Entretien avec Gilles Costaz critique de théâtre

Entretien avec Gilles Costaz

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-Votre parcours a été significatif de toute une période mais vous avez arrêté récemment d’écrire sur le théâtre, alors que cela faisait une quarantaine d’années que vous alliez chaque soir ou presque voir un spectacle. Ce qui fait environ plus de 8.000 ! Impressionnant !

-J’étais « monté » de Valence à Paris et, au lycée Voltaire j’ai préparé l’I.D.H.E.C. pour être cinéaste. Puis j’ai travaillé au quotidien Combat, je pensais m’orienter vers le journalisme littéraire et j’ai été critique au mensuel La Galerie-Jardin des Arts dirigé par André Parinaud. Mais j’ai aussi travaillé aux éditions Belfond (Mémoire du Livre).
Puis en 1982, je suis devenu critique de théâtre au Matin de Paris après la mort brutale de Gilles Sandier. Puis ce quotidien a disparu en 86.
Et j’ai été aussi critique littéraire aux Échos, à Politis, à L’Avant-scène théâtre, au Magazine littéraire, à Paris-Match. Puis j’ai été critique pour le théâtre au Masque et la plume sur France Inter de 83 à 2021. Et j’ai été conseiller pour les articles sur le théâtre aux éditions Larousse. J’ai présidé aussi quelques années le Syndicat de la critique et toujours l’association qui publie la revue UBU-Scènes d’Europe.

- Quand vous vous retournez sur ce que fut votre vie de critique… cela fait quoi?

-J’ai commencé un peu plus tard que vous mais si j’ai vu beaucoup de pièces, je ne trouve plus la même dynamique dans le théâtre actuel, que ce soit à Paris ou dans les régions. Les Centres Dramatiques Nationaux me semblent être des baronnies dont les portes sont très fermées et où les directeurs se contentent souvent de faire œuvre personnelle. Finalement, ce qu’on a appelé la décentralisation a été détournée de son but initial et on y favorise quelques individualités.
Quant à la critique théâtrale dans la presse écrite, elle reste puissante mais dans quelques titres seulement.

-Et actuellement, vous n’allez plus voir de pièces ou un peu quand même?  On ne décroche pas aussi facilement…

-Je ne fais plus de critiques mais je fréquente encore un peu les théâtres. Avant, j’y allais comme vous, presque tous les jours et maintenant une à deux fois par semaine, quand je suis à Paris, sinon je travaille dans ma maison dans les Yvelines : j’écris des critiques de livres et je prépare une pièce.
On sait que j’ai écrit aussi des textes pour la scène comme en 91 Le Crayon, puis trois ans plus tard, Retour à Pétersbourg, une adaptation de Crime et Châtiment qu’avait monté Georges Werler. J’ai aussi écrit Le Keurps, A jouer sur la lune, Le Solliciteur inconnu et enfin il y a dix ans, L’Ile de Vénus avec Nicolas Vaude et Julie Debazac, qui avait été jouée au Théâtre du Chêne noir à Avignon. Pour moi, écrire un épisode, une pièce, une nouvelle, un roman, un film qui reprend les personnages d’un chef-d’œuvre, c’est une façon de continuer une passion de lecteur…
Depuis quelques années j’ai écrit sur les livres de théâtre pour le site nonfiction.fr. Et j’en ai fait paraître un sur Daniel Benoin, la modernité en scène.

-Vous avez suivi depuis longtemps- une quarantaine d’années, ce qui est rare- l’actualité et les moments forts du théâtre contemporain. Quels sont les spectacles et les metteurs en scène qui vous auront le plus marqué ?

- Oui, cela en fait des spectacles vus un peu partout, difficile à compter exactement mais cela doit faire quelque 8.000 ! Je n’ai pas vu comme vous, les tout débuts d’Ariane Mnouchkine, ni les premiers de Luca Ronconi, Peter Brook  et Bob Wilson : je suis venu après au théâtre.
Mais ensuite oui, tous leurs spectacles comme entre autres, les remarquables Shakespeare du Théâtre du Soleil et ceux bien sûr de Giorgio Strehler surtout La Cerisaie, Patrice Chéreau. Et les créations de Tadeuz Kantor, mais pas celles de Grotowski, trop loin de moi…
J’ai aimé Stanislas Nordey à ses débuts et Jérôme Savary mais pas tout… J’étais moins en accord avec les mises en scène d’Antoine Vitez, mis à part son formidable Soulier de satin de Paul Claudel. J’ai beaucoup aimé aussi les mises en scène d’Alfredo Arias, Jorge Lavelli.
Du côté des auteurs-metteurs en scène: Robert Lepage, bien sûr, Wajdi Mouawad, et Valère Novarina (un peu raide au départ mais ensuite tellement ludique !)
Xavier Durringer, Florian Zeller et surtout chez les jeunes dramaturges:  Jean-Baptiste Amann.

-Et ce 31 décembre 2023, allez, Gilles Costaz, cela doit vous manquer un peu, le théâtre?

- Je m’y intéresse toujours énormément, c’est vrai mais l’immédiateté, l’actualité des spectacles présentés, pas du tout.  Mon dernier beau souvenir de cette année sera, comme vous, le formidable Les Personnages de la pensée, texte et mise en scène  de Valère Novarina au Théâtre National de la Colline… Voilà, bonne année au Théâtre du Blog et à  ses lecteurs..

