Juan Colás, magicien

Juan Colás, magicien

 Son père possédait Cartomagia Fundamental, un livre de Vicente Canuto. Chaque soi, Juan (onze ans) en lisait un chapitre et le lendemain, essayait de faire à l’école ce qu’il avait appris. Puis il a découvert qu’il y avait un groupe de magiciens à Salamanque et il s’est lié d’amitié avec Rubén Porrás qui l’a aidé les premières années. Ensuite, il y a eu de nombreux arrêts dans sa pratique qui était juste pour lui un simple passe-temps, du moins jusqu’au lycée. Il s’intéressait plus aux arts visuels mais a repris contact avec ce groupe et y a rencontré le grand illusionniste Paco González de Zamora qui lui a expliqué sa philosophie. Cela l’a aidé à faire de nouveaux tours qu’il présente depuis longtemps dans toute l’Espagne. Très bien accueillis par les magiciens et le public.
Toni Rivero lui a appris à devenir professionnel et Pedro Majo à construire ses routines. Jorge Rastrel l’a soutenu et l’aide encore à fabriquer les structures de ses tours. Luis Arza lui a montré l’importance des symboles qui se cachent derrière l’action et le sens de ce qu’il faisait. Enfin, Mario Lopez, Jaime Figueroa, Miguel Muñoz lui ont rappelé comment être un véritable artiste. «Cela m’a forcé, dit-il, à regarder les choses autrement et à ne pas être quelqu’un de différent. Et à oublier un plan de carrière que je devais suivre. J’ai étudié les Beaux-Arts à l’Université historique de Salamanque et maintenant tout ce que je fais est chargé de cet enseignement.
Je suis aussi responsable culturel d’événements liés à notre art. Je donne aussi des conférences sur l’art conceptuel, le symbolisme, la magie ésotérique et la création d’effets . Un grand professeur m’a dit que notre travail est de rendre visible, l’invisible, observable ce qui est déjà là mais invisible à l’œil nu. Ce que je fais a pour origine des propositions de Paco González qu’il appelle « magie symbolique ». Même s’il y a un effet visuel, il tient davantage à l’enveloppe qui l’entoure. »

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En ce moment, il travaille dans des festivals en close-up et sur scène, donne des conférences et vend ses produits (Heartbeat, Non Safety Pins, The Bisagra, Dance a Spoon…). Et il essaye d’allier le symbolisme, la comédie et l’impossible. « Si je devais définir ma pratique, di-il, ce serait de la « magie rituelle ». Jaime Figueroa, Miguel Muñoz, Mario López, Étienne Saglio et Kalle Nio l’ont beaucoup influencé et il adore  micro-magie et close-up. Mais maintenant, il s’intéresse plus à la scène, aux arts visuels et à ce qui relève d’une expérience rituelle. Et il se dit obsédé par le minimalisme des années soixante, l’art conceptuel, le néo-expressionnisme abstrait de Basquiat, la morale romantique, l’œuvre de Kandinsky, le cirque, le flamenco, la musique classique, l’acid rock et la musique urbaine…

A un magicien débutant, il conseille de lire peu, mais de bons ouvrages sur les tours de cartes : »Plus de gags et techniques ne feront pas de vous un meilleur magicien. Partez à l’aventure, lisez de la poésie, des romans, allez au cinéma et au théâtre, tombez amoureux et voyagez. Étudiez d’autres arts, remplissez-vous d’«expériences magiques » dont vous pourrez ensuite imprégner votre travail. Même si la magie est considérée comme l’un des arts les moins artistiques, respectez-la et traitez-la comme s’il s’agissait d’une déesse ! Il y a malheureusement beaucoup de faiseurs avec des trucs sans signification et qui sont  toujours à la recherche des choses impossibles, sans réfléchir au sens, au quoi et au pourquoi, mais il y a peu de véritables artistes. Je vois pourtant se lever un vent de fraîcheur dans ma génération et celles à venir. A suivre donc… Chaque femme ou homme est un enfant de son temps et nous pouvons voir notre art sous l’angle de la technologie ou si les magiciens sont les artistes qui croient le moins à la magie. C’est important de définir: où et pour qui nous créons, cela pour la clarté et la lecture de notre travail. »

Et que fait-il de son temps libre? «Passionné par la peinture, le dessin et la sculpture, dit-il,  je les pratique toujours, comme le skateboard, le jonglage, l’art du clown, l’improvisation, le taï-chi, la cuisine, la poésie, la bande dessinée… Et j’adore voyager avec seulement un sac à dos pour découvrir de nouvelles cultures, pays et histoires. Enfin, j’aime la musique et les instruments des tribus. »

Sébastien Bazou

Entretien réalisé à Dijon, le 6 décembre

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Archive pour décembre, 2023

Notre petit Cabaret texte et mise en scène de Béatrice Agenin et Émilie Bouchereau (Milho)

Notre petit Cabaret, texte et mise en scène de Béatrice Agenin et Émilie Bouchereau (Milho)

Cela se passe dans la petite salle du Paradis, au troisième étage du Lucernaire à Paris… qui ne serait peut-être pas un paradis s’il fallait faire sortir en urgence les quarante spectateurs par l’escalier en spirale et celui de secours située derrière cette petite salle. Clairement indiquées avant le spectacle par l’ouvreuse qui parait absolument confiante… Mais comment les deux dames âgées assises à côté de nous, pourraient-elles avec leur canne, descendre assez vite cet escalier en spirale ou se diriger sur le plateau vers la sortie de secours sur l’extérieur? Cela fait froid dans le dos!

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Ici, l’actrice Béatrice Agenin qui fut dix ans pensionnaire, puis sociétaire de la Comédie-Française, et sa fille Emilie Bouchereau, alias Milho, chanteuse, et musicienne. Réunies pour une grande heure et assez complices pour interpréter chansons et textes. Avec, côté jardin, Simon Fache au synthé, et côté cour, Antony Debray, aux percussions.
L’actrice dit impeccablement On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans d’Arthur Rimbaud. «Un beau soir, foin des bocks et de la limonade/Des cafés tapageurs aux lustres éclatants/On va sous les tilleuls verts de la promenade/Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin/L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière/Le vent chargé de bruits, la ville n’est pas loin/ A des parfums de vigne et des parfums de bière. (…) Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août/Vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire/Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût/Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire. » Diction impeccable et sensibilité… Nous sommes vite séduits…

