Naïs de Marcel Pagnol, mise en scène de Thierry Harcourt

Naïs de Marcel Pagnol, mise en scène de Thierry Harcourt

A l’origine,un film réalisé par Raymond Leboursier et Marcel Pagnol (1945) d’après Naïs Micoulin, une nouvelle d’Emile Zola, grand ami de Paul Cézanne depuis le lycée à Aix-en-Provence et qui connaissait bien le milieu paysan.
Toine, un pauvre ouvrier de ferme bossu, aime, en secret et sans espoir, la belle et très jeune Naïs, la fille unique de Micoulin, le vieux métayer de la propriété au bord la Méditerranéen, de Rostand, avoué (officier ministériel et auxiliaire de justice, une profession disparue en 2012) à Aix-en-Provence. Micoulin est veuf et a décidé de garder sa fille pour toujours avec lui et n’hésite pas à la battre sauvagement.

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Bien sûr, Naïs va tomber amoureuse… du jeune et beau  Frédéric Rostand, le fils de cette famille aisée. Il a vingt ans et fait son droit pour devenir avocat. Avec sa famille, il vit l’été dans la propriété familiale et ils feront l’amour en secret la nuit dans le jardin.  Mais Micoulin les a vus et, fou furieux, veut tuer Frédéric et sa mère, puis Anaïs, avant de se suicider. Il se réfugiera dans une cabane sur la falaise et prépare alors ce qui devrait apparaître comme un accident. Toine avait prévenu Anaïs mais on entend une explosion… Micoulin est mort, écrasé par des tonnes de pierre. En guise d’oraison funèbre, Toine dira seulement : «On ne va pas aller le déterrer, pour ensuite l’enterrer. »
Frédéric, éloigné d’Aix par sa mère, ira finir ses études de droit à Paris. Toine  remplacera Micoulin chez les Rostand qui prendront Anaïs comme femme de chambre à Aix-en-Provence. Dans la nouvelle d’ Emile Zola, la fin est plus triste et Naïs, qui a vieilli, épousera Toine. Comme chez Marivaux, il existe des dérapages amoureux entre jeunes gens issus une classe sociale dite supérieure, et les domestiques mais c’est sans issue… Ici, il y la même cruauté et une violence d’abord physique du père envers sa fille mais aussi morale. Naïs, fascinée par ce beau jeune homme de la grande bourgeoisie aixoise, reste lucide et voit bien que cette passion d’une bel été est finie à tout jamais, qu’elle a été bonne pour les vacances mais pas plus et que Frédéric ne vivra jamais avec elle… Emile Zola fait dire à ce jeune homme cynique qu’elle était un « déjeuner de soleil », tout en finissant sa côtelette!

Thierry Harcourt, dit-il, a situé l’action dans les années soixante-dix: après tout pourquoi pas, même si cela ne se voit pas. Mais il réussit très habilement à recréer l’univers de Pagnol sur ce petit plateau. Aucun décor qu’une chaise-escabeau en bois verni et un filet de pêche; en fond de scène et de chaque côté, des pendrillons noirs. Le metteur en scène dirige parfaitement ses interprètes qui sont tous crédibles et ne perdent jamais leur accent en route: «L’accent ne constitue pas, chez Pagnol, un accessoire pittoresque, une note de couleur locale, disait André Bazin, très bon critique de cinéma, il est consubstantiel au texte et, par là, aux personnages. L’accent est la matière même de leur langage, son réalisme. » 

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Mention spéciale à Arthur Cachia (Toine) et à Marie Wauquier (Naïs) exceptionnels et vraiment émouvants, comme Patrick Zard (Micoulin). La pièce-qui n’en est pas vraiment une- a un peu de mal à s’installer avec les six personnages qui circulent sans arrêt et après la mort du père Micoulin, elle n’a plus tout à fait la même force.
Mais entre temps, quels dialogues, quelle intelligence dramaturgique ! Oui, Marcel Pagnol est vraiment un grand écrivain et allez-y, vous serez surpris par cette langue qui sonne profondément juste et osons les mots qui fâchent: c’est un théâtre populaire au meilleur sens du terme. Il faut entendre Toine dire qu’il a compris, petit, qu’il était différent des autres. Sa grand-mère, pour le consoler, lui a chanté une chanson: «Un rêve m’a dit une chose étrange, un secret de Dieu qu’on n’a jamais su. Les petits bossus sont de petits anges qui cachent leurs ailes sous leur pardessus. »
Et dans une mise en scène loin des machins prétentieux vus récemment avec tout un inutile bazar de vidéos, micros H.F., scénographie pesante et inutile, lumières compliquées, fumigènes, jeu dans la salle… Ici rien de cela, et Thierry Harcourt a tout misé sur l’art de l’acteur et sur l’incarnation des personnages : il a eu cent fois raison.
Ce spectacle mériterait d’être joué sur une scène mieux adaptée- ce qui aurait évité un jeu un peu trop souvent face public. Mais on entend bien le texte et les acteurs arrivent à créer une véritable émotion et croyez-nous, cela n’arrive pas tous les jours… Même si vous appréhendez d’aller voir une œuvre peu connue de Marcel Pagnol et si vous craignez que ce soit du vieux théâtre, n’hésitez pas, allez voir Naïs. Du haut de ses quatre-vingt ans, la pièce- et peut-être mieux que sa célèbre trilogie Fanny, Marius, César- reste d’une lucidité et d’une incroyable jeunesse. C’est l’excellente surprise d’un mois de mai jusque-là, un peu fade…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 juin , Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème).

La Condition des soies, festival d’Avignon du 3 au 21 juillet.

Les œuvres complètes d’Emile Zola sont éditées dans la Pléiade (Gallimard).

Le film avec, remarquable: Fernandel et Jacqueline Bouvier, est édité dans La collection Marcel Pagnol.

 


 


Un commentaire

  1. Anne dit :

    Merci pour cette recommandation!
    J’ai aussi beaucoup d’admiration pour Pagnol, plume immédiatement reconnaissable, pleine de vie, d’humour et de lucidité.
    Avez-vous lu le recueil de ses souvenirs d’auteur de théâtre, réunis sous le titre « Confidences »? C’est passionnant sur la vie théâtrale dans l’entre-deux guerres.

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