Philippe du Vignal



Archive pour décembre, 2023

Un Contre un , mise en scène et chorégraphie de Raphaëlle Boitel (pour jeune public)

Un Contre un, mise en scène et chorégraphie de Raphaëlle Boitel (pour jeune public)

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©Tristan Baudouin 

On retrouve ici le style épuré de cette artiste dont nous avions dernièrement apprécié Horizon, créé in situ dans les jardins du Palais-Royal. Et surtout La Chute des Anges (2018) qui sera encoe tournée la saison prochaine.  Ici, à sa recherche esthétique, se mêle la légèreté désinvolte des acrobates Alejandro Escobedo et Juliet Salz remplaçant Marie Tribouilloy, légèrement blessée.

Dans un cône lumineux, quatre mains se cherchent, se trouvent, se fuient… Les doigts, étranges petits personnages, courent le long de barreaux verticaux, comme sur une portée de musique, au rythme d’un quatuor à cordes présent sur scène. Cette danse agile est le prélude aux chassés-croisés permanents des interprètes.

Raphaëlle Boitel se réfère au mythe d’Orphée et Eurydice, mais nous voyons surtout une jeune femme insaisissable fuyant son amoureux. Le quatuor à cordes Clément Keller, Sarah Tanguy, Eléna Perrain et François Goliot  accompagne leurs retrouvailles e leurs séparations avec la partition à fois grave et mutine d’Arthur Bison. 

Les lumières denses créées par Tristan Beaudoin sculptent l’espace: les corps des acrobates et des musiciens apparaissent et disparaissent dans les profondeurs mystérieuses des clairs-obscurs. Une longue échelle sera tour à tour : agrès les menant vers les hauteurs, barreaux d’une prison, praticable à clairevoie…

Alejandro Escobedo, sur les traces de sa partenaire fantomatique, va fouiller un portant garni de costumes, seules taches colorées dans cet univers noir et blanc… A l’issue d’un corps à corps acrobatique, Juliet Salz nous offre un dernier solo aérien, avant de s’évanouir à jamais, laissant à son amoureux sa robe blanche…

Ce duo poétique de cinquante minutes a été créé en 2020 avec une musique enregistrée . Aujourd’hui le spectacle s’étoffe de la présence du quatuor complice des interprètes. Fait encore défaut une certaine cohésion mais on retrouve avec plaisir l’univers de Raphaëlle Boitel et de son équipe, entre cirque, danse et théâtre et qui a avait été salué il y a neuf ans avec son premier opus L’Oublié(e), pièce qui a donné son nom à la compagnie. A découvrir …

 Mireille Davidovici

 Le spectacle a été présenté du 26 au 30 décembre, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion Paris ( XV ème) T. 01 56 08 33 88.

Avec musique enregistrée : Le 8 mars, Espace Brémontier, Arès (Gironde) ; les 10 et 11 mars, Centre culturel Michel Manet, Bergerac (Dordogne)
Et avec musique en direct du 14 au 16 mars, Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).

La loi sur l’immigration

La loi sur l’immigration

© A.F.P.

© A.F.P.

Cela me choque quand Emmanuel Macron, Président de la République dit: « Cette loi  sur l’immigration reflète l’avis des Français, c’est notre bouclier. »
On ne trouve plus d’autre moyen pour gagner les élections, que de nommer l’ennemi commun: le migrant. Des régions entières qui n’en ont jamais vu l’ombre, votent en masse anti-migrants. (…) On assiste à une manipulation de l’opinion publique sans précédent. Le migrant devient la source de tous les maux. Pourtant le Medef avertit que sans un million d’entre eux,  la France décroîtrait, vu notre faible  taux de natalité.

Le grand argument: « Vous en accueilleriez chez vous a dit  Jordan Bardella? Hé! Bien oui justement, nous faisons  partie de ces centaines de milliers de Français qui, dans l’anonymat le plus complet, ont ouvert leur maison à ceux qui ont fui leur pays en guerre.

©J.L.

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Et nous avons accueilli depuis plus de cinq ans, Adnan, un Syrien d’Aleph, qui désormais parle très bien français. J’ai honte.  Honte de ce gouvernement. Elisabeth Borne devrait se souvenir que son père s’appelait Joseph Bornstein, un Juif d’origine russe apatride résistant,  rescapé d’Auschwitz et  Buchenwald et qui obtint la nationalité française. Un Français sur quatre a des racines à l’étranger. Quoiqu’il en soit, nous en sommes à la trentième loi anti-immigration!  Et on aura beau construire des remparts et des barrières,  tant que l’on ne réglera pas le problème des inégalités, de la faim dans le monde, des guerres etc. le phénomène des migrations restera inexorable.


Jacques Livchine , co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité,
 
 
 

Adieu María Laïná

Adieu  María Laïná

Cette poète et dramaturge nous a quittés avant-hier, quelque mois après avoir reçu le Grand Prix d’Etat de littérature 2022. Née à Patras en 47, elle avait fait des études de droit à l’Université d’Athènes mais n’a jamais exercé dans ce domaine. Elle a travaillé comme enseignante, puis à la radio, et a été aussi traductrice. Elle s’est révélée avec treize recueils de poèmes (Prix d’Etat 93, Prix Cavafy 96 et Prix Maria Callas 98) avant de se tourner vers la scène. 

