Extinction, d’après Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Extinction d’après Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, adaptation et mise en scène de JulienGosselin

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© Simon Gosselin

Une entrée en matière fracassante! : un concert électro sur le grand plateau du théâtre Jean-Claude Carrière au Domaine d’Ô. À l’avant-scène, les D.J. Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde à la maneouvre sur leurs platines. À jardin, un bar offre de la bière aux spectateurs venus nombreux sur la piste de danse et qui seront les figurants de cette première partie. Deux V.J. (vidéo jockeys) captent en direct corps et visages des danseurs pour les projeter, au rythme de la musique, sur l’écran géant en fond de scène. De la salle, difficile de participer, on se sent exclu ou, pire : assourdi, malgré les bouchons d’oreille distribués à l’entrée, on sort en attendant la deuxième partie du spectacle. Ceux qui sont restés dans leur fauteuil ont pu voir, dans la mêlée, une femme qui danse en robe blanche : l’actrice Rosa Lembeck. Appelée au téléphone, on la voit  quitter la piste, filmée en gros plan. Fin de cinquante minutes qui auront électrisé les uns, pris les autres à rebrousse-poil. Question de génération ? 

Nous retrouverons la comédienne dans la troisième partie, seule en scène et narratrice d’Extinction de Thomas Bernhard, texte-matrice du spectacle, récit d’un universitaire travaillant à Rome en 1983 où Julien Gosselin situe ce set électro qui introduit le monologue final, extrait du dernier roman de l’auteur. « M’emparer de ce texte est devenu une évidence, dit-il. Issu d’une famille bourgeoise de Wolfsegg, un village autrichien, le narrateur apprend la mort de son père, de sa mère et de son frère. Avant d’aller aux funérailles, il va en cinq cents pages, dézinguer tout ce qui a trait à l’Autriche, aux mensonges liés au nazisme, à la bourgeoisie culturelle, à la fausse littérature et à la violence sociale. Il dit qu’il va « tout éteindre » « .

Entre la première et la dernière partie, après un entracte d’une heure, climat orageux… Dans une maison style baroque viennois, se joue un étrange théâtre: nerveux, des personnages se croisent et nous suivons leurs allers et venues et leurs dialogues projetés en gros plan : un film en noir et blanc, format carré à l’ancienne, nous livre ce qui se passe derrière les murs des salons et que nous devinons à peine, à part quelques sorties des personnages sur le perron ou dans les pièces restées visibles à l’œil nu : la chambre à coucher et  la salle de bain.  Dans ces espaces intimes,  nous les voyons se vêtir et se dévêtir, faire l’amour, se disputer, se droguer, vomir, déféquer… Pour le reste, deux cameramen (Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol) s’affairent autour des comédiens et nous transmettent des bribes de scènes, empruntées à Hugo von Hofmannsthal ((1874-1929) et plus larement à Arthur Schnitzler (1862-1931, mort l’année où naissait Thomas Bernhard, décédé, lui, il y a quelque trente ans déjà… Il n’est  donc pas leur contemporain est  comme eux, hanté par cette Autriche à double face.

 Julien Gosselin entrelace ces écritures pour y lire les signes avant-coureurs d’un effondrement. Il nous projette dans la Vienne de la Belle époque, celle d’une effervescence culturelle, d’une émancipation sexuelle, d’une joie de vivre débordantes, mais en arrière-plan, les excellents acteurs allemands et français, portent en eux l’angoisse des protagonistes, à peine sortis de la première guerre mondiale et comme pressentant la catastrophe prochaine.

 Quelques spectateurs reconnaîtront Lettre de Lord Chandos d’Hugo von Hofmannsthal et des œuvres d’Arthur Schnitzler : La Nouvelle rêvée, un roman avec Albertine et Fridolin,  La Comédie des séductions avec Aurélie et Falkenir et de larges extraits de la nouvelle Mademoiselle Else.  On y parle musique, psychanalyse, sexe;  on se soûle, défèque, vomit, pleure: décadence sous les lustres de cristal, les corps s’effondrent dans les beuveries, les fêtes confinent au délire! Un univers en lambeaux, avec un final d’apocalypse.

