La Mouche, adaptation de la nouvelle de George Langelaan, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort
La Mouche, adaptation d’une nouvelle de George Langelaan, mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort
Une reprise du spectacle créé il y a quatre ans ( voir Le Théâtre du Blog). Ici un couple (pas le mari et la femme, au début on ne sait pas trop). Les metteurs en scène se sont inspirés d’une courte nouvelle de science-fiction (1957) de l’écrivain franco-britannique George Langelaan. André, un brillant chercheur, veut grâce à ses « désintégrateurs-réintégrateurs », transférer une matière à travers l’espace. Il a essayé avec un chat… qui s’est désintégré. Une fois corrigées les erreurs, l’invention a fonctionné et ce chercheur a tenté l’expérience sur lui-même.
Mais une mouche, entrée avec lui dans l’émetteur, a provoqué une permutation de sa tête et d’un bras. A la base de ce spectacle, il y aussi une émission de la célèbre série belge documentaire Strip Tease, La Soucoupe et le perroquet. Robert, pas tout jeune avec du ventre et moins de cheveux, l’air ahuri, en vieux pantalon bleu foncé et chemisette rayée des années cinquante, vit dans une sorte de garage-laboratoire-chambre. Il a inventé-du moins le croit-il- une machine à téléporter mais, à partir d’un syllogisme : puisqu’on envoie des sons et des images, pourquoi pas des animaux, voire des humains….
Odette, une vieille dame aux cheveux blancs, très volumineuse, en robe bleu pâle et gilet jaune, fait la cuisine dans une caravane, téléphone à ses copines pour leur raconter les derniers secrets qu’elle a juré de ne jamais répéter. Et elle met une perruque châtain quand des gens viennent la voir pour acheter une botte des radis qu’elle cultive. Comme Marie-Pierre, la fille assez sotte de sa voisine Chantal, qui est revenue vivre chez sa mère. Enceinte d’un type qui, visiblement, l’a plaquée. Cela lui a échappé! Mais Odette voudrait bien la refiler à son Robert.
Ce fils adoré fait donc ses expériences avec leur adorable chien et un lapin sur la scène, une chaussette de Marie-Pierre, puis elle-même, qui veut se retrouver… à Saint-Tropez! Robert tripote son tableau de bord devant trois écrans verts d’anciennes télé. Les cobayes étant placés sur un plateau tournant dans une cabine ronde et vitrée où on les voit disparaître dans un nuage de fumée, puis réapparaître … sous une forme rabougrie, dans une autre cabine identique de l’autre côté du bureau-console.
Marie-Pierre a disparu grâce aux soins de Robert et reste introuvable: tout le monde s’inquiète! Puis, un inspecteur de police ridicule et chauve viendra interroger Odette, et ensuite Robert: les derniers à l’avoir vue… Elle, a vite compris qu’elle avait intérêt à jouer les idiotes pour que son Robert chéri ne soit en rien soupçonné.
Pour aider les choses, elle fera boire à l’inspecteur des verres de Suze à chacune de ses visites. Quant à la mouche, Odette a toujours avec elle sa tapette pour en éliminer une et, à la fin, on en verra l’image sur les trois écrans verts dans le labo de Robert. Si on a bien compris, il va aussi essayer de se téléporter et on le voit glissant sur des tuyaux à cinq mètres de hauteur. Une séquence, bien entendu truquée mais hallucinante de vérité. Il redescend au sol, la tête couverte d’affreux bubons, tout sanguinolent…
Les quarante premières minutes avec ces êtres, assez proches des Deschiens, sont très drôles. Christian Hecq, comme toujours, est un mime-clown fabuleux et a ici une démarche hésitante de pauvre bonhomme livré à lui-même et qui se venge -mais par en-dessous- de sa mère envahissante. C’est vraiment un très grand comique et nous n’en avons qu’un! dans la lignée de Jaques Tati… D’une pièce à l’autre, il su créer un personnage. Comme Christine Murillo, plus vraie que nature, incarnant sans faiblir un seul instant cette énorme mère envahissante : une belle leçon de théâtre…
Ici, tout est savamment truqué: Christian Hecq et Valérie Lesort arrivent à rendre le faux, crédible avec une étonnante virtuosité. Comme dans la caravane, la mise à mort du lapin bien vivant, tué avec un couperet par Robert qui ensuite le « déshabillera », l’éviscèrera et l’accrochera à la caravane, pissant le sang… Ou ce chien liquéfié… après avoir été téléporté, Ou le court-circuit dans le laboratoire de Robert provoqué par Odette! Elle a branché en même temps grille-pain et aspirateur sur les multiprises: du coup, la téléportation de Marie-Pierre échouera et elle disparaîtra à jamais ! Là aussi, du grand art…
Mais tout se passe comme si les créateurs de cette Mouche avaient voulu surtout mettre l’accent sur le cadre de vie. La scénographie d’Audrey Vuong est tout à fait remarquable: une petite caravane où l’énorme Odette n’arrête pas de monter et descendre. Entre son téléphone, son réchaud à deux feux et ses fleurs en plastique. Au fond de la scène, un vieux garage où trône un bureau avec écrans, nombreux cadrans et deux cabines à téléportation. Fermé par un rideau de fer que Robert n’arrête pas de faire descendre ou monter, dans un bruit infernal. Et un ridicule petit potager avec un nain de jardin.
La gestuelle est ici de tout premier ordre et d’une précision absolue. Que le texte soit insignifiant est, a contrario, bien vu et d’abord, même nécessaire. Et même si les gags sont souvent connus, Christian Hecq et Christine Murillo font ici un beau travail en créant des personnages aussi minables que ridicules mais, par moments, attachants.
Là où cela va moins bien: quand les metteurs en scène veulent ensuite donner plus de corps à cette histoire loufoque inspirée de la nouvelle. Les dialogues pauvrets n’offrent pas beaucoup de grain à moudre aux acteurs qui font ce qu’ils peuvent: cela se sent déjà avec cette expérience de téléportation qui a lieu quatre fois! Et, au moment où Odette offre l’apéritif à Marie-Pierre. Ou quand Robert et Odette déjeunent sur leur table de camping… Mais tout cela sonne creux et sent le bavardage. Quand l’inspecteur de police (Jan Hammenecker) arrive et que nous le voyons avec Odette, s’enfiler de nombreux coups d’apéro, alors le vide s’installe!
Et rien alors ne se dit vraiment sur le plan gestuel, et encore moins oral. Dommage… Christian Hecq et Valérie Lesort savent utiliser un espace aussi loufoque avec une rare efficacité et se servir au mieux des trucages… Mais ici, ils maîtrisent nettement moins le temps. Cette Mouche bien commencée s’essouffle -la dernière partie est longuette- et se termine, plutôt qu’elle ne finit.
Et les spectateurs? La plupart ont généreusement applaudi, d’autres beaucoup moins et il n’y avait guère de jeunes dans cette salle, pourtant très pleine… Bref, ce n’est sans doute pas la meilleure pièce de ces créateurs hors pair. Mais n’hésitez pas, si vous voulez rire, c’est au moins garanti pendant quarante-cinq minutes; pour le reste, mieux vaut oublier. Les places ne sont pas données: 36 € à 26 € au parterre, sinon sur les côtés aux deux balcons mais qu’y voit-on? Donc, à vous de choisir…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 25 février, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50 .


