Le Vagabond de la voix, un soir avec Axel Bogousslavsky
Une soirée, pour qu’on se souvienne de cet homme singulier mort l’an passé, toujours juste, et pour une bonne raison: il faisait partie des ces acteurs singuliers qui «aspirent» les rôles, et les font leurs, non par magie… Parce que ce sont eux, parce que c’était lui qui pouvait paraître très jeune, ou très vieux comme Ariel dans La Tempête de William Shakespeare, et Firs, dans La Cerisaie d’Anton Tchekhov.
Un acteur aérien. Il a suivi fidèlement le fil d’une vie hors du commun, d’abord enfant à la communauté pacifiste de l’Arche de Lanza del Vasto à la Génétouze (Charente-Maritime) jusqu’à ses seize ans… L’année suivante, il s’en ira à pied au mont Athos (Grèce), un voyage initiatique qui le marquera.
Il participera aux réunions de Raoul Vaneigem, situationniste, une rencontre déterminante avec ce situationniste qui écrit Nous qui désirons sans fin. Puis, grâce à son ami, Jean-François Labouverie, comédien au Théâtre du Soleil, il y sera d’abord régisseur puis jouera son premier rôle dans une pièce mise en scène par Sophie et Roberto Moscovo et partira comme régisseur en tournée avec la troupe en Martinique,
Il y a eu, encore, dans sa vie, la guitare qu’il jouait aux Puces de Clignancourt, puis il fut un temps ouvrier aux usines Renault. Ensuite, il rencontra Marguerite Duras qui le fera engager par Claude Régy en 77 pour jouer le rôle du Caporal dans son Eden cinéma.Ensuite ce grand metteur en scène le fit jouer très souvent, notamment dans Le Mort de Georges Bataille, Trilogie du revoir et Grand et petit, Le Parc de Botho Strauss, Ivanov d’Anton Tchekhov, Intérieur de Maeterlinck…. Mais il travailla avec aussi Bruno Bayen, Daniel Jeanneteau… actuel directeur du T2 G de Gennevilliers.
Toujours avec la même quête de spiritualité et d’harmonie du corps, et beaucoup, beaucoup de théâtre. Nous avons des souvenirs particulièrement forts de son travail avec Claude Régy : travail, oui et harmonie, intériorité et exactitude. Mais, au cinéma il joua aussi avec Manoel de Oliveira, Christine Pascal, Christian de Challonge…
Le papillon offert par le T2G de Gennevilliers à l’occasion de cette soirée, cite encore pas loin d’une trentaine de metteurs et metteuses en scène. Mais la plus belle découverte : Axel Bogousslavsky nous a laissé des dizaines de poèmes… Quelques-uns nous ont été lus par les lecteurs futés et affutés que sont Dominique Reymond et Denis Podalydès. Ses poèmes lus, accompagnés par Daniel Liferman à la flûte japonaise, c’est lui-même. On le reconnaît avec sa part d’enfance et d’énigme. On vous en donne un. Si vous êtes sages, vous en aurez un par semaine et vous aurez aussi le droit, comme ses amis, de chanter des histoires de vagabonds.
Comme j’étais arrivé là / Dans l’océan du ventre de ma mère/ Je sentais une chaleur tout à fait présente/qui me faisait penser à l’énigme du néant d’où/j’étais venu et que je devrais/retrouver un jour par-delà le voyage sur le fleuve/ Où je m’en allais bercé dans le mouvement qui danse/et passe pour devenir la plante ouverte/ sous la pluie d’une conscience nouvelle dans les mains du passeur qui m’emportait sur la barque/ le passeur n’était pas pressé et quand il posait ses rames et se reposait,/je plongeais dans l’eau avec mon ami le petit chasseur/ et nous jouions des airs et des silences/ avec nos petites mains sur les dents des requins. »
Christine Friedel
Le 31 mai au T2G, Gennevilliers (Seine-Saint-Denis).


