Le mariage forcé de Molière, mise en scène de Louis Arene

 Le Mariage forcé de Molière, mise en scène de Louis Arene

Crée, il y a juste quatre cent ans le 29 janvier 1664, au palais du Louvre devant le roi Soleil, cette comédie-ballet est composée en trois actes et en prose sur une musique de Jean-Baptiste Lully et Marc-Antoine Charpentier. La pièce fut ensuite jouée devant le public en un acte, le 15 février 1664 au théâtre du Palais-Royal.

Sganarelle, un baron fortuné de  cinquante trois ans, veut épouser la jeune et belle Dorimène.  Mais son ami Geronimo le lui déconseille. Sganarelle demande alors à deux philosophes et à des bohémiennes leur avis dont les réponses ne font qu’accroîtrent sa grande hésitation.
Dorimène confie à son amant Lycaste, sans savoir que Sganarelle l’entend, qu’elle se marie pour l’argent et qu’elle compte bien être veuve avant six mois. Sganarelle veut alors renoncer au mariage mais le frère de Dorimène ne l’entend pas ainsi et le provoque  en duel. Devant son refus de se battre, le frère de Dorimène le roue de coups. Sganarelle accepte le mariage.

Quatre ans pensionnaire de la Comédie-Française, Louis Arene a quitté l’illustre Maison en 2016 pour fonder avec Lionel Lingesler, le Munstrum Théâtre. A la Filature de Mulhouse en décembre dernier, ils avaient créé 40° sous zéro de Copi, en juxtaposant Les quatre Jumelles et Lhomosexuel ou la difficulté de sexprimer (voir Le Théâtre du Blog).
À nouveau, l’étonnement et l’originalité sont au rendez-vous dans cette reprise du Mariage forcé au Théâtre du Rond-Point, dans la mise en scène de Louis Arene, créée au Studio-Théâtre de la Comédie-Française en 2022.

Dès le début, l’atmosphère carnavalesque et fantasmagorique jaillit. Après les trois coups répétés plusieurs fois avec une sonorité métallique -pour vérifier que tout était en ordre de marche avant la représentation-apparait Sganarelle au centre de la scène, dans un décor de Louis Arene et Éric Ruf. Sobre et astucieux avec trappe, fenêtre et porte invisibles, Il ressemble à une boîte ouverte avec trois murs et un sol en lambris incliné, l’ensemble peint d’un blanc sans éclat et sous un éclairage fade. 

Seul en scène, Sganarelle, coiffé d’une énorme perruque grise longue et frisée, tremblote et bafouille des répliques mémorables extraites de pièces de Molière. Une belle idée que ce dédoublement, comme si, derrière Sganarelle, se cachait l’auteur: « Que diable allait-il faire dans cette galère ? (Les Fourberies de Scapin), une réplique bien venue pour ouvrir le spectacle vu le sort réservé à Sganarelle. Puis: « Le petit chat est mort » (L’Ecole des femmes) et la célèbre réplique : «Cachez ce sein que je ne saurais voir.» dans Tartuffe ou l’Imposteur), ces répliquent enchantent le public et lancent le ton follement décalé de la mise en scène.

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©Brigitte Enguerrand


Autre surprise et singularité: certains des personnages masculins sont joués par une femme, comme celui de Sganarelle par l’extraordinaire Julie Sicard. Admirable de présence, elle est sur scène pendant la majeure partie de la représentation et nous éblouit par les facettes qu’elle prête à ce vieux baron libidineux, à la fois odieux, violent, tragique et misérable! Nous finissons par éprouver du dégoût mais aussi une certaine empathie  envers ce personnage odieux.

Le rythme du spectacle et le jeu des comédiens donne une tension dramatique remarquable, aujourd’hui assez rare dans les mises en scène du théâtre de Molière. Tout particulièrement lorsqu’il s’agit de créer une réactualisation de l’écriture classique de cet immense auteur. Trouvailles audacieuses, étrangeté, horreur, humour, avec masques et prothèses, font surgir toute la folie de cette comédie humaine! Sans aucune grossièreté le metteur en scène ose l’extravagance et le décalage, pour notre plus grand plaisir.
Il fait résonner tambour battant la violence et le ridicule, le profit mais aussi la naïveté, à travers la géniale écriture de Molière. En dix scènes, le spectacle présente une succession de situations très condensées mais éclatantes  et nous fait vivre intensément la situation dramatique de Sganarelle qui vire au cauchemar.
Au début de la pièce, bien décidé à épouser la belle Dorimène pour rendre son âge vieillissant plus joyeux, et satisfaire aussi ses désirs sexuels, il se retrouve face à une vérité insoutenable, en entendant l’avis de son fidèle ami Géromino. Le metteur en scène excelle d’inventivité de toute part. Comme avec son excellent choix en faisant appel, pour la création des costumes,  à Colombe Loriot-Prévost. Les habits de scène, au mélange d’étoffes précieuses, et costumes inachevés issus du stock de la Comédie-Française : « Ils laissent apparaître la peau, dit Louis Arène, ou bien les faux corps de certains personnages.», ou d’autres 
plus grand-guignol ou actuels, avec un blouson en cuir, une casquette, renforcent avec esprit, le caractère de chacun des personnages et leur interprétation par tous les comédiens, remarquable … Magnifique et comme un clin d’œil aux oeuvres picturales de Goya mais aussi au calcul secret de la belle jeune femme: devenir très vite la veuve de Sganarelle, Dorimène entre en scène dans sa robe au tissu délicat et soyeux, couleur pastel  et son ombrelle toute en rivière de dentelle dissimulant son visage. Celui du comédien Christian Hecq ! Encore un des comédiens masculin interprétant un rôle de femme. L’acteur est tous aussi épatant dans le jeu de Marphurius.

 

© Brigitte Enguerrand

© Brigitte Enguerrand

Louis Arene s’empare de cette comédie dramatique assez peu jouée et nous la fait partager jusqu’aux limites les plus audacieuses de la comédie. Entre fantasme, tragique, farce, et artifice, orchestrés avec subtilité dans la mise en scène, Louis Arene reste fidèle à l’écriture, et à l’intelligence sensible de Molière dont les protagonistes sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Quatre siècles après, sont encore bien vivants: lubricité, cupidité, prétention, esprit de vengeance, lâcheté…

Avec une distribution et une mise en scène brillantes, Louis Arene parvient, -les spectateurs sont enthousiastes- à donner à cette pièce du XVIIème siècle, une éminente modernité. Une performance théâtrale à ne pas manquer, toutes générations confondues !   

Elisabeth Naud 

Jusqu’au 1er mars, Théâtre du Rond-Point, 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt, Paris ( VIII ème). T.:  01 44 95 98 21. 

 

 

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