Mailles, chorégraphie de Dorothée Munyaneza

Mailles, chorégraphie de Dorothée Munyaneza

 

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 Cette artiste, associée à Chaillot-Théâtre national de la Danse depuis 2021, nous offre un spectacle au croisement des styles hip-hop, flamenco, house, jazz, et des danses traditionnelle et contemporaine… Pour elle, la beauté existe dans la révolte et le militantisme.  De Bristol à Séville, de Haïti à Marseille, la chorégraphe a tissé les parcours intimes de six artistes africaines ou de descendance africaine. Le son des cloches, un bel effet musical créé par Dorothée Munyaneza et le compositeur Alain Mahé, s’unit aux chants et chœurs poétiques.  Comme les griots africains qui transmettent oralement des légendes ancestrales.

Elle a quitté Kigali (Rwanda) quand elle avait quatorze ans et ne lui reste que des fragments d’une vie fraternelle. A quand un retour sur sa terre natale? Aujourd’hui, elle crée Mailles pour défendre ses valeurs. Des clarines sonnent ici, comme au Rwanda, celles des églises des « Pères blancs ». Et elles font partie des souvenirs de Dorothée Munyanesa, dont les interprètes miment de pauvres gens avec leurs sonnettes. D’après l’anthropologue Jacques Coget, ceux qui fabriquaient les cloches faisaient d’abord fondre le métal et y jetaient ensuite de l’eau. « Avec son moule en terre pénétré par le métal en feu, dont les «saintiers» gardent jalousement le secret, la cloche est d’abord un être chtonien et infernal dont il faut laver (stricto sensu) l’âme par l’eau du baptême. » Les sonneurs étaient des infirmes comme Quasimodo) ou des indigents. Des souvenirs qui nourrissent profondément l’imaginaire de cette artiste qui pour Mailles, a tissé des liens avec Ife Day, Yinka Esi, Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder et Nido Uwera.

Mailles est un manifeste brillant et haut en couleurs contre le rejet des femmes dans certains  territoires. La fluidité des costumes, les voix et les mouvements intenses forment un corps subversif : «Musique et incantations se traduisent ici en une danse commune qui crochète les âmes et sublime la résistance quotidienne de ces porteuses de monde . (…) Et à plusieurs, on devient plus visible, plus politique, dit la chorégraphe. Comme des mailles dans un tricot, nous sommes nombreuses à porter le combat.»

Les tissus tricotés aux couleurs fluo symbolisant des ancêtres et les costumes bleu Klein, jaune citron et orange vif, sont d’une modernisme élégant. Mais que se passe-t-il quand le son d’une cloche ne vous mène nulle part? La chorégraphe, danseuse et autrice a fui le génocide rwandais où les femmes ont été violées, les hommes torturés, etc.. Les pays ont abandonné ou défendu ces femmes qui ont résisté jusqu’à l’exclusion de leur terre. «Les porteuses de monde n’échappent pas à leurs racines» et le canon des tortionnaires va laisser la place à Yinka Esi, une impertinente, sauvage et magnifique danseuse de flamenco. Mailles s’adresse avec beaucoup de sensibilité à toutes les femmes qui souffrent. 

Ces chanteuses-danseuses et poétesses nous éblouissent avec le récit de leur voyage en insoumission et  leur gestuelle silencieuse. Avec une pantomime et des quadrilles très maîtrisés, elles se révoltent en imitant les intrigantes de la haute société à laquelle elle devaient s’adapter. L’une nous dit qu’il faut «se tenir droite, quand on parle à grand-père », et que, si la mémoire nous brise, viendra le moment où nous retournerons sur nos terres. » Une farandole style modern-jazz précède un hommage à la poésie africaine : «On peut remercier les nuages, ta peau n’est pas ton linceul.» Et, à la fin, dans une catharsis-explosion de bonheur, elles signifient à toutes les femmes vivant cruellement le racisme, qu’avec la danse, est la toute puissance de la vie.
Certains mouvements peuvent sembler improvisés mais ont été construits au rythme du cœur : «Ces danseuses le font avec leur corps, cet outil intérieur qui glisse sur un sol incertain,dit la chorégraphe. »  D’une beauté organique, cette grâce naît des pieds, remonte bien au-delà de leurs bras tournés vers le ciel. Dorothée Munyaneza veut transmettre à ses sœurs du monde entier l’image d’une femme libre, puissante et résistante et les danseuses ont transfiguré son récit tragique.
A la sortie, le public souriait de plaisir,  vivifié par la  poésie de cette chorégraphie. Sur le parvis du Trocadéro, un enfant rwandais tenait la main de ses parents et sur son sweat-shirt était inscrit : Never give up (Ne te laisse pas faire). Mailles n’est pas tout public et il faut savoir lire la poésie en plusieurs langues surtitrées en français. Mais ce spectacle offre un beau supplément de vie… 

S. P.

Spectacle présené du 25 au 28 janvier,  à Chaillot-Théâtre national de la danse, place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

 

 

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