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Tout le théâtre de María Laïná est une variation sur le thème de la solitude et de la mort.  Ce qui a préoccupé l’auteure dans toutes ses œuvres est le rôle flou des mots et du sens dans le quotidien tangible. Chez elle, la réalité et la conception intellectuelle de cette réalité sont des forces qui tendent à s’entrecroiser. La dramaturgie est fondée sur un abîme de mots qui ont perdu leur rôle premier, celui de la communication. 

Des pièces comme Le ClownLa Réalité est toujours làUn Baiser voléLe RepasAffaire de famille (traduit en français par Michel Volkovitch), Quand le Loup n’y est pasUn Dialogue imaginaire entre deux femmes réellesUn…Deux…Trois ont été publiées et jouées avec succès en Grèce.
L’œuvre de cette autrice de premier plan mériterait de passer les frontières.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Livre et revues

Frictions, numéro n° 9 hors série, consacré à François Tanguy

Jean-Pierre Han dans son éditorial dit avoir voulu éviter «l’écueil de la commémoration genre hommage à un l’artiste trop tôt disparu» et avec juste raison, a préféré laisser la parole à ce metteur en scène et directeur du Théâtre du Radeau fondé par Laurence Chable en 1977 établi en 84 dans un ancien garage nommé La Fonderie au Mans.
Mort il y a un an d’une septicémie foudroyante, François Tanguy, influencé par Tadeusz Kantor, avait conçu un théâtre proche d’installations en arts plastique avec de remarquables éclairages, de nombreuses musiques et bruitages: sons de cloches, bruit du vent, orage…
Par ailleurs, l’auteur et metteur en scène s’était engagé aux côtés des sans-papiers et pour la Bosnie en 1995, entama une grève de la faim avec Ariane Mnouchkine et Olivier Py, puis s’est battu pour la Tchétchénie, l’Ukraine et les sans-logis.

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Ce numéro s’ouvre sur un dernier texte théorique de lui, écrit en décembre 2022, à la demande du Théâtre des Treize Vents à Montpellier où il devait créer Par autan. Et Jean-Pierre Han parle très bien d’Orphéon, le dernier spectacle de François Tanguy. Pour lequel il avait imaginé un scénographie particulière dans une sorte de chapiteau à Saint-Denis en banlieue de Paris , un «espace très savamment désorganisé», comme il l’a toujours fait, avec un étonnant bric-à-brac de praticables blancs, chaises de cuisine, longues de tables, rideau à fleur dérisoire.  Avec aussi une matière textuelle «volée» aux deux William: Shakespeare et Blake, Franz Kafka, Luigi Pirandello…

Il y a aussi un article de Laurence Chable, la fondatrice du Théâtre du Radeau sur les ateliers menéspar François Tanguy et de superbes cahier-photos de Didier Goldschmidt, Daniela Hornichova, Simon Hattier, Pierre Grobois, Didier Grappe où on voit très bien depuis Woyzeck-Büchner, Fragments forains (1989) et Le Chant du Bouc (1991)à quoi correspond l’univers à haute teneur poétique de François Tanguy avec ombres portées, petits rideaux blancs brechtiens volant au vent de nombreux châssis savoureusement entassés dans le fond… Un bon ensemble qui rend bien compte du travail de ce créateur attachant.

Frictions
numéro 9 hors série. 15 € .


L’Arche et la galère
, un éditeur sur le pont
de Rudolf Rach, traduit de l’allemand par Silvia et Jean-Claude Berutti-Ronelt

L’Arche-édition a été créée par Robert Voisin il y a déjà soixante-quatorze ans! et a été rachetée par Rudolf Rach en 86. Les domaines de publication avaient d’abord été:  la psychanalyse, la philosophie et l’esthétique avec, entre autres, des livres de  Jean WahlAndré GideRené Leibowitz, Louisa Düss et Wilhelm Reich.
En 1953, Robert Voisin se tourne vers le théâtre et fonde Théâtre Populaire, une très bonne revue bimestrielle d’analyse qui contribua au mouvement de rénovation du répertoire sous l’égide du T. N. P. de Jean Vilar. Et une légendaire collection qui enchanta notre adolescence : à prix très modique, on trouvait le texte de la pièce et des photos en noir et blanc ( mais quand même!) et si pour des raisons techniques, les photos manquaient à l’appel, était joint un bon pour avoir le cahier photos quand on revenait plus tard au T.N.P. Heureuse époque… Répertoire pour un théâtre populaire, une collection bon marché qui regroupait les grandes œuvres dramatiques de tous les temps. Et L’Arche a publié dès 54 les œuvres de Bertolt Brech traduites en français.
Rudolf Rach édita très vite le théâtre contemporain et le théâtre jeunesse et créa aussi une collection d’essais philosophiques Actuellement le catalogue compte environ 800 titres. Avec les œuvres classiques:  Bertolt Brecht toujours mais aussi Anton Tchekhov, Ivan Tourgueniev, August Strindberg.. Et parmi les auteurs contemporains, Pina Bausch, Lars Noren, Dario Fo, Thomas Bernhard, Martin Crimp, Jan Fabre, Jon Fosse le ernier prix Nobel de littérature, Federico Garcia Lorca, Elfriede Jelinek, Sarah Kane… Et chez les Français, Fabrice Melquiot, Chistophe Pellet…