Béatrice Agenin chante aussi avec impertinence et drôlerie Déshabillez-moi de Gaby Verlor et Robert Nyelé, une chanson érotique créée par Juliette Greco en 67. Elle raconte aussi sans citer d’abord son auteur, la jalousie de Swann dans A la recherche du temps perdu. Il «la tenait là, éclairée en plein par la lampe (…) dans cette chambre où, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer. » Le public est sidéré quand elle donne le nom de Marcel Proust
Il y aussi la parodie très drôle d’une audition avec un grand metteur en scène italien, pour le rôle de Phèdre. Jamais content de sa gestuelle, il rabroue l’actrice et l’interrompt sans cesse. Caricatural mais les alexandrins sont superbement respectés et cela finit en rap… Puis l’actrice et sa fille jouent-pas très bien-une scène de
Roméo et Juliette avec deux marionnettes à tige et comme décor, un balcon déplié dans une valise. Une mauvaise idée. Puis toutes deux racontent la passion d’un grand-père  pour la magie  avec une boîte truquée qui lui appartenait et font apparaître quelques boules rouges… Pas vraiment intéressant mais bon…
Emilie Bouchereau/Milho chante et joue aussi sa musique à la guitare électrique… Moins expérimentée que sa mère, et un peu raide, elle semble parfois mal à l’aise mais arrive à s’en sortir. Surtout à la fin, quand elle chante avec une grande justesse, la fameuse chanson autobiographique
Dis-moi quand reviendras-tu? (1961) de Barbara qui en avait écrit la musique et les paroles.

Des bémols? Une scéno pauvrette avec rideau aux petites étoiles en fond de scène et une grande poupée-marionnette pas réussie avec laquelle dansera Béatrice Agenin. Mais surtout une médiocre direction de ces actrices-chanteuses -il y a souvent un manque de rythme-et une mauvaise balance avec la musique: dans un aussi petit lieu, le son puissant des percussions et du synthé devient vite envahissant et, comme les interprètes ont un micro H.F. , cela n’arrange rien. Dommage! Béatrice Agenin et Emilie Bouchereau/Milho mériteraient d’être mises en scène. Mais ici, le public âgé semblait peu difficile et les a généreusement applaudi… A suivre.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 janvier, Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

Richard II de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

Richard II de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

Notre amie Christine Friedel qui a été opérée et qui reviendra heureusement parmi nous en janvier, avait rendu compte de cette création l’an passé à Avignon (voir Le Théâtre du Blog). Richard II reprise une première fois à Nanterre, y est jouée de nouveau. «Asseyons-nous, et racontons la triste histoire de la mort des rois». Ainsi commence cette fresque (1595)  inspirée par le règne au XIV ème siècle de Richard II d’Angleterre. C’est la première partie d’une tétralogie, les autres pièces relatent la vie des successeurs de ce jeune roi: d’abord Henry IV (première et seconde partie) et Henri V. L’intrigue est compliquée et nous vous la ferons donc courte… Bolingbroke, fils aîné de Jean de Gand et cousin du roi Richard II et Mowbray, duc de Norfolk, se provoquent en duel. Bolingbroke a accusé Mowbray d’avoir détourné l’argent pour payer les troupes royales, puis d’avoir comploté contre le roi, et enfin d’avoir fait tuer Woodstock, duc de Gloucester. La duchesse demande alors à son beau-frère, Jean de Gand, de venger son mari, Thomas de Woodstock mais il lui lit qu’il faudra attendre l’issue du duel: l’autorité de  Richard II n’est pas contestable. Le Roi essaye en vain de les réconcilier mais interrompt le duel puis condamne les adversaires à l’exil: six ans pour Bolingbroke, et à vie pour Mowbray.

L’année suivante, Jean de Gand mourant veut raisonner Richard qui n’accepte pas ses conseils. A sa mort, Richard annonce qu’il saisit tous ses biens pour financer la guerre en Irlande. Et il déshérite ainsi Bolingbroke qui va quitter la France. Il rassemblera des soldats abordera au nord de l’Angleterre et marchera vers le sud, rejoint par d’autres nobles de ses amis. Bolingbroke capture et fait tuer les quelques fidèles au roi Richard qui débarquera enfin au Pays de Galles, mais sans troupes. Trahi par ses derniers partisans, il sera lui aussi vite capturé. Bolingbroke réclame qu’on lui restitue ses titres et terres.  Richard II  lui dit que tout lui sera redonné.

© Ch. Raynbaud de Lage

© Ch. Raynbaud de Lage

Mais le roi impopulaire, bien seul et à bout de souffle, prend conscience que ses erreurs vont lui coûter cher et semble résigné à perdre sa couronne… Il a ces mots fabuleux devenus célèbres : «Je donnerai mes joyaux pour un chapelet. (…)  Et mon vaste royaume pour une petite tombe, une petite tombe, une pauvre petite tombe.» Richard II et la reine se disent adieu avec déchirement, puis il sera emmené en prison au château de Pomfret, et elle sera reconduite dans sa France natale. Lord Exton, un proche de Bollingroke qui a été sacré Henri IV, a cru qu’il aimerait être débarrassé de l’ancien roi Richard, maintenant seul en prison.

Allongé par terre, juste habillé d’une longue chemise blanche, il est encore plus fantomatique  et pitoyable.  Il aura ces terribles mots teintés d’humour shakespearien : «Ni moi, ni aucun homme qui n’est qu’un homme, ne sera satisfait de rien, jusqu’à ce qu’il soit soulagé de n’être rien. » Exton le tuera mais ce crime déplait à Henri IV!  Il annonce qu’il ira faire un voyage en Terre sainte pour se faire pardonner. Ainsi finit cette saga du crime avec l’abdication, puis l’assassinat de Richard.

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©x Jean Vilar

La pièce, une des plus célèbres de William Shakespeare en Angleterre et maintenant bien connue chez nous.  Jean Vilar  la crée en 47, dans la Cour d’Honneur du Palais des papes: c’est la première  jouée aux Semaines d’art qui ont préfiguré le festival d’Avignon. Elle sera reprise avec Gérard Philipe dans le rôle du roi,  au T.N.P. en 53-54 à Chaillot. Mais elle n’est pas si souvent jouée, vu la longueur du texte qui nécessite presque quatre heures de représentation et une importante distribution. Nous avions vu la remarquable mise en scène de Patrice Chéreau (il avait vingt-six ans!) avec lui-même dans le rôle-titre, celle d’Ariane Mnouchkine, toute aussi remarquable au Théâtre  du Soleil avec Georges Bigot. Et en 2018, celle, encore un peu brute de décoffrage mais tout à fait intéressante dans la traduction de Clément Camar-Mercier aux mots parfois crus, du jeune metteur en scène Guillaume Séverac-Schmitz  (voir Le Théâtre du Blog).

Christine Friedel avait été assez élogieuse envers ce spectacle à sa création au festival d’Avignon l’an passé et aussi joué au Théâtre des Amandiers à Nanterre, en novembre 22 et maintenant. Cela donne quoi? Nous sommes partagés…

© Ch; Raynaud de Lage

© Ch; Raynaud de Lage

Louis Albertosi, Murielle Colvez, Cécile Garcia Fogel, Joaquim Fossi, Pierre-Thomas Jourdan, Guillaume Lévêque, Emmanuel Noblet, Pierre-Henri Puente sont solides et ont tous une très bonne diction. Donc, en entend bien le texte. Mention spéciale  au grand Thierry Bosc, tout à fait remarquable dans le double rôle des frères Jean de Gand et le duc d’York. Et à Eric Halier, très crédible en Bolingbroke.

