Danse, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème) T. : 01 44 62 52 52 . Les 2 et 3 mars, MC2, Grenoble (Isère).

 

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...