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L’Arche et la galère (383 pages) est une sorte d’autobiographie où Rudolph Rach raconte son enfance en Allemagne puis ses débuts dans l’édition avant de venir à Paris. « Cette version française de deux textes de l’auteur publiés en Allemagne en 2020 aux éditions Bittner est en accord avec l’auteur, un ensemble réduit pour privilégier la vision de Rudolph Rach, éditeur (tant en Allemagne qu’en France) mais sans occulter la relation de l’auteur avec son pays d’origine. »
Mais cela reste passionnant d’un bout à l’autre et on voit très bien la longue « galère » qu’il a connue, lui l’Allemand- pas toujours bien vu !-depuis le rachat de l’entreprise à Robert Voisin, l’indispensable rénovation des locaux en mauvais état, la reconstitution totale des stocks entassés à Paris mais aussi dans une grange près du Mans, les diverses péripéties de son installation dans la capitale… Bref, il fait, comme l’indique le titre, un travail forcené avec sa petite équipe et est souvent au bord de l’épuisement. Et il y a de quoi ! Il doit à la fois gérer au mieux l’entreprise dont les caisses sont vides, négocier les contrats notamment en Allemagne, dont l’un mal ficelé concernant l’œuvre de Brecht était le fond de commerce de L’Arche avec une clause léonine qu’il doit rattraper avec sa fille, sinon il était menacé de la faillite. Il devait aller aussi très souvent discuter les droits avec les auteurs outre-Rhin dans des conditions houleuses, entre autres avec Thomas Bernhard ou F. Xaver Kroëtz dont, entre autres Travail à domicile, Haute-Autriche, Concert à la carte (1976), puis Terres mortes (1991)  Pulsion (1999)  sont éditées par l’Arche. Mais il doit aussi examiner et mettre au point les contrats avec les grands théâtres allemands comme la Schaubühne, ou la grande Pina Bausch, méfiante et à la volonté de fer, quand il s’agissait de ses droits à elle, auteure de spectacles. Un travail souvent passionnant, mais d’une rare exigence…

Rudolf Rach montre très bien à la fois tous les arcanes et du théâtre français, à la fois privé et public : une source d’étonnement permanent pour un étranger comme lui . Mais il a sans aucun doute un regard beaucoup plus lucide sur les auteurs, traducteurs, metteurs en scène, producteurs de théâtre… chacun avec leurs exigences.
L’auteur a eu une remarquable intuition de l’évolution que va connaître le théâtre à la fois en Allemagne et en France. Et en cela, il apporte un témoignage essentiel pour les gens de théâtre et les chercheurs qui veulent essayer de comprendre le fonctionnement théâtral et culturel en général de notre pays. Et il analyse très finement la mise en scène contemporaine comme le dit justement son éditeur Les Solitaires intempestifs et ce livre « vient enrichir une vision à long terme de l’évolution parallèle de nos deux pays sur plus de soixante-dix ans : jusqu’où nous ressemblons-nous, cousins germains, à partir d’où Français et Allemands demeurent-ils foncièrement différents ? »

Le texte rigoureux de Rudolph Rach fait ici bon ménage avec un sens de l’humour quand il parle de ses rencontres avec Patrick Modiano, ou de ses relations conflictuelles quant aux droits de représentation de L’Opéra de Quat’ sous avec la S.A.C.D. : «Un mélange de bonne conscience et de bureaucratie dure à cuire : c’est ce qui fait sa force. »
Et, malicieusement, il ajoute plus loin: « Je ne me serai jamais senti français, même avec un passeport français. Tout simplement, parce qu’il me manque un certain nombre de conditions préalables pour me sentir français.» Et dans la presse, on lui a souvent «renvoyé dans la figure » comme il dit, le fait qu’il soit allemand, même s’il était éditeur reconnu  à Paris…   depuis plusieurs dizaines d’années. Comme une amie originaire du Gard qui enseignait quarante ans dans une école d’art à l’Est de la France, s’est entendu dire par une collègue: «Quand repartez-vous chez vous, dans le Midi?»

Nous sommes un bien curieux pays ! Rudolf Rach et Katarina von Bismarck ont pourtant réussi à remonter L’Arche devenu aussi une agence théâtrale française importante, puisqu’elle représente une centaine d’auteurs…
Offrez, ou offrez-vous ce livre, vous ne le regretterez pas… Il se lit d’un trait et apporte un excellent éclairage sur l’édition et le spectacle contemporain dont il faut remercier Rudolph Rach. Il a engagé en 2015, Claire Stavaux, spécialiste de la dramaturgie allemande à Paris III qui lui a succédé il y a six ans, à la tête de la célèbre maison…

Ph.du V.

Les Solitaires Intempestifs, 19 €.

 

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck

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Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck 

 Ce spectacle, en forme de conte cruel, créé en 2021 au Théâtre du Nord, est repris pour la seconde fois au Théâtre de Nanterre-Amandiers. Christophe Rauck entend ainsi prolonger la vie des pièces:  un geste à la fois éthique, écologique et économique. 

La Fille-Roi, reine des neiges, encagée dans une vitrine où s’amoncellent des flocons, se vit comme une «anomalie ».  Comment être libre et régner ? Comment refuser le mariage quand le pays réclame une descendance et assumer sa passion pour une dame de compagnie? Comment s’émanciper des cauchemars de l’enfance : un père aimé mort à la guerre et une mère en exil ?  