Micha Lescot, qui rêvait de jouer Richard II habillé d’un costume blanc actuel, apparait en silhouette longiforme impressionnante  et il y a des moments tout à fait émouvants dans ses monologues-on sent bien le Roi, las et épuisé par le pouvoir- ou quand il fait ses adieux pour toujours à la Reine avant d’être incarcéré. Mais pourquoi Christophe Rauck le fait-il autant gesticuler et monter, redescendre très souvent des marches? Cela parasite son jeu et c’est dommage.

La direction d’acteurs avec cette reprise aurait-elle perdu ses boulons en route? Christophe Rauck privilégie-mais c’est aux dépens du texte-les effets esthétiques comme ces belles images-vidéos mais pléonastiques en très grand format-d’immenses vagues (photo ci-dessous) et d’épais nuages noirs-les deux pléonastiques-ou encore ces gradins encombrant le plateau évoquant la Chambre des communes que les accessoiristes déplacent souvent, ou font tourner avec les acteurs  dessus (scénographie d’Alain Lagarde).

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Et était-il nécessaire de faire jouer les acteurs au début mais trop longtemps dans des cercles faiblement éclairés derrière un tulle noir. Donc on voit à peine leur visage… Le reste du plateau étant placé dans la pénombre comme souvent aussi par la suite… Pour dire la grande tristesse de cette fin de règne où un roi va être obligé d’abdiquer?

Tout cela n’est pas convaincant et il y a quand même trop de choses approximatives dans cette réalisation où manque sans doute une nécessité absolue, une certaine insolence comme, entre autres chez Ariane Mnouchkine, ou Thomas Ostermeier quand il montait par exemple, Richard III Et franchement, Christophe Rauck aurait pu aussi nous épargner ces trois stéréotypes inséparables actuels et qui ne sont pas dignes de lui: nappes de fumigènes à gogo, micros H.F uniformisant les voix, ronflements de basse électroniques, ou encore très gros plans du visage des personnages sur grands rideaux de tulle noir faisant office d’écran: des procédés ultra-usés qui font vieux théâtre… Toute cette communication non-verbale à base d’effets faciles et racoleurs, ne sert  ni le jeu des acteurs, ni la réception de ce texte si souvent magnifique par le public ! «L’empire visuel, auquel nous sommes aujourd’hui soumis, dit Marie-José Mondzain, se présente à nous de façon violente. (…) Il faut bien admettre que la violence dans le visible concerne, non pas les images de la violence ni la violence propre aux images mais la violence faite à la pensée et à la parole dans le spectacle des visibilités.» Au moins, on écoute le texte intact malgré les indispensables coupes nécessaires et le son uniforme des micros H.F. Mais ce n’est pas une mise en scène vraiment intéressante! Et nous resteront de cette représentation, quelques scènes où enfin l’émotion passait… Et nous aurons connu Christophe Rauck mieux inspiré quand il a monté Shakespeare (voir Le Théâtre du Blog)… On veut bien que ce Richard II ait connu le succès en tournée mais nous avons été déçus cette reprise et Christophe Rauck devrait quand même se demander pourquoi la salle était à moitié vide…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 décembre, Théâtre des Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.

19.5 – Le dix-neuvième en cinq actes de et par Christophe Delessart, mis en scène de Johanna Boyer-Dilolo

19.5 – Le dix-neuvième en cinq actes de et par Christophe Delessart, mis en scène de Johanna Boyer-Dilolo  

«31 décembre 1900. La foule célèbre déjà mon départ en grande pompe mais avant de tomber, dit Christophe Delessart, j’ai envie de vous raconter celles et ceux que j’ai croisés et aimés,. « Cela se passe dans la belle mais très petite cave voûtée de l’Essaïon où l’acteur seul, costume noir et chemise blanche, va dire ou jouer des textes et poèmes de neuf écrivains et trois écrivaines du XIX ème siècle: Charles Baudelaire, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Gustave Flaubert, George Sand, Louise Michel, Arthur Rimbaud, Emile Zola, Jeanne Deroin, Alfred de Musset, Thoreau, Edmond Rostand et Marie Nizet, une poétesse belge (1859-1922) clamant dans un poème à l’écriture assez conventionnelle, sa passion érotique pour son amant, un officier disparu à la guerre.
Mais Jeanne Deroin (1805-1894), candidate aux élections législatives  a écrit un texte formidable que ne désavouerait aucune mitouiste actuelle: «L’homme seul a jusqu’à présent, réglé les destinées du genre humain et presque toutes les lois sont injustes, oppressives et imprévoyantes. La répartition inique des produits du travail, l’esclavage, le servage et le prolétariat produisent partout la corruption, l’ignorance et la misère. »

© Rachel Ruello

© Rachel Ruello

Christophe Delessart a une belle présence, une excellente diction (cela fait toujours du bien par les temps qui courent) et il n’a pas besoin de micro H.F. !. Et on sent chez lui une véritable passion pour cette langue française écrite du XIX ème, à la fois toujours identique et jamais la même. Mais elle est encore la nôtre, ou presque.
Er pourtant, quelle diversité! Celle de Charles Baudelaire n’est pas du tout celle de Victor Hugo, et celle d’Emile Zola n’est pas non plus celle de George Sand. Quant à la langue poétique du très jeune homme de Charleville-Mézières qui n’a plus rien écrit après ses vingt ans, elle est restée unique… et tout aussi merveilleuse, un siècle et demi après.
Et nous écoutons avec gourmandise, nombre de ces écrits en cinq «actes», imaginés par Christophe Delessart: La Mort, La Nature, Les Révoltes, Les Combattantes et L’Amour. Et il y a une belle surprise, le célèbre Walden de l’Américain Henri-David James Thoreau, grand précurseur de la défense de l’environnement. Tous très bien dits par cet acteur, toujours juste et qui n’en fait jamais trop.
Malheureusement, la direction d’acteur est aux abonnés absents, la mise en scène sans intérêt et très amateur, les lumières colorées éblouissent les spectateurs placés sur le côté et frisent sans arrêt le pléonasme, la «scénographie» non signée, avec grands caillebotis qui se transforment en pupitre, la fois encombrants et casse-gueule sur un aussi petit espace, n’est pas du bois dont on fait les flûtes. Et les vidéos projetées sur un store blanc : le film mythique de Louis et Auguste Lumière (1896) du train arrivant en gare de la Ciotat, des vues d’usines, etc. ne font ici jamais sens.

