Sqürl, films de Man Ray, musique de Jim Jarmush et Carter Logan
Sqürl, films de Man Ray, musique de Jim Jarmush et Carter Logan
«Nous ne faisons qu’accompagner les films de Man Ray», dit Jim Jarmush, en introduction de ce ciné-concert. Le duo de rock alternatif new-yorkais Sqürl s’est reformé et, pendant une heure trente, Jim Jarmush à la guitare et Carter Logan à la batterie, illustrent, de leur musique vibratoire aux effets électro-acoustiques, les quatre premiers films de l’artiste surréaliste. Un coup de jeune pour ce cinéma d’avant-garde… s’il en était besoin.
En 1922, Man Ray découvre le photogramme qu’il obtient à partir de rayons X. Il le nomme : rayogramme, en référence à son nom d’artiste (en français : l’homme rayon) : «C’est une photographie obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse. Ces images sont les oxydations de résidus, fixés par la lumière et la chimie, des organismes vivants.» Lui qui rêvait d’impulser du mouvement à ses photos, trouve dans ces impressions directes d’objets sur la pellicule, un équivalent de l’écriture automatique des surréalistes. Son premier film Le Retour à la maison (1923), réalisé par impression directe sur la pellicule d’épingles punaises, ressorts, éclats de verre… Des images que l’on retrouve insérées dans Emak Bakia (1926), plus scénarisé. La musique de Sqürl offre une dimension formelle supplémentaire, dans la succession de droites et courbes, noirs et blancs. «Dans ces films, il y a des moments narratifs, d’autres avec seulement des images. Ceci nous invite à inventer une musique à partir de la texture des images. Et à y répondre en terme de texture, dit Carter Logan». «Ce qui m’excite avec Man Ray, ajoute Jim Jarmush c’est qu’il traite la caméra comme un jouet, la braque derrière du verre dépoli ou la déplace vers une fenêtre. Il est toujours en mouvement. (…) Il aime les spirales et capte les volumes des objets qui tournent .»
Le concert débute par la rêverie amoureuse de L’Etoile de Mer (1928) : dix-sept minutes pour «voir » les poèmes de Robert Desnos qui joue le deuxième homme autour de Cybèle (Kiki de Montparnasse, la compagne de Man Ray), si belle… et volage. Flous, surimpressions, solarisations créent un sentiment d’irréel au gré des pérégrinations d’un trio amoureux où apparaît de façon récurrente, une étoile de mer conservée dans du formol. Robert Desnos l’aurait trouvée chez un brocanteur, rue des Rosiers à Paris et gardée, en souvenir de sa liaison avec une star de music-hall. Elle lui aurait inspiré Qu’elle est belle, La Placede l’étoile et Le Secret de l’étoile, poèmes disséminés sur des cartons, au long du film.
Moins aléatoire, le scénario des Mystères du château du Dés (1929) est, à l’origine, un documentaire commandé par Charles de Noailles et qui a pour cadre, sa villa d’Hyères (Var). Man Ray met en parallèle l’architecture cubique de Robert Mallet-Stevens et le poème de Stéphane Mallarmé, Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, fil conducteur du film. Mais les deux mystérieux personnages, masqués de bas de soie, en partance pour le Midi, iront de surprise en surprise, au hasard de lancers de dés: joyeuses échappées de baigneuses dans la piscine, étranges gymnastes, figures fantomatiques… Jusqu’à cette fin à résonance mythologique où le couple se fige en statue, à l’instar des sculptures peuplant la villa. Les musiciens suivent les mouvements de la caméra, tantôt subjective, tantôt objective, dans des pérégrinations aléatoires illustrant le credo de Fernand Léger : «L’erreur de la peinture, c’est le sujet, l’erreur du cinéma, c’est le scénario.»
Jim Jarmusch et Carter Logan s’appuient sur des boucles de synthétiseurs, nappes et réverbérations de la guitare. La batterie se contente parfois de simples bruitages et le plus souvent suit la dynamique du montage. La partition n’est ni illustrative ni anecdotique mais enveloppe les images d’un paysage crépusculaire. Pour Jim Jarmush, cinéma et musique ont toujours été indissociables, Dès Stranger than Paradise (1984), il fait la part belle à John Lurie, star de l’underground new yorkais. Il a beaucoup travaillé avec Tom Waits et a aussi composé avec Carter Logan, les musiques d’Only Lovers Left Alive (2014) et de son dernier film, The Dead Don’t Die (2019). Ceux qui ont aimé ses œuvres, découvrent ici une autre facette de son talent et certains seront frappés par la modernité de Man Ray, mis au goût du jour par Jim Jarmush et Carter Logan. Dommage que ce ciné-concert n’ai été programmé que deux soirs en France !
Mireille Davidovici
Ciné-concert vu le 13 février, Centre Pompidou, Place Georges Pompidou (Paris lV ème). T. : 01 44 7812 33.