La pièce s’inspire de la vie de la légendaire reine Christine (1626-1689) avec une vision contemporaine des problèmes liés au «genre» et au Pouvoir. Sara Stridsberg se nourrit de l’Histoire, pour créer un personnage aussi complexe que la structure de la neige…  Enfant unique du roi Gustave-Adolphe de Suède, elle a six ans quand elle accède au trône. Elevée comme un garçon, habile cavalière et chasseuse mais aussi fine diplomate et femme de lettres, elle s’entoure de penseurs, dont René Descartes. Mais elle abdiquera en 1654, après dix ans de règne, au profit de son cousin qu’elle refuse d’épouser. Elle quittera la Suède pour de longues pérégrinations à travers l’Europe, avant de s’établir à Rome.

Image finale de la pièce, ce départ : la liberté! Après d’âpres débats avec le Régent : le Pouvoir, et son fiancé: Love, sa dame de compagnie, Belle et le Philosophe, ou encore avec le fantôme sanguinolent de son père… Aux prises à des pulsions contradictoires, l’autrice ne trahit pas sa source historique mais situe cette pièce à une époque indéterminée et brouille les temporalités de la fable.
Christophe Rauck donne vie à ces personnages grâce à une direction d’acteurs minutieuse et une mise en scène au rythme sans faille, malgré quelques longueurs et scènes répétitives. Sarah Strisberg sacrifie parfois au dogmatisme féministe -et c’est dommage- pour rendre justice à ce personnage emblématique du matrimoine et questionner ainsi les rouages du pouvoir masculin.
Marie-Sophie Ferdane, en scène tout au long du spectacle, incarne la Fille-Roi avec énergie et nuances: froide devant ses pairs ou brûlant de passion pour la tyrannique Belle (Carine Goron), fondant d’amour pour sa mère, mutine, jouant aux jeux de la guerre avec le Roi Mort (Thierry Bosc avec une perruque et très en forme)… A la fois enfantine et dame de fer, avec une androgynie féminine, elle évolue très à l’aise d’une humeur à l’autre, dans ou hors le cercueil de verre sur lequel la neige tourbillonne ou s’amoncelle en manteau protecteur. Scénographie d’Alain Lagarde avec des images où la lumière froide du Grand Nord contraste avec des zones plus sombres et plus chaudes. 

Dans ce paysage de contes d’Andersen, le Philosophe, sous les traits d’un Africain frigorifié (Habib Dembélé), inculque à la femme-Roi capricieuse la notion de libre-arbitre et la pousse à le suivre vers les pays chauds. Mais il mourra d’un refroidissement, comme Descartes à Stockholm en 1650. L’exercice du libre-arbitre, quand soufflent des vents contraires, à l’intérieur comme à l’extérieur des personnages, pourrait être le cœur de la pièce. «Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe», dit l’écrivaine suédoise que Christophe Rauck a mis en scène avec bonheur, après La Faculté des rêves en 2019. 

 Mireille Davidovici

 Du 7 au 19 janvier au Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. 01 46 14 70 00.

Un Piano dans la montagne/ Carmen d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Un Piano dans la montagne/ Carmen, d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Nombreuses ont été les adaptations au théâtre – dont celle mémorable de Peter Brook- et les transpositions au cinéma de cet opéra, le plus joué au monde… Sandrine Anglade nous en propose ici une version d’une heure quarante-cinq en dehors des canons du genre.

Avec ce titre surprenant, elle veut souligner les aspirations de l’héroïne à une vie libre dans la montagne (elle pensa un temps l’intituler Un Corps à soi) avec l’homme qui voudra bien la suivre. Mais  ce ne sera pas Don José, le soldat, qui déserte par amour de Carmen mais qui n’aime pas l’aventure. La bohémienne le renvoie à sa mère qui se meurt dans son village et à sa fiancée, la sage Micaëla. Et elle cède à son désir pour Escamillo, le brillant toréador. Un amour qui lui coûtera la vie… sous les coups de Don José, fou de jalousie. Un féminicide annoncé! La metteure en scène dédie sa pièce au mouvement Femmes, Vie, Liberté qui soutient les Iraniennes en lutte.

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©compagnie Sandrine Anglade

L’originalité du projet tient à une forme mariant théâtre et opéra. Revenant au livret original d’Henri Meilhac qui a souvent été censuré, Clément-Camar Mercier a supprimé les récitatifs qui avaient été ajoutés après la création et a imaginé un personnage de guide, interface entre la scène et le public, à la fois commentateur de l’action et fil rouge de la mise en scène.
Sandrine Anglade, en lui ôtant les fastes de l’opéra, entend ainsi offrir cette œuvre prestigieuse à un large public. La musique de Georges Bizet a été transcrite pour quatre pianos par Nikola Takov, avec une étonnante profondeur harmonique. Pianiste, compositeur et chef de chant, il tient ici un des claviers et assure aussi la direction musicale des quatre solistes pour les rôles de Carmen, Micaëla, Don José et Escamillo et des six chanteurs, pianistes ou comédiens qui se partagent les seconds rôles.
Et dans chaque ville de la tournée, un chœur amateur d’enfants de sept à quinze ans a été formé pour l’occasion. «Ils se préparent avec une cheffe de chant et sont présents sur scène pendant tout le spectacle, dit Sandrine Anglade. Ils découvrent ainsi ce que sont le théâtre et l’opéra. Pour moi, c’est aussi une manière de partager un projet avec des publics. »

