Au Bord de Claudine Galea, interprétation et mise en scène de Marine Gesbert
Au Bord de Claudine Galea, interprétation et mise en scène de Marine Gesbert, regard artistique de Christophe Patty
Cette pièce avait été lue à La Mousson d’été, dirigée par David Lescot avec Nathalie Richard en 2011, et a depuis souvent été mise en scène; comme, sur le même thème, le monologue de George Brant, Clouée au sol, magistralement joué par Pauline Bayle (voir Le Théâtre du Blog).
Claudine Galea a écrit ce texte, à partir de la célèbre photo qu’on a vue en 2004 dans le Washington Post. Lyndie England, une soldate américaine tient en laisse un prisonnier nu allongé par terre, dans une prison à Abou Ghraib pendant la seconde guerre d’Irak: «J’ai reçu l’instruction de personnes gradées de me mettre debout là, tenir cette laisse, regarder l’appareil photo ».
Elle fut condamnée à trois ans de prison. Un exemple entre autres, des nombreux viols, sévices, humiliations sexuelles, tortures à l’électricité, etc. subies par les détenus… Bravo l’armée américaine et George Bush!
L’image a beaucoup touché Claudine Galea qui a essayé en vain d’écrire un texte puis elle a lu En laisse de Dominique Fourcade qui traite de ce même scandale et, en 2005, elle a repris un travail d’écriture. «Ce n’est pas, dit-elle, une pièce de théâtre au sens habituel du terme, encore qu’aujourd’hui le théâtre soit « off limits » pour reprendre le titre d’une magnifique pièce d’Arthur Adamov. Mais c’est un texte pour la scène, c’est un texte à porter en public. »
Claudine Galéa reste obsédée par l’image de cette jeune soldate et voit aussi se réveiller chez elle des blessures intimes et la relation compliquée qu’elle a eu avec sa mère qui l’a brutalisée et humiliée.
«Je suis cette laisse, dit-elle. (…) « Je suis cette femme qui regarde cette femme qui tient en laisse un corps. Un corps nu. (je crois que le corps est nu). Je suis cette femme dans la contemplation de cette femme qui tient en laisse un homme nu. (je crois que c’est un homme) Je ne regarde pas l’homme. Je ne regarde pas la victime.Le mec traîné au sol. C’est elle que je regarde. Je la regarde elle son corps lisse imberbe ses cheveux courts son treillis ses bottes. On dirait un garçon mais je sais je le sais depuis mon ventre que c’est une fille. J’écris au bord. Je n’y arrive pas. Je reste au bord. Je reste à côté de la fille. Je suis la fille. A côté de la fille il y a l’homme. Je ne suis pas l’homme. Je suis debout tout contre la fille. Je m’attache à la fille. Je suis cette laisse en vérité. Je suis cette fille que la fille tient au bout de sa laisse. »
Dans une seconde partie, l’autrice évoque une récente rupture douloureuse avec une fille qu’elle a profondément aimée. Mais elle nous parle aussi de sexe et de sa passion pour le corps féminin.
Avec une série d’anaphores: «Je pense que… elle nous ouvre à un texte libre et poétique, intime, érotique et parfois très cru; l’autrice confesse dans une rêve éveillé ou sous une sorte d’hypnose, des fantasmes érotiques et obsessions…
Comme l’écrivait notre amie Christine Friedel dans Le Théâtre du Blog : «C’est impressionnant, souvent très beau, parfois ardu. (…) C’est de la pensée, de la poésie en actes. C’est une écriture qui déplie sans cesse les recoins de l’image, des sens, des passions, de la pensée même sur ces images, sentiments et sensations. »
Pour rejoindre l’intime, s’éloigne de plus en plus le motif premier: cette terrible image grise et un peu floue qui sur l’écran,continuera à flotter en permanence derrière Marine Gesbert. Cette jeune actrice s’est dirigée elle-même et interprète de façon remarquable ce texte difficile mais la scénographie bi-frontale qu’elle a conçue, n’est pas adaptée à cette pièce intimiste! Elle se déplace trop souvent d’un endroit à un autre, et cela nuit à son jeu…
Malgré cette réserve, allez voir Marine Gesbert que nous avions déjà repérée quand elle était au Conservatoire National. Rigueur du jeu, gestuelle et diction impeccables, intelligence du texte et sensibilité: cette jeune actrice est tout à fait intéressante et ira loin…
Philippe du Vignal
Spectacle vu le 22 avril, au Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

