Le Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, texte de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman, mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Le Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, texte de Julien Campani et Léo Cohen-Paperman, mise en scène de Léo Cohen-Paperman

L’épisode III d’une série:  Huit rois (nos présidents), encore si proches de nous… Les précédents étaient La Vie et la mort de Jacques Chirac et Génération Mitterrand. Avec ce nouvel opus, nous assisterons à l’un de ces dîners où Valéry Giscard d’Estaing, qui aura été à trente-huit ans le plus jeune président de la République s’invitait avec son épouse Anne-Aymone s’invitaient chez des Français « ordinaires ». Mais après un choix fait par l’Elysée (exigence absolue de risques de vague !) et… prise en charge des frais par le Préfecture de l’endroit.

 © Valentine Chauvin

© Valentine Chauvin

Léo Cohen-Paperman a imaginé ce dîner, non pour une soirée, mais le temps du septennat avec ses phases successives, racontées par le bébé devenu grand… Nous sommes d’abord le 31 décembre 74 dans leur maison en Normandie (scénographie d’Anne-Sophie Grac) où les Deschamps, où des agriculteurs retraités ont invité leur fille Sophie, son compagnon Michel Corrini. Il sont venus de Belfort avec José, leur bébé. Encore étudiante, elle y avait rencontré sur un piquet de grève en mai 68 ce jeune syndicaliste de Force Ouvrière.. Les parents leur ont réservé une surprise : V.G.E et Anne-Aymone vont venir dîner… Cela se passe dans la grande salle à manger avec, sur un mur à colombages, un crucifix, une tête de sanglier-trophée de chasse, un baromètre, un porte-manteaux, des appliques avec petits abat-jours… Il y a aussi un ancien poste de télévision qui marche quand il peut et une grande table de ferme avec nappe crème. Et dans un coin, un parc pour le bébé.

© Valentine Chauvin

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Au menu : champagne, potage, bar en croûte servi dans la poissonnière, fromages sous cloche de verre offerts par le Président, et brioche. Sur le thème du repas de fête qui se déglingue (voir, entre autres, La Noce chez le petits bourgeois de Bertolt Brecht… on parle avec lui et son épouse, de tout et de rien, du minitel (l’ancêtre de l’ordinateur qui avait fait l’objet de manifs d’opposants!), de l’I.V.G. jusque là refusée par les députés jusqu’au fameux procès de Bobigny,  du divorce par consentement mutuel, puis du chômage encore inconnu jusque-là…
Cela commence bien avec l’arrivée du couple présidentiel et le repas est (presque) chaleureux. V.G.E., brillant, courtois, essaye d’être à son avantage… Il félicite la cuisinière. Anne-Aymone, elle, reste un peu coincée mais fait l’effort d’être gentille. Pourtant le dialogue avec ces citoyens de la France profonde va tourner à l’aigre et le climat s’assombrit: le bar est trop cuit et les parts minuscules! Dispute générale… Puis Michel provoque V.G.E. en parlant des diamants offerts par Bokassa, président de la République centrafricaine! Une affaire révélée par Le Canard enchaîné. Cela avait sans doute contribué à faire échouer V.G.E. à la Présidentielle en 81, face à François Mitterrand… Ce qu’il n’accepta jamais! On se souvient encore de son célèbre:« Au revoir », quand, très amer, il quittera l’Elysée.
Entre cet ancien énarque et la France profonde, le courant ne passait plus et il se trouvera confronté à des revendications sociales. Gouverner, c’est prévoir, mais il n’a pas voulu ou pas su, voir à temps la fracture socio-politique qui s’annonçait entre son gouvernement, ses énarques suffisants, imbus d’eux-même, croyant aux vertus d’Internet,  et la France profonde, si loin de Paris.
Celle, en particulier, du Centre de la France et de la Bretagne… Méprisée et priée de la boucler. Là où la S.N.C.F., avec la bénédiction des Premiers ministres successifs, a été d’une nullité proverbiale et a fermé les petites gares, trouvé normaux tous les retards de TER dus au manque de personnel et d’entretien des voies. Une France profonde où la moindre démarche administrative ou la moindre consultation médicale relève, encore maintenant, du parcours du combattant. Et ce spectacle qui a déjà été joué en province, fait sens auprès du public.
Quatre décennies plus tard, V.G.E. a disparu mais les Gilets jaunes se sont fait entendre  et le Macron de service, sûr de lui,  qui n’a pas dû beaucoup prendre de TER dans sa vie, n’a pas vraiment éteint l’incendie… et ce n’est pas fini. Là, le passé éclaire le présent et à de rares moments, le spectacle dit quelque chose au public.