Quant aux textes et aux poèmes, le choix est maladroit. Pourquoi être allé chercher la scène du balcon assez conventionnelle de Cyrano de Bergerac, plutôt que celle, sublime de la fin où le vieux poète amoureux blessé se meurt aux côtés de Roxane? Pourquoi nous resservir la scène ultra-usée entre Perdican et Camille dans On ne badine pas avec l’amour de Musset ? Pourquoi l’avoir privilégié avec Vigny, et même pas consacré une minute à l’immense poète que fut Gérard de Nerval, lui aussi boudé dans leurs recueils scolaires par les trop fameux profs Lagarde et Michard de nos années de lycée? Cela fait quand même beaucoup d’erreurs pour une heure de spectacle!
Enfin, cadeau de consolation, on peut découvrir ou retrouver le texte d’Henri David Thoreau, sûrement inconnu de ce public où il n’y avait aucun jeune. Alors à voir? Peut-être mais à condition de n’être vraiment pas exigeant! Le jeu de Christophe Delessart mérite vraiment mieux… Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 février, les mercredis à 19 h 00, Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, Paris (IV ème).

West Side Story, livret d’Arthur Laurents, musique de Leonard Bernstein, paroles de Stephen Sondheim

West Side Story, livret d’Arthur Laurents, musique de Leonard Bernstein, paroles de Stephen Sondheim, mise en scène de Lonny Price

Cette comédie musicale créée à Broadway en 1957, chorégraphie de Jerome Robbins et mise en scène de Lonny Price, a été jouée pour la première fois à Paris en 1981 au Théâtre du Châtelet, dans sa version originale. Comme aujourd’hui pour notre plus grand plaisir. Et Lonny Price a scrupuleusement recréé cette œuvre qui pourrait entrer au patrimoine mondial de l’humanité !

Connue du grand public par une adaptation cinématographique (1961) aux dix Oscars, réalisée par Robert Wise et Jerome Robbins en 1961, avec Nathalie Wood et George Chakiris, West Side Story est la plus emblématique de toutes les comédies musicales du XX ème siècle.  On peut lire au troisième balcon du Théâtre du Châtelet: «pantomime, vaudeville, comédie, tragédie, drame, musique, féérie, opéra, danse». Des composantes que l’on retrouve dans West Side Story, inspiré de Roméo et Juliette.

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Julio Monge, collaborateur de Jerome Robbins, a repris sa chorégraphie à la perfection. Ici, les danses initient l’action et font avancer l’histoire de cet amour contrarié entre Maria et Tony appartenant chacun à une communauté adverse, les Sharks et les Jets.  Avec des thèmes d’un actualité brûlante: communautarisme, haine raciste, expression permanente de la violence, laxisme des autorités, etc.

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© Johan Person


Cette réplique de la version de 1957 est remarquablement interprétée par une jeune troupe. Comme souvent les artistes anglo-saxons, ceux-ci savent à la fois chanter, danser et jouer. Les airs-cultes de Leonard Bernstein: Maria, Tonight, America, frappent toujours autant le public, en particulier ici les jeunes. Scénographie très fluide d’Anna Louizos qui a recréé le New York des années cinquante, avec rapides changements de décor au rythme soutenu de l’orchestre dirigé par Grant Sturiale qui donne aussi le tempo aux chanteurs.
Nous n’avons pas vu passer les deux heures quarante avec entracte de ce spectacle total et nous en sommes sortis heureux avec des airs plein la tête. À voir donc au moins une fois dans sa vie : il reste des places…

Jean Couturier

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, Paris (I er). T. : 01 40 28 28 28.

Orphelins de Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine et Patrick Lerch, mise en scène de Martin Legros et Sophie Lebrun

Orphelins de Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine et Patrick Lerch, mise en scène de Martin Legros et Sophie Lebrun

 L’auteur britannique maintenant bien connu en France (voir le Théâtre du Blog) aborde ici un de ses thèmes favoris: la violence qui mine nos sociétés. Après Oussama ce héros (2016) la compagnie La Cohue revient à une écriture qui va au-delà du naturalisme. Dany et Helen vont fêter un heureux événement quand Liam fait irruption dans leur appartement, couvert de sang. Très nerveux, le garçon livre un récit contradictoire. A la fin, nous saurons qu’il a blessé et torturé un ouvrier pakistanais ! Helen veut protéger son petit frère mais son compagnon est horrifié par ce crime odieux. Le passé d’Helen et Liam les rattrape:  orphelins à la suite de circonstances tragiques, ils ont suivi des chemins différents. Elle, a fondé une famille mais lui, zone avec des néo-nazis dans le quartier mal famé où ils habitent. Le couple et l’enfant que porte Helen survivront-ils à cette soirée tragique?

© Virginie Meigne

© Virginie Meigne

 Cela se joue en huis-clos dans une scénographie tri-frontale et nous nous sentons pris à témoin de cette terrible histoire interprétée avec énergie. Une régisseuse et narratrice en fond de scène lit les didascalies, apportant ainsi une respiration bienvenue à cette situation intenable où les personnages sont sans cesse en porte-à-faux. «Nous aimons, disent les metteurs en scène, qu’ils évoluent avec la conscience qu’ils se sentent regardés, jugés. » Pour plus de distance, Liam s’enduit de peinture rouge pour apparaître ensanglanté et s’asperge le visage d’eau quand il pleure.

Nous sommes happés par ce récit délivré au fil du rasoir. Les traducteurs ont habilement transposé ces dialogues crus et hachés où la langue hésite et parfois bégaye. Martin Legros joue un Liam ambigu, à la fois attachant et repoussant et Sophie Lebrun, une jeune femme clivée entre son désir de normalité et une culpabilité qu’elle partage avec son frère. Face à eux solidaires, Dany (Julien Girard) se débat avec sa conscience, coincé entre le désir de ne pas faire de vagues et son aversion pour l’acte de son beau-frère.

Dennis Kelly met ses personnages en tension sans relâche pendant une heure et demi. Ici, les acteurs scrutent toutes les contradictions qui habitent ces jeunes en déshérence, dans un climat de fatalité sociale. On pense à Sweet Sixteen de Ken Loach et à The Old Oak sorti récemment où il analyse les mécanismes du racisme ordinaire dans un milieu populaire défavorisé.
La Cohue réunit de jeunes artistes de Caen. Avec Orphelins (2018), Sophie Lebrun et Martin Legros signaient leur première mise en scène clôturant un triptyque autour de la violence, initié avec Visage de feu de Marius von Mayenburg en 2015 (voir le Théâtre du blog). La compagnie travaille pour l’an prochain à une adaptation des Aventures de Pinocchio de Carlo Collodi.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 28 décembre, Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.

 Le 6 février, Théâtre Charles Dullin, Grand-Quevilly (Seine-Maritime).