L’espace de jeu est balisé par une rampe circulaire de projecteurs qui monte ou descend d’un acte à l’autre. Les interprètes déplacent les pianos montés sur roulettes pour changer le décor. Au premier acte, ils figurent les murs de la caserne, puis de la prison où sera enfermée Carmen après une bagarre à la fabrique de cigares où elle travaille.
Autour d’elle, Micaëla (Parveen Savart) à la recherche de son fiancé, Don José (Pierre-Emmanuel Roubet, en alternance avec Blaise Rantoanina) pour lui donner une lettre de sa mère, avant le fameux duo : Ma mère, je la vois. Bientôt, apparait Carmen pour son premier aria, La Habanera :  L’amour est un oiseau rebelle, puis elle chantera une séguédille pour séduire Don José : Près des remparts de Séville, Chez mon ami Lilas Pastia, Nous danserons la Séguédille Et boirons du Manzanilla ..
De merveilleux solos où nous découvrons le riche potentiel vocal de Manon Jürgens, au mezzo nuancé. Les pianos s’écartent à l’acte II pour la scène de la taverne où Escamillo (le sémillant Antoine Philippot) fait une entrée fracassante parmi les contrebandiers. L’opéra a alors une théâtralité plus affirmée. Le guide (Florent Dorin) fait même chanter au public les couplets du Toréador : Toréador, en garde !/Toréador!Toréador!/Et songe bien/Oui songe en combattant/ Qu’un œil noir te regarde/Et que l’amour t’attend./Toréador, l’amour, l’amour t’attend! »

 Tout au long du spectacle, les pianistes quittent parfois leur clavier pour se joindre aux chanteurs. Julie Alcaraz chante Frasquita et accompagne aussi au violoncelle certains airs. Julia Filoleau incarne Mercédès, Benjamin Laurent est Moralès et Nikola Takov joue aussi l’aubergiste. Une atmosphère festive règne sur le plateau et Sandrine Anglade a fait quelques entorses à la continuité dramatique. Ainsi à l’acte III, Micaëla, égarée dans la montagne, vient annoncer à Don José : «Ta mère se meurt et ne voudrait pas mourir sans t’avoir pardonné. » Mais elle interrompt son chant pour déplorer le sort réservés aux sopranos à l’opéra : « Y’en a marre, dit-elle, du destin des sopranos, toujours à nier le désir de leur personnage.»
Elle veut changer de rôle et endosse celui de Mercédès (où elle est nettement plus à l’aise), dans la séquence des bohémiennes tireuses de cartes que la metteuse en scène avait zappée au début de l’acte. Une manière de désamorcer le tragique de la scène: dans les tarots, Mercédès et Frasquita prédisent à Carmen un avenir prometteur avec amour, château, bijoux… alors que celle-ci n’y voit que la mort.
En prenant ces libertés, Sandrine Anglade désacralise l’opéra…

Créé à la Scène Nationale de Bayonne, Un Piano dans la montagne/Carmen répond à la mission que s’est fixée la metteuse en scène avec sa compagnie éponyme fondée en 2004 : mettre à disposition d’un large public les œuvres du répertoire.  Elle l’a ainsi fait récemment avec La Tempête de William Shakespeare où elle marie théâtre et opéra dans le même esprit de troupe. La compagnie s’est aussi engagée dans un «laboratoire citoyen» où on propose aux enfants et adolescents, de réaliser de petites formes issues d’une réflexion commune. Elle collabore aussi avec le collectif Barayé, à des concerts Femme, Vie, Liberté pour soutenir la lutte des femmes en Iran.

 Avec son hétérogénéité revendiquée, ce spectacle ne convaincra pas les puristes mais a enthousiasmé le public. Sandrine Anglade fait ainsi entrer l’opéra dans une économie de théâtre, en réduisant les coûts de production de 80% ! Le spectacle devient alors abordable pour les programmateurs quand ils veulent offrir un opéra populaire….
Malgré quelques passages peu lisibles et l’esthétique brouillonne des costumes, il faut saluer cette démarche et suivre cette metteuse en scène qui prépare Le Conte d’hiver de William Shakespeare, traduction de Clément Camar-Mercier.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 décembre au Centre des bords de Marne, 2 rue de la Prairie, Le Perreux (Val-de-Marne). T. : 01 43 24 54 28.

Le 20 janvier, Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes (Val-de-Marne); le 23 janvier, Théâtre de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) ; les 26 et 27 janvier, Théâtre Georges Simenon, Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)

Les 1er et 2 février, Centre d’art et de culture, Meudon (Hauts-de-Seine); le 8 février, Théâtre Alexandre Dumas, Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Les 14 et 15 mars, Scène Nationale de Bourg-en-Bresse (Ain).

