La Ligne solaire d’Ivan Viripaev, traduction de Tatiana Moguilevskaia et Gilles Morel, mise en scène de Clément Poirée

La Ligne solaired’Ivan Viripaev, traduction de Tatiana Moguilevskaia et Gilles Morel, mise en scène de Clément Poirée

Cet auteur russe réfugié en Pologne est maintenant bien connu en Europe et chez nous, avec, entre autres, Ovni, Delhi, Illusions, Insoutenables longues étreintes, Les Guêpes de l’été nous piquent encore en novembre( voir Le Théâtre du Blog) .
Il prévient: c’est une « comédie où il est montré comment il est possible d’aboutir à un résultat positif » et il cite Mère Teresa, de Calcutta : «Il n’y a pas de clé du bonheur. La porte en est toujours ouverte.» Ivan Viripaev dédie ce texte à sa femme Maroussia, « pour la remercier de chacun des jours que nous avons passés ensemble. » 

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Dans la cuisine de l’appartement de Werner et Barbara Soleiline, il est cinq heures du matin… Pas encore couchés, ils parlent longuement. Elle : »Je ne comprends pas que tu espères encore aboutir à un résultat positif. (…) Je dis « tout est en ordre » en pensant au fait que je vois notre horloge au mur, et qu’il est maintenant cinq heures du matin, c’est dans ce sens que, pour moi, tout est en ordre.
Son mari lui répond fielleusement : « Excellent. S’il y a au moins chez nous de l’ordre quelque part, nique ta mère. Cinq heures du matin, et toi et moi avons enfin abouti à une quelconque compréhension mutuelle, putain, au moins sur le fait qu’il est maintenant cinq heures du matin. Et alors, quoi, Barbara ? Et alors, quoi ? Barbara. Elle : « Eh ! bien, Werner, ce qui me semble à moi très étrange, c’est que tu espères dans ta situation aboutir à un quelconque résultat positif. »

Nous voyons vite que nous allons assister à un règlement de compte en bonne et due forme chez ce couple marié depuis sept ans et qui n’a pas encore eu d’enfants. Dans la lignée des pièces d’August Strindberg et de Qui a peur de Virginia Woolf d’Eward Albee. Mais ici, sans aucun autre partenaire, le temps d’un huis-clos nocturne dans une cuisine.
Cette  fin de nuit-là , Werner et Barbara vont essayer de comprendre pourquoi leur couple bat de l’aile et  vont aussi maladroitement essayer de résoudre les conflits psychologiques qui les dépassent: comment réussir à rentrer en contact avec celui ou celle qui vit avec vous, alors qu’il ou elle s’éloigne et n’a plus envie physiquement de vous?