 

Une troisième année en alternance à l’Ecole Régionale d’acteurs de Cannes et Marseille

Une troisième année en alternance à l’Ecole Régionale d’acteurs de Cannes et Marseille Cet établissement de formation supérieure au métier de comédien est subventionné par la Région sud, la ville de Cannes, le département des Alpes-Maritimes, la ville de Marseille et le Ministère de la culture qui l’a accrédité pour délivrer le Diplôme National Supérieur Professionnel de Comédien depuis 2008. Le cursus est sur trois ans avec 3.600 heures et les  élèves peuvent compléter ce diplôme avec une licence Arts et Spectacle à Aix-Marseille Université. L’Ecole prépare aussi à l’obtention du Diplôme d’État de professeur de théâtre depuis 2016 avec 400 heures de formation incluant temps de formation, stages en établissements scolaires et conservatoires.

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Comme le souligne Didier Abadie, son directeur, «cette formation avec maintenant en troisième année, comprend un apprentissage dans ces Centres Dramatiques Nationaux qui sont de grandes maisons de création et de diffusion. Elles accueilleront trois à cinq élèves-comédiens. Muriel Mayette-Holtz à Nice, Olivier Letellier aux Tréteaux de France et Robin Renucci à Marseille ont pensé à créer un collectif artistique dans leurs théâtres et ont toujours voulu défendre la transmission et la pédagogie. Pour nous, c’est une nouvelle étape et unique en France : la collaboration entre une Ecole nationale supérieure professionnelle d’art dramatique et des Centres Dramatiques Nationaux où la répartition des futurs apprentis a été primordiale, avec des listes de choix établie par chaque dirigeant et par les élèves dont nous avons pris en compte les désirs artistiques et géographiques. »

Robin Renucci qui a  remarquablement dirigé Les Tréteaux de France, dirige La Criée à Marseille depuis l’an dernier. Il a toujours placé l’acteur au centre du théâtre, en conjuguant à la fois création et formation mais aussi éducation populaire. « À La Criée, dit-il, nous nous efforcerons d’inventer une création théâtrale exigeante et inattendue. Les œuvres, la pratique, la pensée sont des endroits d’expérience que nous souhaitons partager. (…) J’ai évolué dans un mouvement, celui de la conscience politique et de la décentralisation théâtrales. Ceci a été fondateur pour moi et je veux donner à ces apprentis-comédiens les outils nécessaires à leur accomplissement. »

Pour Muriel Mayette-Holtz, nommée à Nice en 2019, «le fil rouge, dit-elle, est le répertoire classique et contemporain de l’Europe de la Méditerranée. Et la troupe est complétée chaque saison avec des apprentis-comédiens. Une des missions principales d’un Centre Dramatique National est la transmission des métiers du théâtre. J’ai toujours été attentive à accueillir les nouvelles générations en particulier, les acteurs. A la Comédie-Française dont j’ai été l’administratrice, j’avais créé ce qu’on appelle aujourd’hui l’Académie. Le métier de comédien est avant tout artisanal et s’apprend aussi en le pratiquant. Et les réalités sont souvent pragmatiques ! Est-ce que l’on t’entend ? Ta voix est-elle bien placée ? Sais-tu travailler seul ? Comment se construit une production? Entraînes-tu assez ta mémoire? Es-tu en forme physiquement… Nous proposerons à ces apprentis-acteurs des rôles très divers, et des textes riches pour qu’ils partent plus solides dans leur carrière. (…) Ils interviendront aussi, entre autres, dans les lycées et collèges lors d’ateliers répartis sur l’année scolaire. »

Les Tréteaux de France qui sont un Centre Dramatique National basé à Aubervilliers (Seine-Sain-Denis) n’ont pas de lieu fixe de représentation mais un chapiteau. «Grâce à un fonctionnement très souple, dit le metteur en scène et directeur Olivier Letellier qui succède à Robin Renucci, nous pouvons aller jouer dans les villages reculés, les banlieues ou villes nouvelles, avec des réalisations fondées sur la rapidité de montage et une exigence artistique.  Nous souhaitons nous adresser aussi à tous les publics jeunes. Les autrices et les auteurs contemporains seront au cœur de notre projet pour faire entendre les fracas et la poésie du monde, et aller à la rencontre de ces nouveaux spectateurs. Par ailleurs accueillir trois apprenties-comédiennes, c’est affirmer davantage la place centrale de la jeunesse dans notre projet.  Elles vont bousculer nos habitudes et offrir au public un regard plus actuel sur la création. Elles seront intégrées à de petites formes itinérantes et confrontées à des pratiques originales mais  pourront aussi avoir un moment de recherche avec les metteurs en scène et les auteurs, rencontrer les publics, avoir des temps de médiation. Immergées dans une maison de création, elles en découvriront tous les arcanes et appréhenderont mieux leur avenir professionnel, en vivant une expérience concrète et une formation par le faire. »

Les apprentis seront salariés sur douze mois avec dix-huit semaines à l’Ecole qui a été accompagnée financièrement par l’A.F.D.A.S. pour la mise en place de cette troisième année en alternance. Ils continueront donc à se former mais entreront dans le milieu professionnel en percevant une rémunération. Le rythme de la formation est défini avec les entreprises selon le calendrier des saisons, avec 35 % du temps à l’Ecole et 65 % au Centre Dramatique Natonal. L’apprenti sous contrat perçoit un salaire et est soumis aux règles du code du travail et aux conventions collectives. Il bénéficie des dispositions applicables à l’ensemble du personnel (treizième mois, frais de transports, cantine ou titres-restaurants, sanctions…) et des mesures applicables aux jeunes travailleurs. Et l’apprenti-acteur doit aussi suivre les cours, ateliers et productions à l’Ecole qui comptent dans le temps de travail effectif. La rémunération est fonction de l’âge, avec un minimum correspondant à un pourcentage du S.M.I.C. ou du S.M.C. (Salaire Minimum Conventionnel).

C’est donc une avancée considérable pour des élèves d’une école de théâtre. Jusque là, seuls les élèves d’école situées dans des grandes structures comme celles du Théâtre National de Chaillot, le Théâtre National de Strasbourg, ou encore les Centres Dramatiques Nationaux de Saint-Etienne ou Limoges pouvaient bénéficier de cette immersion incomparable… Ainsi Jérôme Savary à Chaillot employa-parfois pour de grands rôles rôles-plus de quarante élèves. Mais tous, de la première à la troisième année, avaient accès aux différents services du théâtre: couture, régie, accessoires, lumière, administration, relations publiques… pour les spectacles de l’Ecole ou des projets à l’extérieur. Et ils avaient de très bonnes relations avec tous les techniciens.