 

Extinction_photo de répétition_5_©Simon Gosselin

Extinction_photo de répétition_5_©Simon Gosselin

Les acteurs français et allemands : ces derniers venus de la Volksbühne de Berlin où Julien Gosselin est artiste associé, se partagent le plateau. Un habile tissage des deux langues et de parfaits sur-titrages nous permettent d’apprécier leur jeu précis, plus expressionniste outre-Rhin, plus intime en deçà. Malgré la distance que met l’écran entre eux et nous, le théâtre n’est pas loin, ils l’habitent en fantômes du passé. Même si tout est trop long, trop cinématographique, voire fastidieux, le public s’il arrive à s’accrocher, adhérera sans réserve à ce morceau de bravoure visuel de deux heures trente.

Dans la troisième partie de ce spectacle -qui dure au total  cinq heures et demi avec deux entractes-,  nous avons enfin le plaisir de retrouver le théâtre. Seule sur une estrade, Rosa Lembeck nous restitue, en v.o., le début d’Extinction. Quelques spectateurs ont pu s’installer devant elle sur le plateau et les autres suivront son monologue en live et aussi relayé en gros plan sur écran: gestes précis et diction musicale.

Dans ce texte, l’auteur veut éradiquer ce qui fit et qui fait l’Autriche, depuis sa propre famille, jusqu’à la classe politique, pas encore sorties du nazisme… La langue de Thomas Bernard dite avec douceur, apparaît non comme une logorrhée haineuse, mais comme un beau moment littéraire d’une grande force vitale, et comme un chagrin que Julien Gosselin aurait exorcisé: « Je veux, dit-il, travailler sur deux façons d’approcher la négativité, ce que l’on pourrait appeler le nihilisme des auteurs avec qui j’ai grandi, comme Michel Houellebecq observant que tout est fini et qui regarde la fin du monde avec résignation. L’autre manière d’aborder cette négativité, c’est quelque chose comme une négativité de combat. Il y a un non, une violence du non, un refus, une façon de tout détruire ou de tout brûler qui en fait est un pouvoir de vie. J’avais envie que le spectacle, en passant par Thomas Bernhard et d’autres auteurs, traite de cette question là. »

Julien Gosselin aura fait passer ce message avec talent à ceux qui auront résisté jusqu’au bout… Ce spectacle rigoureux doit beaucoup à la scénographie de Lisetta Buccellato, à l’habileté de l’équipe technique franco-allemande et au jeu sans faille de Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Victoria Quesnel, Marie Rosa Tietjen, Maxence Vandevelde, Max Von Mechow.

Après avoir porté à la scène Michel Houellebecq, Roberto Bolaño, Don DeLillo, Leonid Andreïev, Julien Gosselin a entamé un cycle sur la littérature allemande à la Volksbühne, avec Sturm und Drang un spectacle qui  explore le romantisme d’outre-Rhin,  dont Johann Wolfgang von Goethe fut une des figures emblématiques. Deuxième volet de cette aventure: Extinction. Cet opus radical et clivant résonne étrangement avec notre présent : une guerre si proche, et la montée de l’extrême-droite partout en Europe. À voir? Chacun en jugera…

Mireille Davidovici

Le spectacle a été créé du 2 au 4 juin, au Printemps des comédiens au Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault.

 Du 7 au 12 juillet, festival d’Avignon, cour du Lycée Saint-Joseph.

 Les 7, 9, 10, 14 septembre ; les 7, 8, 20, 21 octobre et les 5 et 6 janvier, Volksbühne am Rosa-Luxemburg Platz, Berlin.

Les 10 et 11 novembre, De Singel, Anvers (Belgique) ; le 18 novembre, Le Phénix, Festival Next, Valenciennes (Nord).

Du 29 novembre au 6 décembre, Théâtre de la Ville, Paris.

Et les 23 et 24 mars, Théâtres de la Ville de Luxembourg ( Luxembourg).

 

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