Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, traduction et adaptation de Fabrice Melquiot, mise en scène de Marina Hands

Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, traduction et adaptation de Fabrice Melquiot,  mise en scène de Marina Hands

A la création de cette pièce sans actes ni scènes (déjà une révolution!) en 1921 à Rome, il y eut des bagarres entre spectateurs et le soir de la première, son auteur pris à partie dut s’enfuir. Six personnages sera créée en France deux ans plus tard seulement par Georges Pitoëff (1884-1939) à la Comédie des Champs-Elysées. Ce formidable découvreur de textes et metteur en scène fit arriver par le monte-charge du théâtre, les acteurs dont les immenses Michel Simon et Andrée Tainsy que nous avons eu le bonheur de voir jouer. Puis ils s’avancèrent sur le plateau nu, une invention à peine imaginable, il y a un siècle et, selon la légende, des spectateurs ont pensé qu’on avait oublié de mettre un décorCe fut ensuite, et surtout dans les années soixante, comme un gigantesque appel d’air: nombre d’auteurs et metteurs en scène copièrent sans scrupule cette singulière mise en abyme. Ce théâtre dans le théâtre avec un subtil mélange  entre réalité et scène fictionnelle imaginé par Luigi Pirandello ne datait pas d’hier (Shakespeare, Corneille, Molière, etc.) mais le célèbre dramaturge sicilien lui donna une nouvelle jeunesse et une force exemplaire.

Marina Hands, maintenant sociétaire de la Comédie-Française, s’est emparée de ce texte pas facile à monter dont elle avait déjà fait une lecture. Avec Fabrice Melquiot qui a cosigné avec elle cette adaptation, elle a éliminé les personnage secondaires. Huit acteurs seulement au lieu de vingt-deux jouent les protagonistes… Le public connait plus ou moins le scénario mais ici, les interprètes (dans le texte original, ils n’ont ni nom ni prénom!) gardent leur véritable prénom, comme chez les Deschiens  ( pas nouveau, mais cela marche!). Ils répètent une pièce dans un théâtre sous la direction de Guillaume, un metteur en scène compliqué derrière ses lunettes noires et assez paumé (exceptionnel Guillaume Gallienne). Il essaye de diriger sans trop y croire ses acteurs (Claire de La Rüe du Can et Nicolas Chupin). Son assistante Coraly (Coraly Zahonero) arrive pourtant à le supporter et lit les didascalies. Tous sont en costumes contemporains.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage Thierry Hancisse

Cela se passe sur un praticable bi-frontal avec les sièges habituels de la salle (qui a été réduite) et avec des gradins sur la scène. Les acteurs entrent par la porte de secours côté jardin, ou déjà assis parmi le public, ou encore surgissent des allées latérales. Puis arrivent les fameux six personnages, soit une famille avec  la mère, le père, la belle-fille, le fils, un adolescent et la fillette. ils cherchent un auteur pour écrire le drame qu’ils ont vécu. Le metteur en scène, d’abord exaspéré, finit par accepter que ses acteurs interprètent ces gens… lesquels ne seront pas contents du travail scénique. Ils estiment que  ces professionnels  ne peuvent être les vrais personnages, alors qu’eux le sont bien dans la réalité. Et cette famille va alors jouer le drame qu’elle a connu, avec  ce qu’elle estime être toute sa vérité.  Le père et la mère furent autrefois mariés et ont eu un fils que le père a mis en pension, loin d’eux. Mais la mère le vit très mal et semble amoureuse du secrétaire du père qui alors les chasse pour qu’ils puissent vivre ensemble. Ils auront eux une fille, puis un fils et la petite fille. Le père va souvent voir cette belle-fille à la sortie de l’école mais ses parents vont déménager. Plus tard, après le décès de son second mari, la mère, leur fille qui a maintenant dix-huit ans, leur fils et leur petite fille reviennent habiter dans cette même ville. Ce que le père ne sait pas. La mère sans argent doit travailler comme couturière chez madame Pace qui incite les jeunes filles de ses employées à se prostituer. Ce que fera la fille mais sans le dire à sa mère qui la découvrira nue dans les bras… de son ancien mari, habitué de cette maison de passes. Plein de remords, il invite la mère à venir habiter chez lui avec ses enfants. Elle retrouve alors son premier fils qu’elle n’a presque jamais connu. Mais il reste froid avec elle, méprise le fils et la fillette et la jeune fille qui, elle, est dégoûtée par le premier mari de sa mère. Et cela finit avec la mort de la fillette qui se noie dans un bassin et par le suicide de  l’adolescent. Vérité ou fiction, le public ne saura jamais! Les acteurs s’en vont et le Directeur se dit que tout cela lui a fait perdre une journée de répétition. Vous suivez toujours?

C’est le scénario du texte original. Mais   cette adaptation de Fabrice Melquiot, le début n’est pas fameux: iltraîne en longueur et la pièce  commence vraiment quand arrive le Père (Thierry Hancisse, formidable de vérité) avec sa famille. Nicolas Chupin ( l’Acteur), Adeline d’Hermy (l’Actrice), Clotilde de Bayser (la Mère), Adrien Simion (le Fils) que Marina Hands dirige avec une grande maîtrise, malgré des criailleries un peu trop fréquentes, sont tous crédibles. Et il y a une remarquable unité de jeu et un rythme qui ne faiblit pas, ce qui est à mettre au crédit de la metteuse en scène. Fabrice Melquiot a élagué cette cette histoire compliquée truffée de didascalies. Revers de la médaille, le texte n’est pas toujours très clair! Et des spectateurs semblaient avoir du mal à se repérer dans cette famille «recomposée». Sans doute, la célèbre pièce centenaire, malgré ses fulgurances, a-t-elle aussi pris un coup de vieux. Et si ce père fait qui fait l’amour avec sa belle-fille qui se prostitue dans un bordel, pouvait à l’époque faire scandale, les temps ont bien changé! Reste la noyade de la petite fille et le suicide de l’adolescent mais ce n’est pas vraiment clair dans cette adaptation. Aurait-on pu mettre en scène la pièce originale? Sans doute pas, mais on comprend mal que Marina Hands ait choisi une scénographie bi-frontale -là il y  a une grave erreur de conception- difficile pour les acteurs et qui ne rend pas service à la pièce. Et la metteuse en scène elle aurait pu nous épargner quelques jets de fumigènes qui n’ont rien à faire ici, comme le jeu parmi le public, un vieux truc usé.  Vu la configuration, le public voit mal les acteurs qui jouent sur un praticable trop bas, ou dans la salle, donc souvent derrière eux… Marina Hands vise juste quand elle dit : «Il y a quelque chose d’implacable chez ces êtres qui crient leur besoin, vital, d’être représentés en ne supportant pas la façon dont cela est fait. (…) Quelle légitimité avons-nous à incarner ainsi des drames que nous n’avons pas vécu ?» Luigi Pirandello a encore des choses à nous dire et Woody Allen ne s’y était pas trompé, quand il s’était inspiré de Six personnages en quête d’auteur pour réaliser La Rose pourpre du Caire (1985). Ce spectacle trop inégal, doit beaucoup à Guillaume Gallienne et Thierry Hancisse, comme à leurs camarades.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  7 juillet, Comédie Française, Théâtre du Vieux-Colombier,  21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.  comedie-francaise.fr

 

 


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