 

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène d’Emmanuel Daumas

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène d’Emmanuel Daumas

 En 1896, Constant Coquelin prend la direction du théâtre de la Porte Saint-Martin et l’année suivante, avec lui-même dans le rôle principal, il monte aidé par son fils Jean, la pièce d’Edmond Rostand (1868-1918). Triomphe absolu! Vingt minutes de rappel!  Et le ministre des Finances, Georges Cochery remet aussitôt sa propre Légion d’Honneur au dramaturge de vingt-neuf ans ! : »Je me permets de prendre un peu d’avance. »

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Cyrano de Bergerac entrera ainsi dans l’histoire du théâtre malgré une critique partagée: pour Catulle Mendès, «M. Constant Coquelin vient de jouer le plus énorme, le plus extraordinaire, le plus parfait de ses rôles… il retrouve, en y joignant de neuves émotions, le beau romantisme hautain et farce à la fois, que lui conseillait, au temps de sa jeunesse, Théodore de Banville, notre maître et le sien; et ce soir, Coquelin a été prestigieusement, miraculeusement un Cyrano fantasque, tendre, futile, grand aussi, et mourant si tendrement, et si héroïquement et si tendrement encore. Ah! Que je suis content d’avoir vu l’œuvre d’un tel poète exprimée par un tel comédien .». En 2016, Alexis Michalik a créé au Théâtre du Palais-Royal, Edmond,une pièce où il raconte la création de  Cyrano. (voir Le Théâtre du Blog)

Depuis la création le 28 décembre 1897, de nombreux acteurs ont porté le faux nez du héros romantique. Entre autres : Maurice Escande, Pierre Dux, Jacques Weber, Jean-Paul Belmondo, Jean Piat, Philippe Torreton, Olivier Gourmet, Eddy Chignara, tous très remarquables (voir Le Théâtre du Blog) Michel Vuillermoz et au cinéma : Daniel Sorano, Gérard Depardieu…
Cette fois, Laurent Laffitte incarne Cyrano. «C’était, dit-il, mon rêve d’acteur avec Dom Juan. Cette pièce est longue comme une Ferrari mais tout se déclenche très vite, et  pour un acteur, c’est un rôle dur et athlétique. Le texte parle constamment de théâtre et Cyrano se met en scène, invente son propre mythe.  Son arrogance vient compenser un complexe, une fêlure. »

L’acteur l’interprète ici avec une grande sensibilité et il devient l’ami qu’on souhaiterait tous avoir. Il aime son personnage et fait de la fameuse tirade des « Non merci… » un grand moment de théâtre.  Yoann Gasiorowski interprète, avec justesse et sans éclats, le jeune et beau Christian de Neuvillette, dont Roxane est amoureuse. Mais on peine à croire aux sentiments qui existent entre Roxane et lui, et entre Cyrano et Roxane: l’interprétation de Jennifer Decker est hors-sol. Que vient-elle faire dans cette galère? Fantomatique comme Ophélie, elle joue pourtant sincèrement ce personnage décalé. Seule actrice sur le plateau, les autres personnages féminins étant joués par ses camarades masculins….
Laurent Stocker (Raguenau) Nicolas Lormeau (Comte de Guiche) accompagnent cette nouvelle mise en scène. Mention spéciale à Birane Ba qui marque d’une présence solaire Ragueneau, puis un Capucin et une irrésistible Mère Marguerite de Jésus au sourire enjôleur.

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© Ch. Raynaud de Lage

Cette mise en scène souffre de l’esthétique anti-naturaliste de la scénographie imaginée par Chloé Lamford… L’Hôtel de Bourgogne est ici une estrade en faux marbre, fermée par un rideau à dorures (rappelant les cabarets minables) et qu’on retrouve dans la plupart des beaux costumes d’ Alexia Crisp-Jones. «Emmanuel Daumas, dit Éric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française, s’attaque avec un courage de Gascon au monument. Ce n’est pas le côté cocardier à la française qui le touche immédiatement mais bien ce que nous avons en nous de Cyrano, de peurs obscures, empêchement tu, et orgueil mélangés .».
Au début, le genre cabaret décalé surprend mais la pièce prend enfin une autre dimension… au quatrième acte, avec le siège d’Arras. Sur le plateau nu, les acteurs poussent des lits de fer superposés à l’avant-scène, en entonnant avec force une chanson gasconne…

Entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1938, cette pièce a donné le goût du théâtre à nombre d’enfants et adolescents. Allez la découvrir: elle peut faire peur à des artistes et vu la nombreuse distribution donc le coût, elle reste donc peu jouée dans l’hexagone….

 Jean Couturier

Jusqu’au 29 avril (en alternance), Comédie-Française, place Colette, Paris (Ier). T. : 01 44 58 15 15. Diffusion dans les cinémas partout en France, en direct le 25 janvier. Puis rediffusion à partir du 14 février.

Colette, l’incorrigible…besoin d’écrire ,d’après Colette, adaptation de Nathalie Prokhoris

Colette, l’incorrigible…besoin d’écrire,d’après Colette, adaptation de Nathalie Prokhoris

En conteuse, l’actrice s’empare des récits intimes de Colette (1873-1954) pour revenir aux sources de sa vocation d’autrice. Elle tisse un fil entre les inventions langagières de la petite fille, les conseils pratiques de sa mère et les velléités d’écrivain de son père, l’insaisissable capitaine Jules Colette.
Nous sommes dans l’antre de Colette, éclairée par une petite lampe parmi un fouillis de manuscrits et papiers épars. Nathalie Prokhoris, en tenue d’intérieur, se glisse pendant une heure dans la peau de cette écrivaine en pleine maturité, avec des extraits de ses textes, entre autres, La Maison de Claudine, Sido, L’Entrave, Le Képi, Journal à rebours, etc.

