Les Géants de la Montagne de Luigi Pirandello, adaptation et mise en scène de Marie-José Malis

Les Géants de la Montagne de Luigi Pirandello, adaptation et mise en scène de Marie-José Malis

Que faire d’autre, quand on est une troupe de comédiens ? Jouer et jouer encore. Mais la troupe de la comtesse Ilse ne trouve plus de théâtre où poser La Fable du fils Substitué. Échec, sifflets et pourtant il faut jouer quand même… Voire. Le magicien Cotrone les reçoit à la villa des Guignards, au pied d’une montagne mais les renvoie à leur médiocrité : si le public, si le peuple vous siffle, c’est que vous n’êtes pas bons. Ne parlons pas de ceux qui le manipulent en faisant appel au rire le plus bas, façon de lui maintenir la tête sous l’eau. Et le magicien demande aux acteurs d’avoir le courage de dépasser les limites du convenu et faire craquer les coutures. « Nous sommes ici, Comtesse, aux jointures de la vie. Sur un ordre, ces jointures se descellent : c’est l’invisible qui entre ; le fantômes s’exhalent. C’est chose naturelle. Il se passe ce qui arrive d’ordinaire dans les rêves ». Voilà pour la magie : « Tout l’infini dans les hommes, vous le trouverez à l’intérieur et autour de cette villa. »

© N. Mergui

© N. Mergui

Dans cette pièce, le grand Pirandello met aux prises des artistes qui voudraient apprendre et qui, en même temps ; ne le veulent pas, avec cette «magie» qu’ils espèrent mais qui les effraie. Il développe une réflexion inouïe sur le théâtre et sur l’art en général, d’une profondeur sidérante. Si l’on n’a pas affaire, à force de travail, recherche, humilité paradoxale et orgueil, au désir et à l’inconscient, alors à quoi bon ?

Marie-José Malis s’est donné des principes de mise en scène et elle les tient. Cela fonctionne mais étonne parfois. La cage de scène reste à vue, comme outil et lieu de travail. Cela n’interdit en rien les jeux de rideaux et trappes, qui deviennent presque des acteurs de la pièce. La directrice du Théâtre de la Commune  rend poreuse la frontière entre scène et salle, parfois éclairée, en espérant que le public ne demande qu’à être «éclairé ». Elle demande aussi à ses interprètes de donner leur juste durée au geste et à la réplique,  de prendre le temps de les écouter et de les regarder, comme des spectateurs engagés. Ici, pas de cavalcade qui écraserait au passage cette occasion de réfléchir et de contempler, et qu’on appelle avec complaisance le rythme.

En hommage à l’histoire du théâtre depuis Thespis, la comtesse arrive sur un chariot rempli de paille, pour la rencontre entre les «Guignards » et la troupe qui est avec nous: formidable, impressionnante. Et ses acteurs donnent tout leur art à cette pièce étrange: ils vont très loin dans le jeu de la pensée comme dans les métamorphoses et moments burlesques. Humains, marionnettes, pantins, ils sont vrais dans leurs déguisements, comme le révèle le magicien : vous n’avez pas choisi ce costume par hasard. Et, bien que le mot inconscient ne soit pas prononcé, on l’entend comme le mot : désir.

Au commencement, devant un panneau peint figurant une nature sauvage, une végétation griffue d’où sortent deux têtes (vivantes) baroques, un texte évoque la pièce du jeune Treplev dans La Mouette d’Anton Tchekhov : l’âme universelle plane sur ces montagnes dont on redoute les Géants.  Ensuite, magiciens et comédiens pourront entrer. Nous retrouvons la  compagnie de Marie-José Malis que nous avions déjà connue avec Pirandello et ses riches ambiguïtés : On ne sait comment en 2011, La Volupté de l’honneur (ou Le Plaisir d’être honnête). Mais aussi avec Hypérion d’Hölderlin et Dom Juan de Molière. Ils ont acquis et exercé ensemble une belle maîtrise qui donne toute sa force au spectacle. Qu’importent les âges et les silhouettes, ils sont beaux dans des costumes exceptionnels imaginés et réalisés par Pascal Batigne, l’un d’entre eux. Avec des morceaux de fripes, follement élégants, bien coupés et dignes. Ces Arlequins rapiécés sont des princes : c’est cela aussi, le théâtre.

On se dit que la pièce, inachevée, est interminable. Stefano Pirandello a reconstitué le troisième acte en écoutant son père qui lui dit l’avoir enfin trouvé quelque heures avant sa mort. Malgré tout, elle reste opaque et sa fin ouverte. Qui sont ces Géants menaçants ? Le calcul égoïste des dominants qui ne se soucient d’amuser leurs serviteurs que pour mieux les soumettre ? Et le théâtre ? S’il n’est pas capable de donner au peuple l’imaginaire dont il a besoin, alors qu’ils crèvent les artistes! Pour reprendre le titre emblématique que Tadeusz Kantor avait donné  son beau spectacle (1985). Et nous leur donnerons un sursis: ils  nous ont déroutés et nous les avons admirés. Ils nous ont offert l’un des plus beaux textes théoriques qui soit sur le théâtre. Qu’ils vivent, les artistes… mais les vrais, les courageux!

Christine Friedel

Jusqu’au 19 février, Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National 2, rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 33 16 16

 

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