A la Criée, les apprentis-acteurs seront accompagnés dans leur projet de recherche par Catherine Germain, François Cervantes, Louise Vignaud, Léo Cohen-Paperman et Grégoire Ingold, artistes complices du théâtre . Et ils ont déjà participé à des créations comme entre autres Les Impromptus poétiques, en prose ou en vers, sous la direction d’Aurélien Baré et À la Paix! d’après Aristophane, de Serge Valetti, mise en scène de Robin Renucci.

Aux Tréteaux de France, ils travailleront, entre autres, sur Fiesta de Gwendoline Soublin, mise en scène par Fiona Chauvin et Olivier Letellier en janvier prochain, puis à une résidence de création, en immersion dans une école primaire. Ils joueront ensuite dans le cadre du programme T.A.P. du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt à Paris entre janvier et mai prochain et en tournée en juillet-août au festival L’Île-de-France fête le théâtre. En 2024, ils participeront à la mise en espace par Caroline Girard d’une lecture-performance théâtralisée avec des joueuses de foot amatrices : Lectrices Football Club, d’après le roman de Stefano Massini. Et à un laboratoire de recherche sur Les Grandes Personnes de Marie-Hélène Larose-Truchon, mise en scène par la comédienne, autrice et metteuse en scène québécoise Marie-Eve Huot. Enfin à un autre laboratoire avec l’autrice Catherine Verlaguet et la metteuse en scène Léna Bréban. 

A Nice, ils travailleront, entre autres, au Procès des grands personnages. Accusés: Athéna, Gisèle Halimi, Zeus, Romain Gary, le professeur Tournesol, le Père Noël… tous les samedis à 11 h sur le parvis de la salle des Franciscains, avec un avocat, et des acteurs dans le rôle de l’accusé et du procureur, les spectateurs étant les jurés du procès… Tous les jeudis à 19 h au Café-Théâtre, un comédien lira le « coup de cœur » de la troupe, un  grand classique ou un texte contemporain à découvrir. Les apprentis-comédiens participeront aussi à un spectacle itinérant dans les collèges et lycées du département. À Dieu l’alexandrin ou Les aventures de Mistiche ! a été écrit en alexandrins. Et ils joueront dans un Conte de Noël : À mourir de rire! pour les fêtes de cette fin d’année, avec la troupe et la directrice Muriel Mayette-Holtz. Enfin, sous la direction de François Barucco, pianiste-accompagnateur, ils travailleront aussi à plusieurs cabarets avec des chansons. Il sera intéressant de faire le bilan après une année scolaire mais inutile de faire la fine bouche, un projet de cette ampleur, visiblement bien construit, est exceptionnel à part celui du Studio d’Asnières, dans le paysage pédagogique français. Les services du Ministère de la Culture, très frileux, n’ont jamais brillé en matière d’enseignement théâtral et ont longtemps poussé les écoles aux relations avec  l’Université: on en attend encore des résultats probants sur les plateaux publics ou privés…  Il faut espérer que cette expérience aura des suites.

Philippe du Vignal

E.R.A.C.M. villa Barety, 68 avenue du Petit Juas, 06400 Cannes. T. : 04 93 38 73 30. contact06@eracm.fr

Diari d’Amore : Dialogo et Fragola e panna de Natalia Ginzburg, mise en scène de Nanni Moretti (en italien surtitré)

Diari d’Amore : Dialogo et Fragola e panna de Natalia Ginzburg, mise en scène de Nanni Moretti (en italien surtitré)

Le réalisateur se tourne pour la première fois vers le théâtre. Y ayant pris goût pendant le covid période où il le fréquenta beaucoup, il a décidé de se lancer dans la mise en scène. La forme du journal intime lui est familière et Caro Diaro lui valut le prix de la mise en scène au festival de Cannes 1994.
Sous le prisme de l’intimité et avec un sens aiguisé de l’observation, ses films portent un regard très personnel, critique et amusé sur l’Italie contemporaine avec Le Caïman, une satire anti-Berlusconi (2006) ou Vers un Avenir radieux,  son dernier long métrage, plus amer (2023).  C’est sans doute l’ironie cruelle qui sous-tend  les scènes d’inimité domestiques écrites par Natalia Ginzburg qui a retenu son choix

 

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© Aberto Novelli

D’abord, une comédie grinçante Dialogo (Dialogue): Francesco et Marta, encore au lit par un matin pluvieux, parlent d’affaires domestiques, soucis d’argent mais aussi du chien et du serviteur des voisins… Des banalités où s’infiltre insidieusement le mépris du mari pour sa femme. Il n’a que critiques à la bouche. Mais tout à trac,  Marta révèle sa liaison avec leur voisin que Francesco porte en grande estime… Le ver était dans le fruit et on l’entend derrière les paroles du couple.

Dans Fragola e Panna (Fraises à la crème), le malaise s’installe dès l’entrée de Barbara  dans la maison de campagne cossue de Flaminia et de l’avocat Cesare. La jeune femme d’un milieu humble est aux abois : elle s’est enfuie, craignant que son mari ne la tue et vient demander de l’aide à Cesare. Mais il est absent.

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© Albeto Novelli

Sans pudeur, elle raconte alors à Flaminia la liaison qu’elle a avec son mari mais celle-ci reste de glace… Dans cet intérieur feutré mais froid se révèle l’hypocrisie d’une bourgeoisie bien pensante, aux valeurs éthiques vacillantes. Seule Tosca, la domestique, un personnage populaire attachant, trouve grâce sous la plume de l’autrice.

Décor conventionnel et mise en scène en retrait: Nani Moretti se contente de faire dialoguer les personnages. Valerio Binasco, Daria Deflorian, Alessia Giuliani, Arianna Pozzoli et Giorgia Senesi, tous excellents et bien dirigés, nous font ressentir les subtilités de ce théâtre des années soixante-dix dont les surtitres ne traduisent pas toutes les nuances des dialogues de Natalia Ginzburg.

Proches de la comédie de mœurs, les deux pièces révèlent la cruauté des dominants (hommes, bourgeois… ) en contradiction avec les valeurs qu’ils défendent: mariage, fidélité, charité, amitié… Il y a ici un ton léger dans ces drames intimes qui tournent à la comédie. On retrouve l’univers du cinéaste mais il lui manque une caméra pour apporter la distance et la folie qu’on aime dans ses films.

Diari d’Amore (un titre ironique à la Nanni Moretti), malgré une mise en scène trop convenue, nous fait redécouvrir grâce à des interprètes remarquables, l’écriture de Natalia Ginzburg (1916-1991). Peu connue en France, elle s’inscrit dans le mouvement néo-réaliste italien. Contemporaine d’Elsa Morante et d’Alberto Moravia, elle a aussi été traductrice et éditrice. Elle a aussi travaillé avec l’écrivain Italo Calvino.