Léo Chohen-Paperman a bien vu que V.G.E. avait en effet quelque chose d’un personnage théâtral: gestuelle raide, élocution hautaine, maniérée, initiatives racoleuses, soi-disant pour être au plus près des Français avec dîners chez eux (enfin pas tous !), airs d’accordéon avec Yvette Horner, descente dans le métro, accompagnement au piano de Claude François pour l’arbre de Noël 75  à l’Elysée…

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Une démarche, pensait-il sans doute, qui lui vaudrait la sympathie de tous! Même s’il a créé le musée d’Orsay, soutenu Simone Veil quand elle s’est battue pour la légalisation de l’avortement… V.G.E. ne sera jamais populaire et dans un brillant sketch, Le Giscardéon (1974), Yves Lecoq (Giscard) et Sophie Darel (Dalida) se rappelaient avec un humour caustique, à son bon souvenir : «Je sais que les radis, c’est très dur à trouver. Qu’il faut une fortune, pour s’offrir un navet. Et qu’on nous fait cher payer les salades de l’État. Sans parler des champignons de Mururoa.» /Mais tu joueras d’l'accordéon !Tu joues si bien l’accordéon! Quand tu es à l’accordéon,ça met la France en pamoison.»
Puis longtemps après, en 2007-2008, Débats 1974-1981, d’après les débats télévisés pour les élections présidentielles de 74 et 81 entre V.G.E. (Jacques Weber) et François Mitterrand (Jean-François Balmer).

Au début de ce Dîner chez les Français de Valéry Giscard d’Estaing, le Président et sa femme répondent des banalités polies à celles de la famille Deschamps. On n’est pas loin de cette autre famille théâtrale, les Deschiens. C’est bien vu, et on rit assez facilement. Léo Cohen-Paperman dirige avec soin ce jeu de massacre programmé et Robin Causse (Giscard) est tout à fait remarquable comme Gala Singer (Anne-Aymone). Mais les autres personnages comme Marcel et Germaine Deschamps sont aussi bien campés par Joseph Fourez et Morgane Nairaud. Comme Michel Corrini et sa compagne Sophie Deschamps, joués par Clovis Fouin et Pauline Bolcatto. Jules Campani est José, le bébé qui a grandi et retrace le parcours du septennat.  Il y a aussi pour aérer les choses, des chansons de Gérard Lenormand, Sheila, Diane Tell, Claude François. Bref toute une époque…

Oui mais… passée la première demi-heure, le spectacle, faute d’un dialogue à la hauteur, s’essouffle vite, même à la fin, quand le jeune Michel et V.G.E. commencent sérieusement à croiser le fer. Et la dramaturgie n’est pas très solide avec de vieux trucs,comme les trois hommes partis réparer la voiture… le temps de faire dialoguer entre elles, les trois femmes restées dans la salle à manger. Et il y a, à la fin, une insupportable bagarre avec des morceaux de grosses brioches (quelle médiocrité, quel gâchis de nourriture! Et finissant sans doute à la poubelle?)
Léo Cohen-Paperman semble en fait hésiter entre spectacle d’agit-prop, farce caricaturale et théâtre de chansonniers d’autrefois, revu et corrigé. Le texte, trop léger et répétitif, sent l’écriture de plateau à cent mètres! Il aurait mérité d’être beaucoup plus incisif et cette heure quarante est longuette. Quitte à se répéter, il y a ici, comme dans de nombreuses mises en scène actuelles, une meilleur gestion de l’espace que du temps. Le public, visiblement du quartier, content de revoir le temps passé, riait souvent à cette pochade, les quelques jeunes, beaucoup moins… Mais maintenant Léon Cohen-Paperman n’élaguera ni reverra ce texte estouffadou..
Enfin, si vous n’êtes pas difficile, vous pouvez tenter l’expérience. S’amuser un peu, en allant voir d’excellents acteurs, bien costumés par Marion Naudet, bien maquillés et emperruqués par Pauline Bry, peut se concevoir en ces temps douloureux. Nous aurions bien aimé voir le nouvel opus sur Macron, qui aurait été d’actualité! Mais il faudra attendre. Dommage! Cela serait aussi peut-être plus virulent.

Philippe du Vignal

Théâtre 13 /Glacière, 103 A boulevard Auguste-Blanqui, Paris (XIII ème), les mercredi 19, vendredi 21, lundi 24, mercredi 26 et vendredi 28 juin.

La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français + Génération Mitterrand, les mardi 18, jeudi 20, mardi 25 et jeudi 27 juin Épisode 1 (1h20) Entracte Épisode 2 (1h15).

Intégrales, les samedis 15, 22 et 29 juin (six heures, entractes compris). Épisode 1 (1 heure 20). Entracte. Épisode 2 (1heure 15) Entracte. Épisode 3 (1 heure 40).

 


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