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Les répliques sont souvent blessantes et Barbara se plaint de ne pas avoir d’enfant. Là, aussi, c’est l’heure des comptes et des chiffres ! Werner: « Eh! Bien, nous pourrions en faire un, si nous le voulons. Si toi, entre autres, tu le voulais. Pour ce qui me concerne, cela fait déjà longtemps que j’en veux un. Barbara: « Toi, tu veux un enfant, Werner?  » Lui: « Et qu’est-ce qu’il y a de surprenant à cela, Barbara ? Sept ans de mariage, je veux avoir un enfant, qu’est-ce qu’il y a d’étrange à cela? » Barbara: « Eh! Bien, j’ai quarante ans, mon chéri. Il fallait y penser avant, il y a sept ans, quand j’en avais trente-trois. »
Les mots : « insupportable douleur » (celle de l’un ou de l’autre) « compréhension » ou » totale incompréhension », « les autres », « toi et moi », « crédit de la maison soldé », « vie sexuelle »…reviennent en boucle. Il y a aussi des moments de tendresse où ils esquissent quelques pas de danse ou s’embrassent. Mais nous savons aussi que cette thérapie en forme de guerre repartir. Comme si la relation  amoureuse entre eux s’était définitivement usée.  Elle, surtout, est lucide! « Non, Werner, nous ne pourrons pas franchir cette ligne solaire. Nous resterons toujours de deux côtés différents. Et abandonnons enfin toutes ces tentatives de chercher l’un dans l’autre, une compréhension mutuelle. « 
Et le réalisme le plus cru s’invite avec, au menu : la maison des parents de Barbara. Lui prétend qu’ils leur ont offert en cadeau de mariage et que c’est «notre maison» ! Puis cela dérape : Barbara  donne une forte gifle à Werner qui tombe. Ils restent assis par terre en silence.
Puis elle attaque sec avec un procès d’intention s’il se séparent: « Parce que, si tu pars tout de suite, je serai obligée de rester avec toute la merde qui est à toi, que tu n’as pas, bien sûr, l’intention d’emporter avec toi. Tu prendras la moitié de la maison de mes parents, certes, alors que toute ta merde, tu vas la laisser ici, dans la moitié de la maison qui m’appartient. Et je serai ensuite obligée de vivre dans une maison coupée en deux, remplie de ta  merde, alors que ta trace sera déjà froide. Tu seras déjà avec je ne sais quelle pouffe, dans la moitié de ma maison que tu as annexée. »
Et Barbara lui dit clairement qu’elle n’a pas l’intention de revenir et qu’elle veut au moins une fois dans sa vie aller jusqu’au bout. Mais il reste une certaine douceur dans ce couple infernal: « Cela fait longtemps, dit Werner, qu’on ne s’est pas embrassés comme cela. Excuse-moi, je ne peux pas te parler là tout de suite, Barbara, parce que nous sommes en train de nous embrasser avec ardeur. » Bref, tout n’est pas aussi noir dans ce règlement de compte et Ivan Viripaev sait avec habileté ménager des moments de calme.

La bataille-celle des chiffres, la plus  reprendra avec l’évaluation des pourcentages de compréhension souhaitable : 50 %, 70 %, 30%…. Bref, cela ne vole pas toujours très haut dans les discussions enflammées entre Barbara et Werner  mais ils s’appellent encore : mon doux, ma douce, mon chéri, ma chérie… Le ton montera encore une fois davedc es injures directes. il la traite de « bactérie qui a trop bouffé de la merde » et elle, de « foutu tamia rusé du cul » ! Lui l’assimile à «de ténèbres puantes au plus profond du cul répugnant d’un blaireau baiseur ». Et elle, de «sanglier qui s’est cagué dessus et elle lui reproche d’avoir un rêve d’un enfant qui s’envole loin loin! Lui n’admet pas son « insupportable aspiration à vouloir tout effacer! »

Et rebelotte : Barbara frappe Werner au visage et ils se bagarrent jusqu’à s’écrouler: le combat cessera faute de combattants. Mais les menaces et les injures reprendront : Lui : «Il est cinq heures du matin, et je n’ai jamais été si près de t’étrangler. » Elle:  » Mon cœur ne dort plus, enculé de connard, Werner.» Le tout Jusqu’à une fin un peu conventionnelle que nous ne dévoilerons pas mais vous aurez sûrement deviné…
Ici, nous retrouvons le même ton caustique, la même cruauté dans ses dialogues mais aussi la même poésie que dans les autres pièces d’Ivan Viripaev. Mais il aurait pu éviter plusieurs fausses fins et cette Ligne solaire qui, a presque dix ans, malgré ses grandes qualités, mériterait d’être un peu élaguée
La direction d’acteurs de Clément Poirée est des plus exigeantes (mises à part les scènes de bagarre pas vraiment au point) et Aurélia Arto comme Brunot Blairet en permanence sur scène, sont vraiment impeccables et aussi crédibles, qu’attachants: un vrai et beau travail d’interprétation sans criailleries et tout en nuances. Ce sera sans doute un des succès-très mérités- du off cette année.  Et garanti sans fumigène.

Philippe du Vignal

Le Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon à 11 h 40.

 


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