Dans son théâtre, Natalia Ginzburg qui affirmait pourtant : «Je n’aime pas le féminisme », montre des femmes opprimées par le machisme et l’idéologie de classe. Diari d’Amore : Dialogo et Fragola e panna est le miroir d’une société bien pensante tendu aux spectateurs. Une raison d’y aller voir…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 30 novembre. Jusqu’au 7 décembre, T.N.P. 8 place du Docteur Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.

Les 12 et 13 décembre, Châteauvallon-Liberté, Ollioules (Var);  du 15 au 17 décembre, Théâtre national de la Criée, Marseille.

Les 25 et 26 janvier, Maison de la Culture d’Amiens (Somme).

Du 6 au 16 juin, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, Paris (IX ème).

Et en tournée en Italie.

Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau ( spectacle tout public à partir de dix ans)

Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau ( spectacle tout public à partir de dix ans)

Après Dormir cent ans (2018) et Pour autrui, créé il y a deux ans à La Colline (voir Le Théâtre du Blog) Pauline Bureau s’est ici inspirée de contes pour enfants dont le fameux Blanche-Neige recueilli et écrit en 1812 par les frères Jacob et Wihelm Grimm 
Une précision : nous avons failli ne pas voir ce spectacle pour des raisons indépendantes de notre volonté… Et cela aurait été dommage pour nos lecteurs.

Neige, une jeune fille (Camille Garcia) raconte à sa mère qu’elle a eu a du sang qui coulait mais qu’une amie de collège lui a prêté une serviette hygiénique. Un signal pour cette mère (Marie Nicolle), hautaine et pas commode en grand manteau strict… Elle sait qu’elle est encore séduisante mais pas pour longtemps. Bref, elle se sent menacée et voit avec amertume qu’elle a vieilli d’un seul coup et a changé de case : elle va devoir laisser la place à la génération suivante et assumer un jour être grand-mère. Elle indique sans aucune gentillesse à Neige qu’il y a d’autres serviettes dans la salle de bains…
Et Neige qui fait de la danse classique, (elle est en tutu bleu)  n’en peut plus de l’autorité maternelle et relit son Journal intime caché sous son matelas :«Toutes les règles de ma mère s’impriment au fer rouge. Ne ris pas si fort, ne mets pas de jean, qu’est-ce que c’est que ces baskets, sois gentille, sois jolie, sois polie. Coiffe-toi. Qu’est-ce que c’est que ce noir sous tes ongles et ces nœuds dans tes cheveux ? Si tu n’as rien à dire, tais-toi. Elle croit que je ne les écoute pas et pourtant je n’ai pas le choix, ces règles rentrent dans mes oreilles, trouvent le chemin de ma joie et taillent dedans jour après jour. »

(c) Christophe Raynaud de Lage

(c) Christophe Raynaud de Lage

Bref, pour Neige, l’enfance est bien finie : elle coupe ses cheveux longs (symbole de sa mutation) et va se réfugier dans la forêt proche. Sa mère toujours aussi odieuse ne s’aperçoit de rien et lui dit qu’elle va souper (sans l’inviter avec eux!) avec son gentil et gros mari (Yann Burlot) dans un bon restaurant. Neige croit qu’elle est amoureuse de Chris (Anthony Roullier), un camarade de classe. Puis devant l’absence de Neige, ses parents préviendront la police.
Dans la forêt, Neige rencontrera un chasseur, ancien ingénieur agro (Régis Laroche) qui a rompu avec la civilisation et qui préfère vivre en ermite dans une cabane dans les bois, en se nourrissant de ce qu’il pêche et chasse. La policière (Claire Toubin) finira par retrouver Neige qui s’est transformée et a quitté ses vêtements de petite fille et son tutu de danse classique pour adopter doudoune et bottines. Entre temps, elle se sera fait une copine dans la forêt, Delphine, complice de Chris. Sa mère arrivera ensuite, puis son père en manteau où l’herbe a déjà poussé comme s’il commençait à devenir végétal (beaux costumes d’Alice Touvet), l’adjoint de la policière (Anthony Roulier).  Tous assoiffés d’une nature qui leur manque terriblement.

(c) Christophe Raynaud de Lage

(c) Christophe Raynaud de Lage

Les images ici de toute beauté sont non une illustration mais l’âme même du récit. La scénographie d’Emmanuelle Roy sur laquelle repose tout le spectacle est de tout premier ordre. Avec les murs et le fond de la salle habillés d’écrans où passent des images de forêt en été, en hiver… Sur le grand plateau, côté jardin, de grands bouleaux et une grosse souche. Côté cour, une citerne d’eau très réaliste avec au dessus une plate-forme où on peut accéder par une échelle murale. La citerne à certains moments s’ouvre grâce une porte à glissière pour laisser voir : la chambre de Neige qui rêve à Chris son copain de lycée dont elle est tombée amoureuse et dont le visage apparaît en grand format sur le mur. Mais aussi le restaurant, le bureau de la policière…

 

(c) Christophe Raynaud de Lage

(c) Christophe Raynaud de Lage

Un groupe de jeunes dansent en fond de scène, un cerf passe en regardant le public et ensuite un loup qui va pousser un cri, et à la toute fin, une meute de loups arrive tranquillement s’installer sur tout le plateau Des images aussi hyperréalistes que fabuleuses avec vidéos et effets miroir signées Clément Debailleul, grand maître en magie. Des arbres verts apparaissent vers la fin. Et moment sublime, on pourra voir Neige et son amie monter sur la citerne, y descendre puis nager doucement à l’intérieur. (tournage subaquatique de Florence Levasseur). Aucun doute, elles y sont vraiment, puisqu’on les voit! Les enfants sont émerveillés comme nous adultes et nous entrons dans un univers magique singulier et vraiment impressionnant de poésie.  Grâce aussi à la remarquable scénographie et au travail de toute une équipe technique.

Mais comment ne pas être partagé? Là où cela va beaucoup moins bien: la dramaturgie de Benoîte Bureau est fondée sur des scènes trop courtes où les acteurs ont peu de grain à moudre. Ils arrivent difficilement à imposer leur personnage durant une heure et demi. La faute aussi à un dialogue parfois bien faible signée Pauline Bureau qui aurait aussi nous épargner quelques répliques faciles du genre:  » Si je ne t’aimais pas, dit le père à la mère, au restaurant, je ne boirais pas une tasse de neige carbonique? » Ou: « Allume ma vie et éteins ma peine. Je lècherai tes larmes et tu répareras mon cœur. La vie est sauvage. On n’a rien à perdre. Même pas cinq minutes. »
Tout se passe en fait comme si l’autrice qui dirige bien ses acteurs, n’était pas arrivée jusqu’au bout du travail théâtral sur le thème qu’elle voulait traiter : la transformation en adolescente puis en adulte.
On ne s’ennuie pas mais le spectacle qui a pourtant été joué plusieurs fois, manque encore de rythme et on peut se demander pourquoi la metteuse en scène qui a maintenant une solide expérience, n’a pas voulu faire ici un théâtre du silence, comme ceux de Bob Wilson autrefois. Mais en plus court, pour rester accessible aux enfants? Dommage! Un mien confrère me disait: « En progrès » Un peu dur! Mais ce spectacle aurait pu être plus convaincant.  A vous de choisir d’y aller ou non…  Au moins ici, les enfants quittent ce mariage du théâtre et de la magie,  avec des étoiles plein les yeux…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 1 er décembre. Jusqu’au 22 décembre, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).   Du mercredi au samedi à 20 h 30, le mardi à 19 h 30 et le dimanche à 15 h 30; les mardis 5 et 12 décembre à 14 h 30 et 19 h 30; les jeudis 7 et 14 décembre à 14 h 30 et 20 h 30.

