Familie

Familie, mise en scène de Milo Rau (en néerlandais surtitré)
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© Michel-devijve

Depuis la naissance du théâtre, la famille est le lieu privilégié de la tragédie et, pour ce premier volet de sa Trilogie de la vie privée, le metteur en scène et directeur du Théâtre national de Gand a reconstitué «un crime de famille », selon lui fréquent, en Belgique.  Avec ici à Calais en 2007, le suicide collectif d’une famille apparemment banale : les Demeester. Ici, rien de sanglant ni de violent comme dans Five Easy Pieces, une pièce sur l’affaire du tueur pédophile Marc Dutroux qu’il avait créée en 2016. À Calais, les parents et leurs deux filles se sont pendus ensemble et en toute sérénité, semble-t-il.

Milo Rau examine ce geste inexplicable à la loupe, à travers une autre famille ordinaire: Filip Peeters et son épouse, An Miller et leurs deux filles. Les parents- qui sont acteurs- et Léonce, l’aînée, Louisa, la cadette, se glissent dans la peau de ces suicidés, tout en s’inspirant de leur propre quotidien. Une maison en coupe sur toute l’ouverture de scène : derrière une grande baie vitrée, la cuisine et la salle de bains en premier plan et, au fond, chambres, salon, et salle à manger.
Au loin, on entend la mer, le vent, et les oiseaux. Dans cet antre naturaliste, encombré d’objets, certaines scènes, jouées à l’intérieur, ne sont visibles que sur écran, par le truchement d’une caméra. An fait le ménage ou prend une douche, les filles révisent une leçon d’anglais, et Filip prépare le dîner. Même menu, odeurs de cuisine comprises, que chez les Demeester, avant le drame rapporté par l’enquête. Ce dernier repas des plus banals, avec une conversation à bâtons rompus, ne laisse en rien deviner la suite tragique, si elle n’avait été annoncée d’avance. 

Milo Rau, qui a étudié l’anthropologie auprès de Pierre Bourdieu, explore quelles fractures, dans une famille de la classe moyenne occidentale, peuvent mener à cette issue fatale. «Discrète, soudée et sans problèmes apparents, rapporte la presse locale. À Coulogne, une petite ville de 6. 000 habitants, personne ne comprend le geste de ceux qui ont été retrouvés pendus, jeudi soir, sous la véranda de leur domicile. »Seul indice : une lettre laissée par les Demeester : «On a trop déconné, pardon. »
De quoi se sentaient-il coupables?
Chez les Peeters-Miller, en revanche, tout va bien mais la fille aînée qui a parfois envisagé le suicide à des moments de dépression, nous lit des extraits de son journal intime, à l’avant-scène, en gros plan sur un écran qui relaie aussi les infimes faits et gestes de la famille, et le titre des séquences qui rythment la pièce : Tuer le Temps, Le Dîner en famille, Le dernier Déménagement…
En reconstituant par le menu la scène de crime, Milo Rau joue sur des effets de miroir entre deux réalités familiales : « Il n’y a pas de fiction, précise-t-il, tout est vrai dans ce que les acteurs racontent sur leur propre vie. » Et tout est vrai aussi dans la narration de ce fait-divers : «Nous avons interrogé la police, dit-il, les journalistes, les voisins, la famille. (…)Et les acteurs sont allés sur les traces des Demeester à Calais. Nous en voyons des images dans la pièce. » Il applique ici l’art de la mimésis qu’il prône dans son essai ,Vers un réalisme global, c’est à dire « l’imitation du réel jusque dans les moindres gestes ». 
Bien qu’interpellés par l’histoire tragique de ces pendus et en attendant qu’elle soit élucidée, nous sommes tenus à distance par l’artifice de sa représentation… Une équation troublante, que démultiplie une abondante vidéo, parfois trop systématique. Ce naturalisme au carré produit à la longue, une saturation et le repas d’adieu, en forme de cérémoniel macabre, traîne en longueur. Nous avons eu du mal à vibrer avec ces personnages qui, face à la mort, nous interrogent sur notre attachement à la vie, au sens où Pierre Bourdieu l’entend : « Voué à la mort, cette fin qui ne peut être prise pour fin, l’homme est un être sans raison d’être. La société dispense les justifications et les raisons d’exister. » Reste à chacun à trouver sa place dans cette démarche originale et ce travail méticuleux qui tranchent avec les habituels spectacles documentaires. 
Mireille Davidovici

Du 10 au 12 février; et du 17 au 19 février (en alternance avec Grief and Beauty), Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. 01 44 62 52 52

 


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