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©L Navarrro

La romancière en panne d’écriture revient sur son enfance. «J’étais faite pour ne pas écrire.», «Je ne voulais pas écrire. » Déclarations surprenantes chez celle qui avait la plume déliée. En remontant le temps, se dessinent les figures de Sido, sa mère dont elle tient le goût pour la terre et la nature, et surtout de son père.
Colette revoit sa bibliothèque, en détaille les rayons et sur son bureau, un attirail de plumitif qui la séduit tant. Elle évoque aussi son manteau de spahi mangé par les mites, les vers qu’il lui récitait, trop chargés d’adjectifs, et les livres qu’il n’a pas écrits, assemblages de pages vierges…

Avec ces «œuvres inconnues en papier vergé», son père lui disait comme Mac Mahon: »Pense à la relève ». Elle découvrit après sa mort, des volumes fantômes aux titres évocateurs d’une carrière militaire. Et sur les feuilles blanches, elle écrivit ses premiers textes en se demandant tout au long de sa vie : «Mais quand s’arrête-t-on d’écrire?
«Ce spectacle est né de mes bonheurs de lectrice et de ma passion pour son univers.», dit Nathalie Prokhoris. Dirigée par Christine Culerier, elle nous fait entendre la langue de Colette, son humour.  Et avec délicatesse, sans chercher à composer un personnage, elle nous entraîne dans la fabrique secrète de l’écriture : «Ah ! Cette lutte patiente contre la phrase qui s‘assouplit, s’assoit en rond comme une bête apprivoisée, l’attente immobile, l’affût, qui finit par charmer le mot. » dit-elle dans La Vagabonde (1910).

Nous goûtons avec gourmandise ces morceaux choisis pleins de trouvailles, cette plume effrontée, ces dialogues enlevés. Et ce spectacle nous met en appétit pour continuer à lire une prose élégante, libre et qui n’a pas pris une ride.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 2 mars, La Folie-Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt, Paris (XI ème) T. 01 45 55 14 80.

Le voyage de Gulliver, libre adaptation du roman de Jonathan Swift par Valérie Lesort, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Le voyage de Gulliver, libre adaptation du roman de Jonathan Swift par Valérie Lesort, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

Ces grands créateurs ont reçu de nombreux prix, notamment pour le fabuleux 20. 000 lieues sous les mers d’après Jules Verne (2015) (voir Le Théâtre du Blog), La Mouche,  La petite Balade aux enfers et plus récemment, Le Bourgeois gentilhomme…Créé il y a deux ans (voir Le Théâtre du Blog) ce spectacle a été récompensé par deux Molières: création visuelle et sonore et mise en scène.
Dans cette satire sociale  censurée à sa parution en 1726, Valérie Lesort a choisi l’épisode qui se passe sur l’île de Lilliput. Avec Gulliver, chirurgien anglais du XVIII ème siècle, ses minuscules habitants, les Lilliputiens se battent avec leurs voisins, au sujet d’un œuf qu’il faudrait manger d’abord par le gros, ou par le petit côté.

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Une histoire ici incarnée par de petites marionnettes mais qui ont le visage réel des comédiens, face au très grand Mathieu Perotto, rendu encore plus grand par un plafond bas. La création et la réalisation des marionnettes de Carole Allemand et Terzi, la scénographie d’Audrey Vuong, les costumes de  Vanessa Sannino, les lumières de Pascal Laajili et la musique de Mich Ochowiak, Dominique Bataille, mais aussi les maquillages très étudiés d’Hugo Bardin : ici, tout est dans l’axe…

Un spectacle d’une rare intelligence, savoureux, rodé à la perfection et à plusieurs clés de lecture, donc à la fois pour les petits et les grands. Et mis en scène avec une haute précision, ce qui n’exclut pas une beauté plastique et une intense poésie, comme savent le faire depuis longtemps Christian Hecq et Valérie Lesort… Une des grandes forces de ce spectacle est le changement d’échelle Gulliver/Les Liliputiens avec des moyens très simples mais aussi une maîtrise technique absolue.
Et il y a des moments fabuleux: comme entre autres, Gulliver dormant entravé dont s’approchent les lilliputiens, le Palais royal en flammes, Gulliver tirant plusieurs bateaux à voile de la flotte ennemie, puis son départ en barque de Lilliput avec ses habitants réunis sur le quai.

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Les interprètes, tous de premier ordre, sont ici à la fois acteurs et marionnettistes: Valérie Lesort en Cachaça et un Soldat blefescudien,  Renan Carteaux (le Savant, un Soldat, un Soldat blefescudien,  Valérie Kéruzoré (Myéline, le Soldat blefescudien, la Reine de Blefescu), Caroline Mounier (Skyresh, un soldat, Pauline Tricot ( un Soldat, Sollis),   Nicolas Verdier (Cérumen, le Cuisinier, un soldat blefescudien et Eric Verdin (L’Empereur).
Des bémols ? Des voix féminines parfois trop amplifiées et quelques nuées de fumigène… pas vraiment nécessaires.. Mais sinon quelle merveille de théâtre! En ces temps difficiles, c’est bon à prendre. Mais la très haute qualité, cela se paye et ici, les bonnes places sont à 38 €! Ce serait bien que les lilliputiens de la banlieue puissent aussi voir chez eux ce merveilleux spectacle à desprix abordables…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 4 janvier, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 2-4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris (IX ème). T. :  01 53 05 19 19.
Et pour Noël, lundi 25 décembre à 21 h 10 sur Culture Box.

 

 


 

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