Livres et revues Torquemada, drame de Victor Hugo, nouvelle édition de Nicole Savy

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Torquemada, drame de Victor Hugo, nouvelle édition de Nicole Savy

Dernière pièce de l’auteur, ce monstre poétique brûle les doigts. Rarement jouée, elle reste à part dans le théâtre de Victor Hugo. Il l’avait écrite en 1869 mais Torquemada ne fut jamais jouée de son vivant. En 1971, la pièce avait été mise en scène par Denis Llorca, au festival de la Cité à Carcassonne. Victor Hugo la publia en 1882 devant l’urgence à alerter l’opinion française sur les terribles pogromes commis en Russie sur fond d’insupportable antisémitisme «chrétien » auquel les hiérarchies des Eglises n’étaient pas étrangères.

 

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Torquemada: «la tour qui brûle»… L’actualité de cette pièce est trop évidente quand certains voudraient faire du blasphème, un délit. Et quand Salman Rushdie est toujours poursuivi et que les extrémismes religieux sont plus que jamais du côté de « viva la muerte ». Dans une France qui n’avait pas encore séparé l’Eglise, de l’État, ce drame sentait le souffre et le poète n’y va pas de main morte, quand il fait dire au Bouffon à propos du roi Ferdinand : «Il est libertin, fourbe, oblique/Menteur , cruel, obscène-et catholique/Et, tant pis, il aura plus tard ce sobriquet. »

Ici, règne ce roi sensuel et tyrannique, à la fois ivre de son pouvoir mais sans force devant le fanatisme religieux. Une Reine froide comme un roc, un couple de jeunes premiers attendrissants et tout à la joie du soleil, des fleurs et des élans de leur cœur… Mais aussi un bouffon qui tient à sa peau: enfin une vérité incontestable! Et le Marquis, froid conseiller et homme politique avisé qui se découvre un cœur, en apprenant que le jeune héritier royal est en réalité son petit-fils…. Enfin il y a un personnage-sans doute plus touchant-le rabbin Moïse-Ben-Habib qui vient essayer avec la plus grande dignité de racheter son peuple contre une rançon. Mais le Roi en veut plus: les biens des Juifs, leur exil, puis leur mort. Dans un étrange intermède, Victor Hugo met en présence trois visions du catholicisme : Saint-François de Paule, un mystique voyant Dieu dans sa création, le Pape qui substitue à Dieu, sa propre jouissance et à l’Eglise, son pouvoir. Et Torquemada, réprouvant l’un et l’autre.

Ce moine condamné d’abord à un  «in pace» : une oubliette où l’on meurt sans être tué mais qui sera sauvé par le jeune Prince, retourne le Roi et l’Eglise. Grâce à la force de ses convictions, il prend le pouvoir face à leur lâcheté. Victor Hugo a eu la grande intuition-nourrie de ses lectures-et l’audace de miser sur la sincérité et la droiture du grand Inquisiteur. Torquemada croit de tout son être agir par amour. S’il faut détruire l’humanité écartée du vrai chemin du Christ, c’est pour sauver les âmes, les faire monter de l’Enfer ver le Ciel par le feu et la torture. Et les cris que l’on entendra, seront ceux du diable chassé des corps martyrisés. Juifs, musulmans, hérétiques, faux et vrais convertis-ceux qu’Isabelle la Catholique a chassés d’Espagne (dont s’enorgueillit son épitaphe à Grenade), ceux qui auront blasphémé les symboles du Christ : tous condamnés et brûlés mais dont l’âme sera sauvée. Au nom du véritable amour, du vrai Dieu, point d’humanité  mais un troupeau d’âmes à sauver malgré elles, à tout prix. Folie d’un homme qui se croit plus grand que tous, et porte-parole du Christ sous son froc de moine misérable : « J’aide Dieu ».

On doit à Nicole Savy, spécialiste de Victor Hugo, cette édition savante. Elle rétablit le texte dans son intégralité et avec un appareil critique complet et facile. Elle rappelle, entre autres, les liens de Victor Hugo enfant avec l’Espagne et la permanence de son combat humaniste. Ce livre est une invitation aux metteurs en scène et aux institutions théâtrales: qui osera monter cette pièce monstre ? Sa mise en scène reste en effet un défi. Victor Hugo essaye de la résoudre avec de longues et précises didascalies. Torquemada est alors un opéra, avec chœurs, grands airs et duos, sur la musique de ses vers, d’une liberté et d’une force à leur sommet ! En alexandrins classiques, ternaires, hachés de monosyllabes que se renvoient les personnages, amples, profonds…
Il y faudrait de grandes voix et imaginer une mise en scène : pas facile aujourd’hui de suivre à la lettre ces didascalies. On peut rêver de vidéo mais il faudrait qu’elle soit à la hauteur du  texte…Pourrait-on le monter tel quel ? Un beau pari pour qui oserait mais la pièce se laisserait-t-elle faire? Ce serait dommage de reculer devant un tel obstacle mais aussi devant un problème terriblement urgent, celui des ravages de toute Inquisition…

Christine Friedel

Torquemada de Victor Hugo, édition de Nicole Savy, éditions Garnier-Flammarion.

 

 

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