Les 11 au 12 janvier, Le Bateau Feu- Scène Nationale, Dunkerque (Nord); le 25 janvier, Théâtre Le Cratère-Scène Nationale, Alès (Gard).

Les 5 et 6 février,  Scène Nationale 61-Alençon-Flers-Mortagne (Orne).

Les 11 au 12 avril,  Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Les 17 et  18 avril, Théâtre de Cornouaille- Scène Nationale, Quimper ( Finistère).

 

Woman of the year livret de Peter Stone, chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale et arrangements de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

Woman of the year,  livret de Peter Stone et chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

WomanOfTheYear_JeanLacornerie

© Blandine Soulage

Ce chef d’orchestre et ce metteur en scène bien connus à Lyon font revivre cette comédie musicale new-yorkaise qui obtint en 1981 quatre Tony Awards: une adaptation du film éponyme par John Kander et Fred Ebb, auteurs à succès de Broadway à qui on doit entre autres, la musique et les paroles de Cabaret, la célèbre comédie musicale dont  Joe Masteroff a écrit le livret qu’il a adapté d’I Am a Camera, une pièce de John Van Druten, elle-même inspirée par Berlin Stories de Christopher Isherwood.

Dans le long métrage réalisé par George Stevens en 1942, Katharine Hepburn incarnait Tess Harding, une journaliste vedette du petit écran séduisant un simple chroniqueur sportif (Spencer Tracy)… A Broadway, Lauren Bacall tenait le rôle-titre dans une version remise par leurs auteurs dans le contexte des années 80. Tess Harding déterminée, riche et célèbre, va recevoir le prix de La Femme de l’année décerné par une ligue féministe. Mais, à son grand désespoir, Sam, son mari, un dessinateur de presse talentueux mais qui vivote, l’a quittée. Bref, un couple d’amoureux  mal assorti dont cette comédie retrace le coup de foudre, le mariage, puis les désaccords…

Bruno de Lavenère a conçu une petite scène de cabaret qui devient, pour les différents tableaux, un écran où se déroule la matinale de Tess Harding, Early Birds,  un bar, The Inkpot Saloon où se réunissent Sam et ses collègues dessinateurs, l’appartement de Tess… Et en parallèle des aventures du couple, sont aussi projetées des planches de B.D. de l’époque… Et les péripéties de Kat‘z et Tessie Cat dans une publication satirique de Sam. Ici, les images animées réalisées par Etienne Guiol deviennent les doubles des acteurs.

 Ludmilla Dabo que l’on avait vu remarquable dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone et Une femme se déplace de David Lescot fait ici une entrée éblouissante. Elle s’empare du personnage de Tess avec grâce et vigueur et tient la scène pendant deux heures, face à Jacques Verzier jouant un Sam fragile mais pince-sans-rire, comme le chat de son cartoon.
Leur premier duo amoureux I love you montre déjà que l’entente entre eux sera difficile. Quentin Gibelin incarne et chante plusieurs personnages masculins avec une drôlerie irrésistible. Dalia Constantin adapte son jeu et sa voix aux autres rôles de femme, avec une remarquable performance vocale en épouse au foyer, opposée à Tess dans That’s Wonderfull. Une merveilleuse chanson comme la plupart des quatorze airs de cette comédie musicale.

WomanOfTheYear_JeanLacornerie

© Blandine soulage

Et dans It Isn’t Working, un numéro virtuose chanté en chœur ou I’m Right/She’s wrong interprété par Ludmilla Dabo et Quentin Gibelin, on apprécie la diversité des lignes instrumentales. 

Gérard Lecointe a réduit la partition de John Kander pour un quatuor, en partant de l’orchestration initiale conçue pour un ensemble symphonique. Sébastien Jaudon ( piano) Arthur Verdet ( piano et glockenspiel) Jérémy Daillet (percussions) Luce Perret (trompette-bugle) font sonner cette musique colorée et virevoltante. Les musiciens, également acteurs, quittent leurs instruments pour jouer la confrérie des dessinateurs au Inkpot Saloon. Ils commentent parfois l’action par de petites notes affutée.

Jean Lacornerie dit avoir été séduit par cette pièce, jamais montée depuis sa création, sans doute à cause de l’image imprimée par Lauren Bacall. Sa mise en scène, stylée et dynamique, appuyée par la chorégraphie millimétrée de Raphaël Cottin pose un regard un peu ironique sur cette histoire d’amour grâce à l’intervention de la BD. Woman of the year remet gentiment en cause les rapport homme/femme en inversant habilement les rôles. Mais il ne faut pas attendre des auteurs américains des années quatre-vingt à un féminisme radical. Le livret pose la question des rapports de pouvoir dans le couple mais apporte une réponse ambigüe en montrant que c’est à la femme de faire des concessions… Et pou Tess Harding, cela ne sera pas facile.

Ce spectacle déjà bien huilé en ce soir de première devrait séduire les amateurs de comédie musicale et de théâtre de divertissement. Gérard Lecointe, directeur du théâtre de la Renaissance laissera sa place en janvier à Hugo Frison. Après West Side Story (2011), Bells are ringing (2013), The Pajama Game (2019), cette nouvelle collaboration avec Jean Lacornerie, ancien patron du théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, a été longuement applaudie par le public.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 2 décembre au Théâtre de la Renaissance, 7 rue Orsel, Oullins, Lyon-Métropole. T. : 04 72 39 74 91.
Les 13 et 14 décembre, Château Rouge, Annemasse (Haute-Savoie); les 20 et 21 décembre, Le Grand R-Scène Nationale de La Roche-sur-Yon (Vendée)

Les 10 et 11 janvier, Maison de la Culture de Bourges (Cher) ; le 30 janvier. Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine Maritime) .

Le 3 février ACB-Scène Nationale de Bar-le-Duc (Meuse) ; les 7 et 8 février L’Azimut Antony Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Les 19 et 20 mars, Théâtre de Saint Nazaire-Scène Nationale (Loire-Atlantique).

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