J’ai des doutes, textes de Raymond Devos, musique d’Antoine Sahler, mise en scène de François Morel,

J’ai des doutes, textes de Raymond Devos, musique d’Antoine Sahler, mise en scène et interprétation de François Morel

 Sur la scène, juste un piano à queue noir et un autre droit et blanc. François Morel, en costume noir, chemise blanche et nœud papillon, à côté de son pianiste Romain Lemire, habillé comme lui,  fait les présentations, avant de jouer ce spectacle créé il y a cinq ans mais en parfait état de marche:
«Raymond Devos, Mesdames et Messieurs, est un miracle qui est apparu, singulier sur la scène du music-hall français. Il ne ressemblait à personne. Personne, plus jamais, ne lui ressemblera.
C’est comme ça. Il faut se faire une raison. Même si on n’est pas obligé… de se faire une raison. Il est plus opportun en évoquant Devos, de se faire une folie. Un grain de folie capable d’enrayer la mécanique bien huilée de la logique, de la réalité, du quotidien.
Ceux qui l’ont vu, s’en souviennent : Raymond Devos fut un phénomène rare. Comme les arcs-en-ciel de feu circulaire, comme les colonnes de lumière, comme les vents d’incendie, comme les nuages lenticulaires, il a surgi, miraculeux et mystérieux, derrière un rideau rouge qui s’ouvrait sur l’imaginaire. On n’avait jamais vu ça ! Et, devant cet homme en apesanteur, on avait le souffle coupé.» Bien vu…

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 François Morel va nous emmener pendant quatre-vingt dix minutes dans l’univers de Raymond Devos où règnent l’absurde métaphysique, le burlesque, l’utilisation de mots homophones… comme autant de questions sur le langage. Ce grand acteur et mime (1922-2006) fut, dans le sillage de Rabelais, avec ses
calembours jouant déjà sur l’homophonie, les accumulations,verbales, situations invraisemblables.
Mais l’un de nos plus merveilleux poètes de scène est aussi dans la ligne de Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Gherasim Luca…  Les francs ont disparu en 2002 donc presque avec lui mais il reste toujours aussi magnifiquement vivant: « Mon pianiste, il se plaint sur tout ! En ce moment, c’est l’essence. « L’essence augmente, l’essence a encore augmenté ! » Oh hé ! Vous y mettez un peu du vôtre, hein ! Au lieu d’acheter des 25 et 30 litres, vous n’avez qu’à faire comme moi, vous n’avez qu’à en prendre pour 100 francs. Moi ça fait des années que j’en prends pour 100 francs, j’ai toujours payé le même prix. Alors il dit : « Oui, mais vous allez de moins en moins loin. »

©M.Toussaint

©M.Toussaint

Toute sa vie, il joua dans ses centaines de sketches avec les mots de la langue française, les plus banals, les plus quotidiens, en les faisant s’entrechoquer grâce à leur ressemblance : sens et essence, dans  Le Plaisir des sens avec ses sens interdits.
Il se sert souvent de mots identiques mais en leur donnant leur autre sens, , comme par erreur. Du genre: fugue: “Chaque fois que votre femme fait une fugue, vous en écrivez une.” Marche:  « Le fou n’aime pas la marche… – Pourquoi ? – Parce qu’il la rate !” Herbe: »Un jardinier qui sabote une pelouse est un assassin en herbe.” 

Ou en les poussant dans les retranchements, jusqu’à rendre la proposition totalement absurde:« Rien, ce n’est pas rien ! La preuve, c’est que l’on peut le soustraire. Exemple : “Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher.” rien moins rien = moins que rien !”

