Re Chicchinella ( Le Roi Poule), d’après un conte de Giambattista Basile, mise en scène d’Emma Dante, (en dialecte napolitain, surtitré en français)

Re Chicchinella (Le Roi Poule) , d’après un conte de Giambattista Basile, mise en scène d’Emma Dante (en dialecte napolitain, surtitré en français)

L’artiste sicilienne s’est distinguée sur la scène internationale avec une vingtaine de spectacles hauts en couleurs, dans le style truculent et provocateur des farce italiennes, mâtiné de baroque sophistiqué. Entre autres, au festival d’Avignon 2014  avec Les Sœurs Macaluso (Le Sorelle Macaluso), puis Bestie di scena. Après La  Scortecata (2023), une curieuse fable fantastique et érotique (voir Théâtre du blog), elle poursuit ici son exploration des contes de Giambattista Basile (ca.1566-1632).
Bien avant Charles Perrault, puis les frères Grimm, l’auteur napolitain avait recueilli dans les tavernes à  Naples, en Toscane et Sicile, des récits populaires que l’on retrouve dans les versions plus connues de Cendrillon, Le Chat botté, Peau d’âne, Blanche-Neige, etc. Le Conte des contes ou le Divertissement des petits enfants (Lo Cunto de li cunti overo lo Trattenemiento de peccerille), qu’il signe d’un anagramme: Gian Alesio Abbattutis vers 1625. Il fut publié entre 1634 et 1636, à Naples après sa mort.

© Masiar Pasquali

© Masiar Pasquali


Rien d’édulcoré dans ces histoires écrites dans la langue locale, avec des personnages grotesques, des situations comiques, parfois scabreuses, voire scatologiques. Le recueil, également connu sous le nom de Il Pentamerone (en référence au Décaméron de Boccace et à LHeptaméron de Marguerite de Navarre), s’articule autour de dix conteuses narrant chacune cinq histoires, pendant cinq jours. Et enchâssées dans un «récit-cadre» initial et ponctuées de proverbes et maximes populaires. Il faudra attendre 1925 et la traduction en italien de Benedetto Croce pour que soit vraiment diffusée en Italie, puis au-delà, l’œuvre de celui qu’Italo Calvino qualifiait de «Shakespeare napolitain difforme, obsédé par tout ce qui est effroyable, n’ayant jamais son compte de sorcières et ogres, fasciné par les images alambiquées et grotesques, où la vulgarité se mêle au sublime. »
L’adaptation d’Emma Dante, librement inspirée de La Papara (L’Oie), ne prend pas en compte, comme chez Omar Porras, l’emboîtement des récits du Conte des Contes (voir Théâtre du blog). Elle entre de plain-pied dans cette histoire burlesque, avec une première image étrange: des comédiens, à genoux, masque de poule sur le visage, prient devant un tissu noir étalé en corolle sur le plateau. En émerge, comme un diable sortant de sa boîte, le roi, torse nu. Deux serviteurs s’affairent à sa toilette, avec un zèle grotesque. Sa Majesté est mal en point, et sous sa longue jupe, se cache la cause de son martyre : une poule logée dans son postérieur, depuis qu’au retour de la chasse, pris de colique, il s’est torché avec les plumes du volatile qu’il croyait mort.
Au chaud dans ce nid douillet et bien vivant, le gallinacée pond chaque jour un œuf d’or… Pour se débarrasser de son hôte, le roi se prive de nourriture, au grand dam de ses courtisans pour qui l’oiseau est source infinie de richesse. Ils ont beau faire ripaille devant le monarque affamé, il ne cédera pas à la tentation. Quand les médecins s’en mêlent comme chez Molière, c’est pour tuer le malade. Reste la poule aux œufs d’or qui prend sa place sur le trône.

Davide Mazzella interprète avec talent cette altesse de pacotille au titre ronflant: «Roi Charles III d’Anjou, roi de Sicile et de Naples, prince de Giuglina, comte d’Orléans et de Maràns, vicomte d’Avignon et de Forcalquier.» La famille d’Anjou régnait encore sur le sud de l’Italie à l’époque de Giambattista Basile et autour de lui, caquète une basse-cour de comédiens danseurs des deux sexes. Ni hommes ni femmes, ou les deux à la fois, dans des tenues de strip-teaseuses avec faux culs rebondis, ils s’égayent sur des airs d’opéra ou des mélodies populaires.

 

© Masia Pasquali

© Masia Pasquali

Emma Dante qui signe aussi décor et costumes, imprime une élégance sophistiquée à cette farce paillarde au langage cru. Le jeu très corporel des acteurs emprunte au théâtre de tréteaux et à la pantomime : le roi grimace, gonfle le ventre, gesticule à l’envi…
La reine, elle, revêche, aux allures d’oiseau déplumé et la princesse, pas si oie blanche qu’on le croit, se mêlent à ce poulailler frénétique. On retrouve dans cette verve populaire, les personnages d’un Federico Fellini ou du Decameron de Pier-Paolo Pasolini. Il n’y a ni pudeur ni vergogne dans cette ronde triviale où l’auteur se moque vertement des grands de ce monde. Le roi lâche des plumes quand il essaye de déféquer et c’est au forceps qu’il accouchera du volatile.

Emma Dante, tout en forçant le trait, évite l’obscène et garde une part du merveilleux du conte. On peut juste regretter de ne pas saisir, malgré le surtitrage, toutes les nuances du napolitain. Et la morale de cette histoire de «cul»? L’argent, n’a pas d’odeur et l’or encore moins… Cela vaut encore aujourd’hui.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 18 juin au Printemps des Comédiens qui se poursuit à la Cité du Théâtre, Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault). T. : 04 67 63 66 67. Printempsdescomediens.com

 Du 9 au 13 octobre, Célestins-Théâtre de Lyon; du 15 au 18 octobre, Comédie de Genève (Suisse).

En Italie: le 5 novembre, Potenza; du 7 au 17 novembre, Teatro, Naples.

Le 5 décembre, Teatro Nuovo Giovanni, Udine; du 6 au 8 décembre, Teatro Stabile, Venise; du 19 au 22 décembre, Teatro Rossini, Pesaro.

Du 7 au 29 janvier, Théâtre de la Colline, Paris (XX ème).

En Italie, les 1er et 2 février, Teatro Kismet, Bari; les 6 et 7 février, Reggio Emilia; du 13 au 16 février, Teatro Metastasio, Prato; le 18 février, Teatro Gallini, Rimini.

Du 8 au 13 avril, Teatro Carignano, Turin (Italie).

 

 


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