Et Raymond Devos en commet de ces « erreurs », avec  feinte naïveté, rigueur absolue… et singulière virtuosité. Certains de ses sketches sont devenus cultes: A Caen les vacances, La Mer démontée, Où courent-ils? . Extraits: « Mais pourquoi courent-ils si vite ? – Pour gagner du temps ! Comme le temps, c’est de l’argent… plus ils courent vite, plus ils en gagnent !”plus ils courent vite, plus ils en gagnent !Je lui dis: -Mais où courent-ils? Il me dit:-À la banque. Le temps de déposer l’argent qu’ils ont gagné sur un compte courant… et ils repartent toujours en courant, en gagner d’autre ! Je lui dis: -Et le reste du temps? Il me dit:-Ils courent faire leurs courses au marché !
« La plupart des gens préfèrent glisser leur peau sous les draps, plutôt que de la risquer sous les drapeaux.
”Si l’on peut trouver moins que rien, c’est que rien vaut déjà quelque chose.”
« Actuellement mon immeuble est sans dessus dessous.Tous les locataires de dessous voudraient habiter au-dessus !Tout cela parce que le locataire qui est au-dessus, est allé raconter par en dessous que l’air que l’on respirait à l’étage au-dessus était meilleur que celui que l’on respirait à l’étage au-dessous !Alors le locataire qui est en dessous a tendance à envier celui qui est au-dessus et à mépriser celui qui est en dessous. » Mais Il faudrait tout citer:  “C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour  et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.”

François Morel, diction et gestuelle irréprochable, prend et nous donne un véritable plaisir à savourer toute la poésie de Raymond Devos, malgré un foutu micro H.F qui uniformise sa voix chaude, et il y a de nombreux moments très intenses où triomphent le dérisoire, le non-sens, l’absurde de la vie au quotidien… Bref, la bagarre féroce avec les objets, le temps et l’espace que doit mener ce grand artiste, est  perdue d’avance mais impeccablement gagnée au plan théâtral.
Avec l’acteur Romain Lemire au piano, François Morel raconte, mais sans jamais l’imiter, les petites et magnifiques histoires de Raymond Devos face à son chien, à la société,  à lui-même. Mais le jardinier, le fou comme tous ses personnages, ne sont jamais nommés: ils sont aussi nous-même… Et en hommage à celui qui en joua de nombreux instruments, François Morel est (un petit peu) aussi à la guitare, au mélodica, au piano, à la trompette et à la fin,  Romain Lemire, s’empare d’une scie musicale…

Histoire de nous faire entendre la voix de Raymond Devos, les deux complices écoutent avec une grande marionnette conçue, fabriquée et mise en jeu par Johanna Ehlert et Matthieu Siefridt, des extraits oraux du Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel de 72  à 89. Raymond Devos essaye d’analyser pourquoi ses sketches touchent le public, quel que soit son milieu. Et il nous souvient que notre prof de philo au lycée, le grand Olivier Revault d’Allones, était très admiratif des triturations et jeux sans fin que le très jeune et encore peu connu Raymond Devos commençait à faisait subir aux mots et phrases de la langue française.
Allez, une dernière pour la route, quand François Morel et Romain Lemire proposent un rappel… aux spectateurs, puis que finalement, ils ne leur imposent… interprétée par eux, une chanson de Raymond Devos :  » Je hais les haies Je hais les haies qui sont des murs. Je hais les haies et les mûriers qui font la haie le long des murs. Je hais les haies qui sont de houx. Je hais les haies qu’elles soient de mûres, qu’elles soient de houx ! Je hais les murs qu’ils soient en dur qu’ils soient en mou ! Je hais les haies qui nous emmurent. Je hais les murs  qui sont en nous. »
Le public en totale connivence avec les interprètes, rit souvent et les a applaudi chaleureusement et avec raison. Dommage, il y avait peu de jeunes (toujours et encore le prix des places,de 40 à 52 € au parterre ! Frédéric Biessy faites quelque chose!).
Mais, si vous le pouvez, allez voir ce spectacle, par les temps qui courent, cela vous fera le plus grand bien de rire un peu.

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23  juin, La Scala, 23 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. :  01 40 03 44 30
Il y a aussi deux autres spectacles de François Morel dans ce même théâtre:  Le Dictionnaire amoureux de l’inutile et Tous les Marins sont des chanteurs, spectacles musical  (voir Théâtre du Blog)

 

 


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